[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 12

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 12: En attendant l’orage Abdellatif Kechiche, du beau temps : Benoit Forgeard réalise une super comédie grand public avec Yves, Arnaud D. nous laisse un poil dubitatifs avec Roubaix, une lumière et Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav envoûtent avec Kongo à l’ACID.

[ORAGE DANS L’AIR] Avec Yves, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, on pensait tenir la comédie grand public et intelligente de l’année, puis on a découvert cette affiche (du meilleur goût) rendue public hier: espérons que la masse des spectateurs intermittents se déplace quand même, histoire de découvrir ce diamant brut signé Benoit Forgeard (comment ça, qui c’est? Lisez donc notre portrait). On insiste car c’est pas souvent qu’un cinéaste aussi particulier réussit son tutoiement avec le quasi-mainstream: sans perdre ce qui a fait le charme de ses courts, Forgeard revient avec une histoire de frigo intelligent ultra-connectée à l’époque (on y parle de rap, de curation algorithmique et de rêve de gloire illusoire indexé sur une chasse aux pouces verts).

Le projet est résolument drôle: un rappeur peu inspiré fait l’acquisition d’un frigo intelligent, objet à tout faire assistant son propriétaire dans la moindre de ses tâches (y compris dénaturer ses compostions pour les rendre conforme aux goûts supposés du public). Ce meilleur pote vire au cadeau empoisonné quand il dépossède l’auteur de sa singularité, le pacte faustien consistant ici à déléguer toutes ses facultés à une machine qui saura toujours comment (en tout cas, mieux que nous) les mobiliser.

Forgeard (photo ci-contre) invente ici le surréalisme poétique, sans Gabin, mais avec des lave-linges et des aspirateurs portatifs doués de parole, fidèles apparats d’une époque en quête de sollicitude (et peut-être aussi d’intelligence). Une comédie augmentée qui arrive à traiter un nombre incalculable de préoccupations venues d’un futur proche, avec la fascination caractéristique de son auteur plutôt que son regard réprobateur (notre portrait vous en dira plus). Le confort inquiétant procuré par ces objets au physique sympatoche, leur intrusion dans nos recoins les plus intimes, l’isolement au milieu des machines, l’authenticité de l’artiste, la recherche de l’amour algorithmique, le culte de la performance, l’étrange attachement qu’on éprouve envers l’IA (souvent moins enquiquinante, avouons-le, que nos vrais potes), mais aussi la coolitude très factice des patrons de la Silicon Valley (son fidèle lieutenant Darius, avec sa voix haut perchée de faux-derch, est génial). Sans vouloir réduire le film à un pensum sociétal, ça vaut bien tous les bouquins publiés par Laurent Alexandre et sa dentition cro-magneuse.

Qui aurait pensé, après avoir vu trois épisodes de l’effroyable SODA, que l’une de ses têtes d’affiche deviendrait un de nos acteurs fétiches? On ne parle évidemment pas de Kev Adams (qu’il aille redresser son pantalon) mais de William Lebghil, comme dans des baskets dans ce rôle MC à la petite semaine. Le film n’est pas seulement réjouissant, il attrape aussi l’émotion par moment, peut-être ce qui nous avait manqué dans le trop opaque Gaz de France. Un plan à trois la tête dans le freezer en écoutant du Bertrand Burgalat? Quelle belle idée pour fêter notre retour à Paris.

