La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 7: Drive my car fast and furious, Rien à foutre à la Semaine.
Attention tout le monde, notre Gérard Delorme a tenté pour vous Fast and Furious 9! Alors, c’était comment? Faut-il avoir vu les 8 épisodes précédents de la saga F&F pour apprécier ce 9ème volet présenté au Cinéma de la plage comme le block-buster de l’année? « De mon côté, j’ai dû en voir 2 ou 3, dont un qui n’était pas totalement fini: dans certaines séquences, on voyait encore les polygones numériques figurant des voitures qui virevoltaient en l’air. Du même coup, on avait la séquence et le making of », se souvient GD, interviewé par nos soins à la sortie de projo, comme s’il avait fait le Viêt-nam. « La dernière fois que j’ai dû en voir un, c’était en avion, et l’expérience était plutôt plaisante, sachant que l’avion rend indulgent, à cause de la légère euphorie générée par l’oxygène et amplifiée par l’alcool. Mais la réponse est non: pas besoin d’avoir vu les précédents, il suffit de connaître quelques règles de base. » Ainsi, poursuit-il, « la recette repose sur des emprunts assumés à tout ce qui se fait dans ce genre, de James Bond à Mission Impossible, le tout se démarquant de ses modèles plutôt rupins par l’affirmation d’une identité franchement prolo issue des quartiers latinos et noirs de East LA. Autrement dit, Dom (Vin Diesel) préfère le marcel au smoking et le hip hop à Burt Bacharach. Et puis, on ne boit pas de champagne, mais de la Corona, au moins dans les moments où Dom et ses amis ne conduisent pas. Enfin, on meurt peu dans FF, malgré les risques insensés que prennent les personnages à tout bout de champ. Dans un épisode, Michelle Rodriguez meurt, et dans l’épisode suivant, elle est de retour grâce à une astuce de scénario (une sœur jumelle peut-être). »
Ainsi, cette fois, l’histoire a l’air d’avoir été calculée pour surenchérir sur le dernier Mission Impossible et aussi un peu de Tenet, mais sans les trucs à l’envers: le boss (Kurt Russell) rameute son équipe en urgence pour empêcher un Allemand de devenir le maître du monde grâce à une invention dont il faut assembler trois éléments répartis un peu partout sur la planète, ce qui justifie de partir en Thaïlande, en Georgie, à Edimbourg, au Japon, et même en orbite. Vin Diesel en fait une affaire personnelle parce que son frère (John Cena) s’est rangé du côté des méchants pour une sombre affaire familiale jamais vraiment digérée (ce qui justifie quelques flash-backs californiens plutôt cool). « Probablement issue d’un épisode que je n’ai pas vu, Charlize Theron se matérialise tout d’un coup dans une cage de verre, comme le méchant de Mission Impossible« , note notre Gérard. « De leur côté, Ludacris et Tyrese Gibson ont pour mission de trouver des solutions techno aux problèmes de l’équipe, mais ils servent aussi de choeur grec pour commenter dans les moments creux la philosophie de la série. Ils se mettent d’accord notamment sur le fait qu’ils sont invincibles, et donc immortels. Ce qui se confirme une fois de plus avec la réapparition d’agents morts dans les précédents épisodes, mais on apprend, images à l’appui, que tout ça n’était que de la mise en scène. L’un dans l’autre, le film aboutit à une durée de 2H22, mais sans l’ombre d’un temps mort. Les cascades, qui arrivent à intervalles réguliers, relèvent du cartoon et ont l’air de vouloir dire à Chris Nolan: «On fait la même chose que toi, mais en numérique et ça marche aussi bien, sinon mieux». Pendant toute la durée, j’ai vu des spectateurs se lever pour aller pisser. Je me suis retenu en me disant que je risquais de manquer un moment important. Et je l’ai vérifié en faisant comme si je m’absentais pour voir si c’était grave ou non, et ça n’a pas raté: il vaut mieux rester à sa place! Tout le monde n’aura pas l’occasion de voir FF9 en plein air sur la plage à Cannes, mais le film sortira dans certaines salles équipées en 4Dx avec les sièges qui remuent. »
Autre histoire de voiture avec Drive My Car, film japonais (de 2h59) signé Ryusuke Hamaguchi, sur lequel on avait placé bien des espoirs. Faut dire qu’on aime un peu beaucoup ce réal par ici – son Asako 1 & 2, présenté il y a quelques années en compétition à Cannes, nous avait enthousiasmé par son doux chaos, ses battements de coeur et son romantisme fou. Cette adaptation d’une nouvelle de Haruki Murakami parue en 2014 raconte la réunion de deux solitudes, soit un acteur et metteur en scène de théâtre hanté par la mort de son épouse et une jeune femme effacée qu’on lui a assignée comme chauffeur. Leurs destins sont liés par la même chose indescriptible mais on ne le saura qu’à la toute fin. Seul avec ses doutes, l’homme accepte de monter Oncle Vania, la pièce d’Anton Tchekhov dans un festival, à Hiroshima et tente de percer un mystère.
