La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 2: le retour de la zombie walk sur le tapis rouge, la cérémonie d’ouverture, Annette de Leos Carax augure d’une compétition de haute volée, le diamant Onoda ouvre Un Certain Regard, Val Kilmer dans un documentaire.
Revenir à Cannes, c’est aussi jeter un oeil à la chaine du festival qui tourne en boucle dans le Palais et donne à voir ce que l’on ne voit pas toujours dans le rush des projos, comme la montée des marches (ce que Canal passe hélas en accéléré) et, en l’occurence, ce mardi soir, le red carpet de la cérémonie d’ouverture (avant que le jury et les équipes n’arrivent) qui valait son pesant de cacahouètes. Tel un rituel à faire avec du champ, on revoit, pour la énième fois, Queen Helen Mirren qui sort de son Fast and Furious 9, qui n’en a strictement plus rien à secouer mais qui le fait avec une élégance à chaque fois revigorante; Andie MacDowell qui attend un rôle; Carla Bruni qui avait le soleil en pleine tronche; Rachid Bouchareb qui est devenu Geny G; Roselyne Bachelot qui rappelle à quel point Adieu les cons, c’est bien (et que le gouvernement a apporté 1,2 milliard d’aides pour la kultur); Christopher Thompson que l’on présente depuis 20 ans comme scénariste de La Bûche ou encore Elsa Zylberstein qui, miracle, a réussi cette année à trouver une place dans un jury.
Au milieu de nombreux inconnus, figurent d’improbables sosies (un Sébastien Tellier local, une doublure de Rooney Mara, une fan attardée de Lady Gaga, un mec qu’on a vu dans machin mais en fait non, une Valérie Mairesse du Suquet…), tous pris d’assaut par le permanent et permanenté gang des escabeaux, réjoui par la disponibilité d’une Jessica Chastain en mode Diana Ross sous la pluie lors d’un concert, ayant pris le temps de signer les autographes et de faire des selfies d’à-peu-près toute la Croisette (une bonne vingtaine de minutes). Le tout avant que le (très beau) jury ne débarque (Spike Lee tout fuchsia), sur la musique de Mylène Farmer, ce Désenchantée qui pourrait bien devenir le tube de ce Cannes 2021. A ce titre, si une star nous lit (Leila Bekhti, tu sais qu’on t’adore?), on espère qu’elle prendra le micro de Lolo Cholewa pour hurler que TOUT EST CHAOS. Le tout donne un défilé assez hilarant mais que sont nos jeunes espoirs devenus? Où est notre Ophélie Bau, la reine du film fantôme Intermezzo qui hante encore la ville depuis 2019, par exemple? Ou un Anthony Bajon, qui est partout et génial à chaque fois? Ce sont ces jeunes-là que l’on aimerait voir monter les marches, incarnant le cinéma demain et non celui d’avant-avant-hier.
Vient la cérémonie d’Ouverture présentée par Doria Tillier, conventionnelle (soit jolie et sans éclat) que l’on regarde pour voir les extraits de films – chaos memories: on se souvient en 2019 qu’on n’en avait pas eu de Intermezzo, juste une redite de Mektoub My Love. Quelle ambiance, ce grand théâtre avec la Doria speaking in English, la mère Foster qui nous trolle en mentionnant un France-Italie, et le Bong qui vient dire des choses qu’on savait déjà devant un parterre de gens endormis ébahis! What an entrée en matière après deux ans d’absence. Tout le monde attend la présentation du premier film de la compétition officielle, Annette de Leos Carax, qui a récolté de belles étoiles et de belles palmes dans notre PalmoChaos.
On pourra longtemps se crêper le nombril et les neurones à la recherche d’une définition du cinématographe, mais un film comme celui-ci, qu’on l’aime ou pas, rappelle que voilà, le cinéma, c’est ça. Mélo mégalo qui assume tout, Annette reste fidèle à l’ADN Carax: ça se casse la gueule, ça se ramasse, ça se sublime, ça gratte, ça frôle l’indigestion, entre la foire du trône et l’opéra. Du cinéma grand spectacle à s’en lécher les babines, adéquat pour une ouverture cannoise qui exige un vernis sophistiqué mais pas trop non plus pour pouvoir ratisser large, un parfum de Baz Luhrmann mais en réussi, l’Australien étant ici remplacé par le plus ébouriffant des grands discrets du cinoche français: Leos Carax.