Belle découverte également que Kongo, le beau documentaire d’Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav en guise de conclusion à l’ACID. On y suit à Brazzaville l’apôtre Médard, guérisseur de la confrérie Ngunza, dont la missions consistent à exorciser les patients victimes de mauvais sorts. Il voit des choses que monsieur Tout le monde ne peut pas voir (une passion pour les sirènes qu’il capture en bouteille), porte des maillots de foot de toutes les nations de monde, et doit se défendre vis-à-vis des procès en sorcellerie qui lui sont intentés (les enfants disparaissent dans plusieurs des ménages qu’il a envoûtés). On ne sait pas du tout s’il incarne un saint ou un esprit maléfique, et c’est probablement la plus belle réussite de ce film court, à mi-chemin entre Jean Rouch et la démesure ridicule mais extrêmement séduisante du général Idi Amin Dada de Barbet Schroeder (1974). Un docu sans interview ni voix-off (autre que celle de notre chamane en question) qui prend pour toile de fond le capitalisme chinois conquérant (une entreprise vient d’ouvrier une carrière sur le lieu même où nos mystiques pratiquent leur rituels avec la nature): espérons que vous garderez en tête comme nous cet extraordinaire plan final, petit morceau de transe nocturne convoquant Jacques Tourneur, déjà l’un de nos souvenirs les plus envoûtants de cette riche édition cannoise.

Sinon, nos confrères ont assez pompé le dossier de presse pour qu’on se permette de pomper à notre tour leurs arguments: avec son Roubaix, une lumière, en compétition, Arnaud D. (pris en photo avec notre photographe chaos, Romain Cole) souhaitait mettre de côté le «romanesque» au profit d’une histoire «qui colle au réel». Il dit vouloir retravailler des images vues à la télévision depuis 10 ans sans «rien offrir à l’imagination». Un statement étrange pour un cinéaste aussi accoutumé à la grande forme, visiblement désireux d’expérimenter des nouvelles choses depuis ses Fantômes en 2017. Une fois encore, on ne sait pas trop quoi en penser, surtout à ce moment critique du festival. Dédé quitte pour une fois ses bienveillantes béquilles (Dédalus, Amalric) pour s’aventurer sur le territoire glissant du drame social (certains ont cru voir un polar, nous on le cherche encore : clairement l’intention n’est pas là). Il en résulte une tentative impossible, où Arnaud tente de nous passionner pour un fait divers marquant – le meurtre d’une vieille femme par deux jeunes filles, jouées ici par des Léa Seydoux et Sara Forestier inspirées mais un tantinet cliniques – dont le spectateur connaît hélas les tenants et les aboutissants avant de se rendre en salle. Comment dès lors rendre l’intrigue intéressante? En contraignant longuement les deux jeunes filles à une longue séquence d’aveux extorqués au commissariat? En tentant une reconstitution sur les lieux dans le dernier tiers du film? Le pari est évidemment compliqué, et le cinéaste, sans échouer totalement dans ses folles ambitions, peine à maintenir l’éveil sur deux heures. On a un peu l’impression d’être passé à côté du propos (contrairement à nos confrères qui ont vu la lumière, en l’occurrence celle radieuse d’Irina Lubtchansky) engoncé entre cet exercice de style minimaliste et une peinture assez schématique de la population roubaisienne. Reste ce très beau personnage campé par Roschdy Zem, un commissaire Daoud au-dessus de la mêlée, porté par son flegme melvillien: une performance éclatante (on connaît mal la filmo de l’acteur, mais on n’a pas le souvenir de l’avoir déjà vu comme ça). Un Desplechin minimal donc, mais rendons une nouvelle fois justice à cette mise en scène souveraine.

Tout ça, c’est avant l’orage, donc. Avant Mektoub, my love: intermezzo, suite du premier Mektoub, my love : canto uno, une longue interlude avant un troisième volet, qui vu les réactions qu’elle suscite, y compris dans notre Panel, rappelle déjà une évidence presque oubliée: le cinéma, c’est aussi fait pour se disputer. Nous vous en parlerons dans une gazette spéciale ce soir.

PS. Depuis quand on peut plus consulter son téléphone dans une salle de cinéma? N’importe quoi, le Festival de Cannes…

Les articles les plus lus

« The Bride » de Maggie Gyllenhaal : un film qui court contre le monstre

Le second film de Maggie Gyllenhaal s’ouvre sur une...

[SAN JUNIPERO] BLACK MIRROR CHEF-D’ŒUVRE CHAOS

Surprise: la troisième saison de Black Mirror nous offre avec son...

[DOMINATRIX WITHOUT MERCY] Shaun Costello, 1976

Le roughies, ou la porte noire du porno. Bienvenue...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');