Une 70e édition, ça se fête! Le CHAOS a demandé à plusieurs journalistes de raconter leur(s) moment(s) le(s) plus chaos au FESTIVAL DE CANNES.
LÉONARD HADDAD
«Quand mon ami Fernando nous a fait passer par des coulisses inconnues pour accéder depuis le palais à la projo presse de The End of Violence de Wim Wenders Salle Debussy alors qu’on n’était pas accrédités. Tout le monde s’est fait choper (et bannir) sauf moi, mais j’ai dû rester caché derrière l’écran pendant tout le film en crevant de peur qu’on voie mon ombre depuis la salle.»
QUENTIN GROSSET
«Je dirais la fois où Afida Turner a fait son entrée sur le bateau ARTE. L’ambiance était hyper guindée et elle, elle est arrivée toute seule en talons compensés et short à paillettes en se cassant à moitié la figure. Tout le monde s’est arrêté de parler pour la dévisager et ça ne l’a pas arrêtée. Elle est allée se servir une coupe de champagne et l’a bue sans rien dire à personne. J’ai trouvé ça assez beau cette apparition surgie du chaos.»
ALEX MASSON
«17 mai 2000. 8h00. Fin prêt pour la matinale projection presse de Dancer in the dark. L’association Lars Von Trier/Björk laissait prévoir une émeute, ne serait-ce que par curiosité de voir ce que donnait la collision entre l’autiste et la foldingue. Pour un film sur fond de cécité, on allait voir ce qu’on allait voir. Ou presque. Énorme surprise en arrivant devant les marches du Bunker. Le surnom du Palais des festivals s’est emparé des lieux. Barrières de sécurité, brigade de CRS doublée d’une section canine. L’accès à la salle Lumière s’avère barricadé comme jamais vu. Et forcément de quoi transformer la presse accréditée en foule mai-soixante-huitarde, prête à transformer les besaces officielles du festival en pavé à projeter si jamais elle n’entrait pas. La (déjà détestable) hiérarchie des badges presse confirme rapidement ce que tout le monde – sauf l’administration cannoise qui persiste à suivre ce système – sait: plus la couleur est haute, plus le badgé est prêt à trucider père (Serge Daney?) et mère (France Roche?) pour revendiquer leur privilège. A droite, une harpie couvrant le festival pour une grosse radio nationale, hurle au crime de lèse-majesté médiatique et trépigne devant un Robocop impassible. A gauche, l’envoyé spécial d’une chaîne d’info, connu pour être le plus gros consommateur d’auto-bronzant de l’audiovisuel français, menace d’appeler sur le champ le maître des lieux. La rumeur ne dira jamais pourquoi un tel déferlement de maréchaussée pour cette projection – menace d’attentat pâtissier de Noël «Le gloupier» Godin sur la personne de Bjork? Fan-club en folie de Luc Besson, président du jury cette année-là, voulant lui faire dédicacer des dauphins volés au Marineland voisin? Mais ladite rumeur jurera que toute la population journaliste danoise a pris d’assaut l’entrée. On ne sait pas si Von Trier était déjà là – peut-être encore coincé au péage de Mandelieu, vu qu’il avait déjà sa réputation d’agoraphobe venant par ses propres moyens, en camping – mais on est à peu près certain, que cette cohue exacerbant toute l’impatience habituelle des plumitifs badgés lui aurait plu.
1998. Allez savoir comment, je me retrouve avec un carton pour la fête Armaggeddon. Pas que j’aie grand-chose à cirer de la relecture viriliste de 2001, l’odyssée de l’espace par Michael Bay, mais comment refuser d’aller assister au barnum des soirées organisées par les studios américains à Cannes. Surtout à leurs open-bars de l’époque, sorte d’All-you-can-drink aux airs d’antéchrist pour le ministère de la santé. Ce fut d’ailleurs la véritable attraction dans l’arrière cour du Palm Beach, plus encore qu’un simulateur de pilotage de navette spatiale. Mauvaise idée d’y monter après avoir ingurgité de quoi faire rendre l’âme au foie de Gégé Depardieu. A sa descente, j’ai 2 grammes de sang dans l’alcool et le courage des avinés. A quelques mètres, j’aperçois Alan Parker. Ni une, ni deux, l’occasion de se venger est à portée de main. Je me rue sur lui et lâche un «Mizter Parcoeur! Midnaillt Expresss iz ze biggeust shit eye aiver so!!!», alliance d’un accent anglais pourri et de la boisson ingurgitée. Parker reste digne, rigole et s’en va. Deux secondes plus tard, deux mastards de la sécurité m’encadrent et m’indiquent d’un sobre et ferme «Monsieur, la soirée est terminée pour vous» qu’il est temps de regagner la sortie. J’ai dessoûlé depuis. Mais pas changé d’avis sur Midnight express. Ni sur la qualité des alcools servis dans les fêtes cannoises d’alors.»