Depuis ses débuts il y a bientôt 40 ans, le réalisateur a l’habitude d’en faire beaucoup (pas forcément trop, mais beaucoup): ses films ont quelque chose du geste jusqu’au-boutiste, ravivant l’idée d’un cinéma total qu’on est en droit de peu goûter mais certainement pas celui d’en contester les louables intentions. Piccoli qui marmonne torse-nu dans Mauvais sang (1986), c’est peut-être un peu dépassé, mais ça ne mérite pas la guillotine après tout. Et puis il y a eu le moment Holy Motors (2012), trip fascinant enfin débarrassé des acteurs qui en font beaucoup (et même un peu beaucoup trop cette fois, confere Binoche): un chef-d’oeuvre expérimental, reparti bredouille du festoche à cause du cinéma rabouiboui d’Haneke, qui avait charmé jusqu’aux non-caraxiens. Votre bien-aimable rédaction l’avait élu film de la décennie, souvenez-vous…
On ne peut pas dire que ce Annette, travaillé lui aussi par la question de la transformation physique et des visages qu’on grime, soit tout à fait du même tonneau (tonneau qu’il était de toute façon bien délicat de viser une seconde fois). C’est qu’il n’y est plus question des marginaux et autres Monsieur merde domiciliant dans les eaux croupies des égouts, mais bien de gloire, de paillettes, et de sommets du mont Olympe que seuls les artistes, dotés du feu sacré de la création, sont en droit de toucher. Aussi consumée que la môme Piaf dans la vraie vie, la soprano de renommée internationale Cotillard ne cesse de mourir sur scène, quand le mystérieux Adam Driver, star du stand-up calciné et sans bornes façon Lenny Bruce, raconte des atrocités à l’audience qui lui rétorque par des rires qu’on croirait enregistrés. C’est dans cette humeur Charlie Kaufman sous acide qu’Annette commence, narrant la longue débandade amoureuse de nos deux héros, romance contrariée par des révélations vinaigrées sauce me-too (à la sauce balance ton quoiiii même). L’épopée vire au tragique, et tandis que l’un de nos personnages se voit cancelled médiatiquement, l’autre se voit carrément annulé in real life, substitué par une marionnette tout à fait flippante qui convoque à la fois Chucky, Le Petit Prince de Mark Osborne et évidemment Pinocchio, sans doute parce que (hypothèse au doigt mouillé) le vrai thème du film est le mensonge, et son incontestable nécessité pour ne pas perdre la boule. Vous pensez qu’on fait du charabia théorique? Écoutez un peu ce qu’en dit Adam Driver, quand on lui demande s’il jure de dire toute la vérité: «Non. Vous me tueriez si je la vous disais».
On pourrait vous parler d’une Marion Cotillard progressivement transformée en héroïne de chez Nakata, ou de l’autre thème du film, à savoir celui du vol dans la création artistique, traçant là un bienvenu cousinage avec le tout aussi baroque Phantom of the Paradise (1974). Mais on serait plus pleinement satisfaits si vous alliez voir la chose en salle: c’est bien la lecture, mais vous pourrez difficilement faire l’économie ici d’une séance en chair et en os (ce qui est encore un fil thématique à dérouler dans Annette). Et ne comptez pas sur nous pour spoiler la (belle) scène finale sur laquelle vous avez déjà lu trop de choses. Bref, on en est sorti tous décoiffés.
Alors que Cannes découvre la suite de la compétition (Tout s’est bien passé de François Ozon et Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid – qui rêvait de se marier avec Vanessa Paradis à 13 ans, sachez-le – sur lesquels nous reviendrons dans le billet de demain), les autres sections s’ouvrent. Et, surprise, un diamant ouvre Un Certain Regard: Osoda, 10 000 nuits dans la jungle de Arthur Harari. Vu à Paris avant le festival, le film a ébloui la rédaction chaos dont notre Morgan Bizet, plus qu’enthousiaste.
