[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 6

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 6: Beau Bonello, magique Miike, Hausner de la guerre, riche Trividic.

C’est la petite curiosité du jour: Little Joe de Jessica Hausner, cinéaste que l’on aime vraiment beaucoup ici: Hôtel qui mixait horreur et auteur; Lourdes qui interrogeait de façon follement intelligente le leurre des miracles; Amour fou qui s’intéressait au romantisme suicidaire de Heinrich von Kleist. Sa présence en compétition est non seulement méritée mais surtout prometteuse: elle qui lorgne toujours du côté du fantastique et de l’étrangeté, que va-t-elle nous sortir du chapeau avec cette affaire de plante du bonheur (artificiel)? Bien que traité très sérieusement, avec la rigueur de celle ayant été stagiaire pour Haneke, le sujet rappelle en apparence celui d’un autre film, Paradis pour tous d’Alain Jessua où un employé angoissé et suicidaire d’une compagnie d’assurances (fabuleux Patrick Deweare) s’avère le parfait cobaye pour le flashage, une nouvelle technologie médicale élimine l’angoisse, la remplaçant par un bonheur permanent. Mais comme nous sommes chez Jessica, c’est forbidden le rire. Elle suit une phytogénéticienne chevronnée qui travaille pour une société spécialisée dans le développement de nouvelles espèces de plantes, ayant conçu une fleur très particulière, rouge vermillon, remarquable tant pour sa beauté que pour son intérêt thérapeutique. En effet, si on la conserve à la bonne température, si on la nourrit correctement et si on lui parle régulièrement, la plante rend son propriétaire heureux. Sauf que VOILA, cette plante n’est finalement pas aussi inoffensive que ne le suggère son petit nom…

Et si à travers cette plante, Jessica racontait une utopie fake dans nos sociétés occidentales rongées par leurs névroses? Car finalement, surprise, Little Joe ne rend pas littéralement heureux. Les pollens qu’elle libère poussent plutôt ses propriétaires à ne penser qu’à elle, et du coup à oublier qu’ils sont peut-être malheureux. Parfois, Jess en rajoute un peu trop dans la bande-son conceptuelle dzimboumbante pour suggérer le chaos mental et la lente contamination (une fois, on a compris; cinquante fois, c’est impossible), dans la froideur pour suggérer que achtung achtung il va se passer quelque chose de terrible. Et ce même si l’on aime bien les plantes sauvages et mystérieuses, le côté film de SF d’auteur, sorte de déclinaison très low-fi de L’invasion des profanateurs de sépulture tout comme l’amazing Kerry Fox qui ne reconnait plus son chien. En sortant de la projection, domine l’impression mi-figue mi-raisin d’un film certes fascinant mais aussi frustrant: comme dans Hôtel, Hausner mise trop sur la capacité du spectateur à remplir les vides. Le membre du jury Yorgos Lanthimos qui avait oeuvré dans cette veine à deux reprises (The Lobster et Mise à mort du cerf sacré) pourrait y être sensible. Ou pas, comme notre panel qui fait la gueule.

Trop d’attentes dans les sections parallèles pour se permettre de passer à côté, avant ce week-end plein de chaos à craquer (Noé, Malick, Sciamma etc.). Tout d’abord, le très attendu Zombi Child de Bertrand Bonello. Et très à la hauteur. De l’exploitation, Bonello fait de l’exploration. Et c’est fort beau. Bien sûr, ne pas s’attendre à un film d’horreur ou un film de zombie dans les règles de l’art, Bonello privilégie, lui, une ambiance belle-bizarre qui ne ressemble qu’à ses intuitions et raconte un récit de transmission et de liberté où l’on explore les origines du zombie en Haïti avec Narcisse – laissant le film se développer avec originalité et singularité. Un montage parallèle dévoile plusieurs espaces, principalement Haïti (passé et présent) et un collège de France (présent). D’un côté, un homme est ramené d’entre les morts pour être envoyé dans des plantations de canne à sucre; dans l’autre, des adolescentes s’entichent de Mélissa, une adolescente haïtienne qui fait le lien entre les deux époques. La belle mise en scène de Bonello capte aussi joliment les tumultes adolescents que l’enfer en Haïti. On pense à Tourneur, on pense à Craven aussi – L’emprise des ténèbres a très certainement guidé le cinéaste. Théo T. en est sorti hypnotisé, tel un mutant sous hypnose, mais ne cache pas sa fatigue: « après Jarmusch, Diop et Bonello, je serai le prochain zombi de Cannes« . Suspense plus insoutenable que le dernier épisode de Game of Thrones dans la nuit de dimanche à lundi: tiendra-t-il jusqu’aux quatre heures du Mektoub part II de Kechiche jeudi soir?