VIRGINIE APIOU
«Mon moment le plus chaos est une aventure personnelle, c’est la sélection de Two Lovers de James Gray en 2008. Pour avoir compris l’importance de l’intime, la vacuité du romantisme et sa fantasmagorie dangereuse, et pour s’être inspiré de Dostoïevski.»
GÉRARD DELORME
«Voici quelques souvenirs chaos:
Vers 1990, projection au marché du film de Living doll, un film anglais sur un étudiant en médecine amoureux d’une fille qui finit à la morgue, et dont il conserve le corps pourrissant chez lui. Ça ressemble à du Frank Henenlotter light, avec quelques scènes gore, du sexe nécrophile, et une ambiance poisseuse. Pas de quoi délirer, mais je me souviendrai toute ma vie du regard hébété de l’enfant d’une dizaine d’années que son père, probablement un acheteur dépourvu de babysitteur, avait cru bon d’emmener avec lui.
En 1993, les hurlements scandalisés d’une spectatrice ayant fui la projection de Clean Shaven juste après la scène où Peter Green, dans le rôle d’un schizophrène, s’arrache un ongle parce qu’il croit que des extraterrestres ont caché un émetteur dessous.
L’année du 50ème anniversaire, un couple de la famille royale d’Angleterre (peut-être Lady Di) est reçu au palais des festivals. Pour des raisons de sécurité, le palais est complètement bouclé pendant une heure (impossible d’entrer, et impossible de sortir). Coincé au sous-sol non climatisé, je rate des rendez-vous.
Mille fois annulée, une interview d’Abel Ferrara finit par avoir lieu un matin. Il ressemble à un ours qui n’a pas dormi depuis plusieurs nuits, ses ongles sont cassés comme s’il avait essayé de grimper aux parois d’un puits, et il porte une chemise de smoking tachée de sang. Incapable de se concentrer plus de 3 minutes d’affilée, il se lève sans arrêt pour aller parler à sa mère.»
JULIEN GESTER
«Cannes 2007, soirée d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, juste après la projection du biopic de Ian Curtis, Control, en présence des membres survivants de Joy Division et New Order. Je mixe avec Philippe Azoury. En raison des regrettables évènements de l’année précédente, à base de sono violemment trashée, les organisateurs nous ont logé avec les platines dans une petite cabane loin de la piste de danse, sous bonne garde d’un vigile censé nous avoir à l’œil. Il y a à l’évidence un gros souci avec le son, dont l’égalisation est totalement déséquilibrée avec des médiums complètement bouffés, mais impossible de déterminer d’où vient le problème, et plus encore de le régler proprement, faute d’être suffisamment prêt des enceintes pour entendre précisément ce qui en sort – à défaut de solution, on s’en accommode. Au regard du film fêté ce soir-là, on joue beaucoup de morceaux de Joy Division. Quand je passe Warsaw, la chanson sonne si étrangement à cause du son catastrophique, que le chant de Curtis est inaudible. Un type se pointe à la cabine, l’air saisi, croyant que c’est là un statement esthétique que d’avoir fait disparaître cette voix, nous demandant même où l’on a bien pu se procurer les bandes de l’enregistrement pour réaliser cette version instrumentale qu’il n’a jamais entendue, avant de repartir dépité par mon explication prosaïquement technique. Le type en question, c’était Barney Sumner.»
ERIC VERNAY
«Avant le 18 mai 2015 – jour de ma fête d’ailleurs, comme par hasard – je croyais qu’il y avait au fond deux catégories de films cannois. Ceux devant lesquels on sait, dès le premier plan fixe de 17 minutes sur une boîte de sardines, qu’on va piquer du nez d’ennui. Et ceux devant lesquels on s’endort contre son gré, après moult efforts pour écarquiller les yeux façon Orange Mécanique, parce qu’on n’est pas remis de la fête de la veille, alors qu’en fait ça avait l’air chouette, ce putain de long-métrage programmé à 8h du matin en fin de deuxième semaine. Depuis le 18 mai 2015, je sais qu’il n’en est rien. Il existe une troisième voie, initiée par le gourou Apichatpong Weerasethakul: le film magnifique devant lequel tu peux t’endormir, mais on te pardonne sans problème poto, car ça fait même un peu partie de l’expérience! Dans Cemetery Of Splendor en effet, il est question de communiquer avec des soldats endormis, façon medium. Étant donné que le film était programmé en deuxième semaine – quand tout le monde est crevé – et que je ne m’étais nourri que de TicTac depuis 24h tout en cuvant une soirée sans doute un peu tardive et arrosée, je me suis momentanément assoupi – après une vaillante mais inefficace (et inutile) lutte. Je ne sais pas combien de temps exactement j’ai fermé les yeux devant la sublime leçon d’hypnose thaïlandaise, mais quand je les ai ré-ouverts, je n’étais pas totalement certain de m’être éveillé. Voici la ligne de dialogue qui s’affichait dans les sous-titres : « tu as raison, c’est un bon endroit pour s’endormir« . Comme dans un rêve.»
