[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 5

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 5: Dancefloor culturel, Mati Diop beau-mais-chiant, Ken Loach kenloachiste, Hlynur Palmason nous paume (et on aime ça), Laure Adler pleure à la merveille d’Alain Cavalier (et nous aussi). Le Chaos s’invite partout.

[RITMO DE LA NOCHE] C’est la teuf ce jeudi soir à Cannes: Alain Chabat et Gérard Darmon ont dansé leur fucking carioca lors de la projection de la comédie culte La cité de la peur au cinéma de la plage, en face du Majestic. Aya Nakamura a crâmé la plage Magnum, obligeant les invités à finir leur glace fondue plus vite que prévu (le champagne, forgettez, c’est has been) afin de prendre leur smartphone pour immortaliser la scène et l’envoyer à leur followerzz. Valérie a rêvé qu’il y avait une fête Ken Loach. Et, surtout, Elton John a donné un concert à la teuf Rocket Man. Tout Cannes a dansé. Et quand Cannes danse et rit, tout le monde veut faire pareil, à l’instar de la présentatrice du JT de 20 heures Anne-Sophie Lapix. Demandez tous la Carioca, nouvelle poudre du bonheur.

Quelques mots sur les films vus depuis… Tout d’abord, Atlantique de la Franco-Sénégalaise Mati Diop, une projection à laquelle a participé un flamboyant Kiddy Smile.

Le premier film d’une jeune réalisatrice, directement en compétition, c’est quand même très classe. L’action de Atlantique démarre dans une banlieue populaire de Dakar, où les ouvriers du chantier d’une tour futuriste, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, l’amant d’Ada, une femme promise à un autre. Quelques jours après le départ des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage de la jeune femme et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Fille du musicien Wasis Diop et nièce du cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety, Mati Diop a commencé comme actrice. On l’a découverte pour la première fois dans 35 Rhums de Claire Denis, aux côtés d’Alex Descas (qui jouait son père) et Grégoire Colin. Mati Diop s’est ensuite imposée comme réalisatrice, notamment en 2013, avec le documentaire Mille Soleils, consacré à un film sénégalais (Touki Bouki réalisé en 1973 par son oncle Djibril Diop Mambéty). Pour faire très court, son Atlantique interroge de façon poétique le passé, le présent, le futur. Mais aussi le futur, le présent et le passé… A la sortie de la projection, Gautier R. (le seul de la rédac à trouver la compétition assez molle pour le moment) est partagé: intéressant mais ennui poli. Un peu à l’aune des réactions du panel critique: à l’exception de Julien Gester de Libération, c’est pas l’éclate.

Poursuivons avec la moisson Ken Loach: Sorry we missed you, également en compétition. Un Ken Loach pur jus, pour employer un pratique euphémisme. Le double palmé revient avec un brûlot qui dénonce (on va pas se fouler à pondre un texte que vous auriez pu anticiper chers lecteurs). Dans sa ligne de mire: l’uberisation de la société, la déshumanisation de l’Amazon world, les maudits objets connectés qui pistent le moindre de nos faits et gestes pour le plus grand bonheur des n+1 bien coiffés. Le constat est clinique: la société libérale s’accommode très bien de notre dépendance chronique au low-cost et au gratuit, financés par les données de chaque contribuable connecté. Soit. Il y avait un film passionnant à faire. Ken Loach se contentera de la voie médiane, celle qui a biberonné ses aficionados comme ses haters. Comprendre: celle d’un cinéaste capable de coups de grâce par intermittence mais qui pèche par une outrance outrancière (oui vous avez bien lu…). Pourquoi avoir toujours besoin de charger la mule, d’avilir ses pauvres en les aspergeant de pipi (c’est littéralement dans le film), de rendre ses méchants si méchants? Orangina Rouge le faisait déjà très bien il y a 20 ans. Notre lion britannique aurait-il pompé La loi du marché? A-t-il contacté Vincent Lindon pour le prochain (200% de chances d’être à Cannes)? Pour le spectateur contorsionniste qui arriverait à mettre ces éléments de côté, le film deviendrait soudain subtil, élégamment rythmé (l’une des forces de son travail avec Paul Laverty), et grâce serait rendue à des acteurs admirablement dirigés. Le cinéaste reste aussi souverain pour distiller ses doses d’humour au bon moment, comme lorsque notre chauffeur-livreur s’embrouille avec son client sur le palier autour d’un sujet crucial: les confrontations directes entre Sunderland et Man U (on ne badine pas avec le foot anglais). Bref avec des si, on lui donnerait une nouvelle Palme sans avoir à se boucher le nez. Nous sommes vraiment des êtres inconstants facilement corruptibles. Comme le résume brillamment Gautier R.: le paradoxe du Loach, c’est qu’il réussit à nous surprendre avec toujours la même formule.