Révélé en 2015 avec Diamant noir, premier film noir sur fond de hold up et de vengeance familiale dans le milieu des diamantaires anversois, Arthur Harari s’est rapidement affirmé comme l’une des plus belles promesses du cinéma hexagonal. Six ans après, il revient avec un deuxième film ambitieux tourné en Asie et intégralement en langue japonaise. Désireux de réaliser un film d’aventure, Harari a trouvé dans l’histoire vraie d’Hiroo Onoda un sujet hors-norme. En 1944, alors que la Japon est en guerre et que tous ses sujets sont mobilisés, le jeune Onoda refuse de se sacrifier et déserte. Plutôt que la prison ou le peloton d’exécution, il est pris en charge par le Major Taniguchi qui va le former à la «Guerre Secrète». Quelques mois après, il est envoyé en mission sur une île des Philippines, juste avant le débarquement américain. Il inculquera sa doctrine à la poignée de soldats restant sous son commandement, et mènera une guerre qui s’achèvera 10 000 nuits plus tard, près de 30 ans après la reddition de l’Empire japonais.
De ce sujet vertigineux, Harari en tire une fresque dense (le film dure 2h45) à la fois grandiose et intime, tiraillée entre classicisme et modernité. Onoda allie harmonieusement la grande forme, héritage du classicisme Hollywoodien des Ford, Welles et Fuller, avec un style plus minimaliste et contemplatif, celui des Monte Hellman et des derniers Kurosawa. Toutes ces connexions mettent en exergue qu’Onoda est une grande et belle œuvre humaniste. Dans le film, la guerre est laissée en toile de fond. Harari ne la filme jamais pendant près de 3 heures, ou alors de très loin, à l’aide d’une longue focale, lui conférant un aspect irréel, flou, écrasé. Onoda montre comment l’horreur de la guerre a volé 30 ans de la vie d’un homme, abandonné sur une île, alors qu’il était persuadé qu’elle n’avait jamais pris fin.
Film de guerre qui n’en est pas un, Onoda fait plutôt de la camaraderie un de ses ciments. Les acteurs sont exceptionnels, et Yuya Endo et Kanji Tsuda, vu notamment chez Kitano et Sono Sion, se passent admirablement bien le flambeau du rôle d’Onoda jeune et vieux. Une camaraderie qui prend des atours de romance secrète, hors-champ, ou plutôt hors-montage, se déroulant dans l’espace vacant d’une ellipse de près d’une vingtaine d’années. Un paradis perdu réduit à la beauté d’une plage baignée par un soleil crépusculaire. On y reviendra une unique fois, sous forme de flashback, ou plutôt de fantôme, lorsqu’Onoda sera condamné à la solitude après la disparition de son bras droit et amant. Dans cette dernière demi-heure de film, Onoda finit alors par révéler sa réelle nature, celui d’un mélodrame discret et bouleversant. Pour son deuxième film, Arthur Harari aurait pu se reposer sur ses acquis, mais a choisi au contraire de mettre en péril son cinéma et sa renommée. Le résultat est remarquable, Onoda est de la graine des grands films, et seul le temps décidera d’en faire ou non un chef-d’œuvre. Pour le moment, on se contentera d’apprécier une œuvre qui ne ressemble à nulle autre dans le paysage cinématographique francophone, et qui confirme le talent inouï de son auteur, que notre Gérard Delorme a interviewé avant Cannes.. « Onoda se piège lui-même pour trouver quelque chose de beau, dit-il. « Parce que la réalité n’est pas suffisante, il faut l’augmenter. Je me suis très proche de lui en ce sens. Pour moi la réalité n’est jamais suffisante. Les films permettent de trouver ce qui manque ».