THOMAS BAUREZ
«JCVD se faisant refouler de (feu) la villa du Man Ray, tandis que Michael Madsen pourtant dans le même état de décomposition avancée , entrait lui comme un prince, deux putes blondes à ses bras. Plus tard dans la soirée, Mick Jagger a débarqué, immédiatement parqué dans un coin tellement VIP qu’il était tout seul à boire son jus de tomates. Pathétiquement chaos.»
LÉO SOESANTO
«J’étais trop jeune pour croiser à Cannes dans les années 80 Menahem Golan et Yoram Globus, les nababs so chaos du studio Cannon (Delta Force, American Ninja, Le Justicier de New York, Love Streams…): l’époque où ils y annonçaient à renfort de panneaux et pages achetées dans les magazines pro des films qui ne se feraient pas ou en pré-vendaient d’autres sur la seule foi de leurs affiches et casting. En mai 2014, je rattrape donc le temps perdu lorsque Mémé et Yoyo descendent à Cannes pour faire la promo de The Go-Go Boys, le documentaire que la cinéaste Hilla Medalia leur consacre. L’esprit Cannon est un peu de la partie avec le casting de The Expendables 3 en plein défilé militaire sur la Croisette. J’interviewe Golan et Globus. Golan, diminué par la maladie, parle peu. Globus fait bien le service après-vente, se rappelle en riant comment ils se sont fait artistiquement flouer par Godard (le légendaire et ineffable King Lear, que JLG a tourné pour eux sur la foi d’un contrat signé sur une nappe) et Cassavetes (qui rajoute quinze minutes au montage de Love Streams lorsque Golan et Globus lui demandent d’en ôter quinze). Et à la fin de l’interview, Golan se réveille — aussi sûrement que lorsque Chuck Norris surgit au ralenti hors de l’eau dans Portés Disparus pour trucider les vietnamiens qui le croyaient mort. Il me dit lentement: «vous serez à Cannes en 2015? Alors, notez ce titre: «LE GRAND FESTIVAL». Je ferai ce film. Ça se passe pendant la Seconde Guerre Mondiale, pendant un festival de cinéma à Baden-Baden. On raflera tous les prix! » Menahem Golan mourut quelques mois après.»
FERNAND GARCIA
«1989, mon premier festival, la compétition s’était terminée dans la soirée. La nuit était douce et étoilée. Bon nombre de festivaliers étaient partis dès la fin du marché du film quelques jours auparavant. Je me suis retrouvé à prendre un verre avec un producteur de films sportifs dans l’ancien Majestic. Nous étions à une table au bord de la piscine. L’endroit était désert. Alors que nous parlions de choses et d’autres, nous avons vu arriver Wim Wenders, passablement éméché, suivi de Solveig Dommartin et de Peter Handke. Wenders zigzaguait entre les tables d’un pas mal assuré. Notre angoisse était qu’il vienne s’effondrer sur la nôtre. Par bonheur, il s’est assis à une table de nous, rejoint par ses deux compagnons. Wenders était le président du jury et Peter Handke en était membre. Handke a sorti ses notes. Tandis que le grand dramaturge passa en revue les films de la compétition, Jim Jarmusch est apparu dans l’entrée. Il est resté là à attendre. Solveig Dommartin l’a vue et a dit quelques mots à Wenders. Handke a posé ses notes. La discussion s’est poursuivie. Puis, la funambule des Ailes du désir s’est levée et d’une démarche gracieuse a rejoint Jarmusch. Elle est restée un moment avec lui. Les jeux étaient faits? Jarmusch est reparti aussi discrètement qu’il était arrivé avec classe et élégance. Solveig est revenue à table. Handke avait rangé ses notes. Wenders s’est levé dans le même état qu’à son arrivé, et le trio est reparti. Quelques heures plus tard, Sexe, mensonge et vidéo, premier film d’un jeune cinéaste américain Steven Soderbergh décrochait la Palme d’or, Jarmusch – un lot de consolation, le prix de la meilleure contribution artistique pour Mystery Train.»