C’est donc près de trois heures que l’on pourrait résumer en une phrase: «Tu es une énigme, et comme toutes les énigmes tu es déconcertante». Rien n’est désagréable, tout est fluide, on en aurait repris une bonne heure de plus (ou en moins, ça revient un peu au même). L’argument est étiré, mais ce qui circule là est assez beau, avec plein de moments en creux comme lorsqu’on conduit sur une route. Hamaguchi travaille des motifs plaisants (le mystère, la mélancolie, la fragilité des sentiments, l’incapacité au bonheur etc.) et, allez savoir pourquoi, ça nous a fait penser au Carrosse d’or de Jean Renoir (réflexion sur le théâtre et les apparences, le théatre e(s)t la vie) par un Antonioni du soleil levant (le mystère, la femme qui disparait etc.). Plus qu’un «cinéaste de la femme», Hamaguchi décrit avec ses personnages féminins un filtre plus subtil de la réalité, sans pour autant perdre de vue l’homme: il observe toujours une certaine neutralité à l’égard de chacun des sexes. C’est ce qu’on a vu. A moins qu’on ait rêvé. Peut-être étions-nous ivres pendant le visionnage. A Cannes, on ne sait plus. Et face au doute, ce film a un côté très rassurant pour nos critiques obligatoires, il a tout pour plaire à Michel Ciment qui, à n’en pas pas douter, le conseillera à sa grande amie Jane Campion. Panel assez emballé chez nous aussi…
Les plus curieux pouvaient faire un tour à la Semaine de la Critique avec ce titre tout trouvé, remportant sans problème la Palme du titre le plus chaos: RIEN À FOUTRE! Gautier Roos l’imaginait comme un trip décapant et bariolé, mais ce Rien à foutre est bien plus sombre qu’il le croyait. Ce premier long-métrage (très attendu) d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre nous plonge dans le quotidien d’une hôtesse de l’air de compagnie low-cost sillonnant à peu près tous les recoins d’Europe. L’hôtesse en question est jouée par Adèle Exarchopoulos et se prénomme Cassandre. Elle est l’incarnation de ce que peut produire de plus emblématique la fameuse société liquide: un job qui ne lui offre aucun point d’ancrage, où les qualités premières sont l’adaptabilité et la disponibilité (les deux mamelles de la start-up nation) et une vie sentimentale qui navigue entre plans Tinder bien furtifs installés aux quatre coins du Vieux Continent. Entre sessions «30 secondes obligatoires de smiley», impératifs de performance intempestifs (les fameux KPI que les élèves d’écoles de com connaissent mieux que quiconque) et évaluations panoptiques des petits camarades déclinées en petites étoiles faussement friendly, le film éclaire (fort justement) les conditions des jeunes travailleurs d’aujourd’hui, biberonnés aux bullshit ou aux shitty jobs, c’est au choix.
Conditions qui se doublent ici d’injonctions à la beauté et de bonne présentation imposée au forceps: on réclame de nos hôtesses qu’elles soient des présentoirs, où le job consiste explicitement à ensevelir sous un sourire all bright «toute émotion». Quand des manifestants syndiqués cherchent à alerter nos travailleuses en transit perpétuel, voilà la réponse froide que ces dernières leur opposent: «Je n’ai pas le temps pour la révolution». Vu depuis une lunette marxiste, le propos du film est totalement déprimant, et c’est là où Rien à foutre vise plus loin que son titre présument festif: il ne s’agit pas ici d’indifférence mais de renoncement d’une entière génération à défendre son niveau de vie et à nourrir les rêves (attention jeu de mots) d’élévation de leurs aînés. Le bilinguisme d’aéroport prend ici des contours effrayants, d’autant plus que notre héroïne miroite un ailleurs factice et réconfortant promis par son fil Instagram, où elle jalouse les hôtesses des compagnies type Emirates, grosses structures qui masquent probablement beaucoup mieux des conditions de travail pas forcément enviables. Sur cet univers du faux, sur ce portrait d’une génération la tête dans les nuages, mais aussi sur ce que ce robinet d’images touristiques peut produire d’éminemment désirable façon Spring breakers, nos deux cinéastes sont très forts. Le portrait d’une famille elle aussi soumise aux intempéries du changement (Cassandre a perdu sa mère dans un accident de voiture, et doit reprendre contact avec un père distant) a lui aussi quelque chose d’éminemment élégant. Mais le film, dont les deux auteurs affirment qui ne doit prendre aucune direction pré-établie, manque peut-être de variations de rythme, d’amplitudes dramatiques, pour nous toucher pleinement: cette structure morcelée (c’est le thème du film, les loulous) en mettra certains à distance. On enlèvera rien à la perf d’Adèle, dont notre Charles Tesson estime (peut-être à juste titre) que c’est son meilleur rôle.
PS. Le temps nous manque mais l’on vous parlera dans un prochain billet du grand trip sensoriel de La fièvre de Pétrov de Kirill Serebrennikov. Comme le fait remarquer notre Jérémie, personne n’a compris ou ne comprend la même chose. Pour cause, il s’agit d’un film réellement étrange qui divisiera et c’est ça qui est bien et beau à Cannes, comme dirait Arielle. Spike Lee, si tu nous lis…


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