Autrement, à Cannes Classics, il est possible de découvrir Val (présenté hors compétition), un documentaire consacré à l’acteur américain Val Kilmer, connu notamment pour avoir joué dans Top Gun (1986) et interprété le rôle de Jim Morrison dans le film d’Oliver Stone The Doors (1991). Réalisé par Ting Poo et Leo Scott, l’ensemble raconte le combat de l’acteur contre le cancer de la gorge, qui a failli lui coûter la vie. Guéri, l’acteur de 61 ans, qui n’est hélas pas présent à Cannes (ses enfants Jack et Mercedes Kilmer le représentent), s’apprête à faire son grand retour dans la suite de Top Gun, Maverick, dont la sortie est prévue à l’automne. Mais le doc déroule des archives personnelles que l’acteur de 61 ans a mis à disposition sans tricher. « Mon nom est Val Kilmer, je suis un acteur. J’ai vécu une vie assez magique et j’en ai capturé pas mal de moments (…) J’ai des milliers d’heures de cassettes et de bobines que j’ai tournées tout au long de ma vie et de ma carrière », explique-t-il à travers la voix de son fils Jack. Pour en savoir plus sur cet acteur à la carrière pour le moins singulière, on vous renvoie au portrait de notre Sina Regnault.
Au programme ce soir: le documentaire de Todd Haynes sur le Velvet, Robuste de Constance Meyer (le Gégé movie du festival) à la Semaine qui souffle ses 60 bougies et Ouistreham de Emmanuel Carrière à la Quinzaine (un film inspiré de l’enquête de la journaliste Florence Aubenas, publiée en 2010 dans le livre Le Quai de Ouistreham avec la Binoche).
| 60 ANS DE SEMAINE DE LA CRITIQUE PAR FABRICE DU WELZ
La Semaine de la Critique fête ses 60 ans lors de cette 74e édition du Festival de Cannes. A la fin de nos gazettes chaos, vous pourrez lire le témoignage d’une personnalité rendant hommage. Ce mercredi, le réalisateur Fabrice du Welz revient sur la section et la projection de son premier long métrage Calvaire en 2004 (le Chaos s’en souvient très bien). « C’est au début des années 90 que j’entends parler de la Semaine de Critique pour la première fois. J’ai 18 ans. Je fais du théâtre amateur à Namur, Bruno Belvaux nous encadre. Un soir, Rémy (le jeune frère de Bruno) passe avec sa bande de copains boire des bières et faire du bruit. Ils parlent d’un film qu’ils viennent de terminer. Ils sont beaux, drôles et parlent très fort. On dirait un groupe de rock. Parmi eux, un jeune homme particulièrement électrique attire mon attention, c’est Benoit Poelvoorde qui porte le tee-shirt du film qu’ils viennent d’achever: C’est arrivé près de chez vous. Le film venait d’être sélectionné à la Semaine de la Critique. Quelques mois plus tard, je découvre le film et c’est une révélation. Le chaînon manquant entre Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hopper et A bout de souffle de Jean-Luc Godard. Par la suite d’autres films labellisés « Semaine de la Critique » bousculent mes certitudes de cinéphile; Carne et Seul contre tous de Gaspar Noé que je découvre, hagard à l’Etrange Festival, tout comme L’enfant miroir de Phil Ridley ou encore Cronos de Guillermo Del Toro. Sans oublier un autre film (oublié) qui a particulièrement compté à mes yeux, Vase de noces de Thierry Zeno. Plongée boueuse dans les tourments d’un homme amoureux de sa truie. Je voulais faire des films comme ceux-là. J’ai mis 5 ans à faire Calvaire, à peu près contre tout le monde… J’ai toujours su que j’irai au bout, mais je n’avais pas imaginé que le film, à peine tourné, puisse être retenu à la Semaine de la Critique 2004. Il y avait du monde ce matin-là devant la Salle Miramar, beaucoup de monde. Après la projection l’audience était divisée, férocement divisée. J’ai le souvenir de débats houleux, de cris offensés, des regards malaisants et d’accolades enthousiastes. Ma jubilation était franche et j’étais heureux. Le reste est passé comme une torpeur, aujourd’hui il m’en reste trop peu… A l’époque, Claire Clouzot (petite cousine de Henri-Georges) était à la tête de la Semaine de la Critique et je me souviens de sa curiosité et de son attention à mon égard. Claire n’est plus de ce monde, ça ne m’empêche pas de la saluer et de la remercier. » FdW (propos recueillis par Gautier Roos) |


![[ARTHUR HARARI] Interview du réalisateur de « Onoda »](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2021/07/onoda.jpeg)