Voyageons hors des zones de confort, du côté de la Semaine de la Critique, dans l’antre de notre ami Charles Tesson, avec A White, White Day, le nouveau long métrage de Hlynur Palmason, dont nous avions adoré et soutenu comme des bêtes le premier, Winter Brothers. Dans une petite ville perdue d’Islande, un homme sombre dans la folie après la mort de sa femme, et le film entre ombre persistante et lumière aveuglante de décliner sa musique de l’étrange, de multiplier les visions hallucinées guidant vers une révélation (la vérité nue) du genre costaud. Envoûtement total en ce qui nous concerne pour ce film hypnotique, même si un poil en-dessous de son précédent long. Comme dirait Gautier R., «Pas certain d’avoir tout compris, mais mise en scène exceptionnelle». Gautier R. a raison. Toujours. Théo M. lui donne déjà sa Palme d’or. Ce qui est, reconnaissons-le, un rien prématuré.

Toujours plus de chaos avec Alain C. qui est bien vivant et nous le fait savoir. Dans notre nouvelle rubrique «Ces séances dont tout le monde se fout», Être vivant et le savoir, le film-essai d’Alain Cavalier occupe une place de choix. Pendant qu’Elton John foulait les marches dans un gros pudding signé Dexter Fletcher, notre séance-événement à nous se situait dans la confidentielle salle Buñuel, réservée aux gâteaux moins poudrés. Tandis que Michel Seydoux sermonnait à distance Véronique Cayla pour signifier à toute l’assistance qu’il lui avait gardé une place, notre pause hors showbiz commençait sous les meilleurs auspices: l’homme à la caméra (DV) était de retour avec un film hommage à Emmanuèle Bernheim, commencé bien avant sa disparition de l’écrivaine, survenue en 2017. Une muse spirituelle dont il choisit d’abord de ne montrer que la voix, rusant d’artifices pour saisir un quotidien pourtant bien ordinaire (cf. ce plan focalisé uniquement sur les mains de la dame préparant une recette à base de fenouil). Le cinéaste fait feu de tout bois et s’autorise même à filmer pendant six minutes une simple photo noir et blanc de son égérie, plan uniquement accompagné de la voix off de son narrateur transi (ça pourrait durer sans mal une dizaine de minutes de plus). C’est le principe même de ce film diaboliquement envoûtant: ramener les morts dans sa chambre à coucher (on vous a dit que le mort-vivant était la figure phare de cette édition). A l’issue de cette séance bouleversante – bien plus que celles de l’Officielle jusque-là – une Laure Adler ayant conservé ses lunettes de soleil fondait en larmes. Si on n’avait pas dû courir comme des bœufs pour attraper un strapontin au Ken Loach, on aurait probablement succombé nous aussi. Enseignement de ce début de festival : le chaos s’invite là où il n’est pas du tout pressenti (désolé pour toi mon Jarmusch).

Ce vendredi après-midi, on enchaîne, les enfants, on enchaine. Let’s go chaos. Takashi Miike, Nicolas Winding Refn, Jessica Hausner, Pedro Almodovar et surtout le nouveau Trividic-Bernard à l’ACID… Si vous entendez un orgasme pendant la projection, c’est nous.

Et big up Jarjar.

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