« Le Milieu n’est plus ce qu’il était ; c’est pourriture et compagnie maintenant. » Sur les traces de Jean-Pierre Melville et son Bob le flambeur, Takashi Miike vient d’offrir à la Quinzaine son cocktail le plus détonnant avec First Love, curieux film avançant à mille à l’heure avec dans le rétro une certaine nostalgie compassée pour le microcosme mafieux d’antan (les gangsters chinois ont pris le pas sur ces bons vieux yakuzas, milice bien moins hégémonique qu’auparavant). Alors que Léo, apprenant sa tumeur au cerveau, envoie valser ses rêves de boxe professionnelle, il croise sur sa route Monica, jeune prostituée violentée par son père, contrainte d’éponger les dettes familiales en tapinant pour un gang obscur. La jeune femme est au cœur d’un labyrinthique trafic de drogue où s’invitent un policier corrompu, un yakuza, une tueuse missionnée par les triades chinoises, et plein d’autres lascars engagés dans une course-poursuite nocturne totalement débraillée. Si le film brille par ses fulgurants accès de violence – chaque meurtre s’appuie sur une inventivité plastique et scénaristique de très très haute volée (on ne vous spoilera pas cette scène avec un chien en peluche mécanique vraiment dingue dingue dingue dingue) – il est aussi une comédie macabre, où les codes bien connus du genre (dope en sachets facilement transportables, billets qui flambent, bagnoles capables de faire des sauts en longueur de 500 mètres) donnent tous lieu à des situations improbables. L’exercice de style ludique fonctionne à la merveille : n’était-ce ces accès de furie assassins, on vous conseillerait presque d’aller voir le film en famille, pour ce qui est probablement l’un des films les plus accessibles du grand Takashi depuis longtemps. On aime beaucoup, et on a l’impression que nos amis couvrant la Quinzaine sont pour l’instant ravis des choix effectués par Moretti et son crew.

Last but not least, on saluera le come-back des réalisateurs Pierre Trividic et Patrick Mario-Bernard (les films beaux-bizarres Dancing, L’autre…), avec leur nouveau long métrage L’angle mort, présenté à l’ACID. On l’attendait fort, on est comblé tout autant. À film invisible, séance invisible: excursion loin du GTL et ses projections guindées. Dans ce théâtre Alexandre III, l’ambiance est bien moins protocolaire, et si l’audience est un peu bruyante (aléas de la jeunesse et de ses badges cinéphiles), au moins on ne vous y met pas un coup d’épaule pour pénétrer l’endroit. Le film raconte l’histoire d’un homme quasi quarantenaire (Jean-Christophe Folly) dont le don d’invisibilité se detraque progressivement. En recherche permanente d’isolement (ce qui est un peu notre cas aussi ici, lorsqu’on cherche un endroit calme pour bredouiller quelques notes), notre super-héros en souffrance snobe volontairement les réprimandes de son boss et les exigences de sa copine (formidable perf, comme à son habitude, de la discrète Isabelle Carré). Mais son pouvoir résonne comme une malédiction: il confine à vivre dans le secret, et les autres membres des invisibles (dont le Comte de Bouderbala) ne s’illustrent que par leurs choix folkloriques: observer les jeunes nymphes dans le vestiaire, assurer des performances grand-guignolesques de prestidigitation… La rencontre avec une voisine aveugle (Golshifteh Farahani) stimule évidemment le désir de notre héros: il n’a plus à dissimuler quoi que ce soit, elle «voit» des choses que les autres ne peuvent pas voir (vous connaissez l’idée du handicap qui décuple les autres sens). Le film, élégamment photographié, nous invite à nous glisser dans la peau du voyeur de nuit, narrateur dont la vision omnisciente ne permet pourtant pas de déchiffrer ce qui l’entoure. Le film tente la parabole avec les invisibilisés, les vrais: les reclus, SDF, et autres «racisés» mis au banc de la société not really inclusive. C’est peut-être le seul bémol de ce joli morceau de chaos: une métaphore un peu trop appuyée pour être limpide.

PS. Mais, mais, mais… Pas un mot sur Douleur et Gloire de Pedro Aldomovar? Entre nous, à quoi bon? Notre présence (et votre avis de lecteur) n’ayant clairement pas été souhaitée par les attachés de presse du film aux très nombreuses et très bruyantes projections de presse organisées avant Cannes, quel intérêt d’écrire, comme 95% de la presse cinéma invitée, qu’il s’agit bel et bien d’un chef-d’oeuvre?

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