HENDY BICAISE
«La projection de Enter the Void de Gaspar Noé. A quelques minutes de la fin du film, il y a cette scène à propos de laquelle la rumeur enflait sur la Croisette depuis quelques jours, mais dont on ne parvenait pas encore à prendre toute la mesure : un chibre énorme, en synthèse, en relief, entame un va-et-vient et pénètre alors intensément la salle Debussy. Tout juste si l’urètre ne se met pas à parler comme dans Bruno de Sacha Baron Cohen. Ca hurle, ça siffle, ça insulte Noé, certainement tout excité, et ça se lève, ça se balade dans les allées. D’autres applaudissent évidemment. Tout ça, c’est limpide… mais il y aussi ce détail typiquement cannois, le souvenir dont on ne sait plus trop s’il est fantasmé ou non: comme quand Gérard Lefort raconte dans le documentaire Je t’aime… moi non plus qu’il a rêvé des scènes entières d’un film de Tarkovski qui n’étaient finalement pas dedans, je ne saurais pas dire si les lumières de la salle se sont véritablement rallumées pendant cette séquence et le capharnaüm occasionné, mais je m’en souviens comme ça en tout cas, et forcément dans mon esprit ça ajoute encore au déraillement merveilleusement chaos du moment.»
FILMLANDEMPIRE
«Deux souvenirs chaos.
Le premier: Abel Ferrara qui débarque ivre mort sur le tapis rouge pour la projection de gala de son Body Snatchers en 1993 au Théâtre Lumière. Isabelle Giordano essaie de l’interviewer non sans mal. Plus tard, pendant la projection, Ferrara s’est mis à hurler.
Le second: la projection de minuit de Maniac dans la grande salle Lumière en 2012: l’ultra violence, le côté film d’horreur 80’s urbain crado et la bande son électro qui tranchaient complètement avec le cadre glamour du festival, ce fut très chaos aussi…»
PHILIPPE ROUYER
«Ma présentation avec Gaspar Noé de son moyen métrage Carne à la Semaine de la critique en 1991, dans la même séance que La Vie des morts d’Arnaud Desplechin. Autrement, la bataille au sein de Positif autour du Funny Games de Michael Haneke.»
YOANN SARDET
«Un Festival de Cannes, pour qui a eu la chance de le vivre, c’est déjà beaucoup de souvenirs. Donc une décennie cannoise (j’ai depuis laissé mon sésame et ma place à plus jeunes et moins fatigués que moi), ça en fait quelques brouettes. Pourtant, de manière assez surprenante, ce ne sont pas tant les souvenirs «de cinéma» qui restent. Alors oui, on se souvient des Palmes, des projections, des photocalls, des marches et des interviews (30 minutes avec Mark Hamill en bord de pistoche, à une époque pré Star Wars 7 où le monsieur n’intéressait plus personne, grand souvenir). Mais on garde surtout de Cannes des sensations humaines, organiques même.
La fatigue permanente et le plaisir non dissimulé de laisser vos paupières si lourdes tomber sur un Uzak en projo matinale, entouré de ronflements réconfortants.
La malbouffe et le pillage en bonne et due forme du stand de la FNCF en guise de ravitaillement: cette année-là, nous remplissions tous les deux jours un sac de sport entier de popcorns, bonbecs et autres barbabox (il y a prescription mais on a honte, si si).
La camaraderie, qui consiste à partager un appartement de quatre couchages à neuf pendant une quinzaine, ou à des parties de foot nocturnes et endiablées dans les sous-sol du Palais (pardon à l’AFP, les coups contre les cloisons, c’était nous).
Les odeurs, aussi (au-delà de l’hygiène douteuse du festivalier en général). Qu’on se le dise, un Festival de Cannes digne de ce nom doit passer par la phase dite « des toilettes bouchées », qui chaque année ne résistent pas aux milliers de journalistes accrédités au niveau -1 du Palais. Résultat, un (pas si) délicat fumet qui se diffuse durant plusieurs jours des couloirs du bunker jusqu’à la salle Lumière. So glamour.
Il y eut aussi notre quête d’ex-ados de la génération « Premier samedi du mois sur Canal », bien décidés à traquer pour la gloire les dernières traces de X à Cannes. Le temps des Hot d’Or était déjà loin, mais nous avions entendu dire que le bateau d’un célèbre éditeur pour adultes était amarré dans le port de Cannes. Nous avons trouvé le bateau, sans grand espoir, jusqu’à ce que le patron, voyant notre caméra, nous lance « Montez, les filles vous attendent ». Sourire goguenard, et nous voilà sur le ponton principal, face à quatre naïades à peine majeures et un jacuzzi visiblement habitué à ce spectacle, entourés de barbus transpirants demandant des poses de plus en plus lascives à ces modèles d’un jour. Sentiment étrange de victoire et de honte mêlées. Mais nous l’avions fait.
Allez, un dernier moment chaos, bon enfant celui-là: notre tentative (réussie !) de retourner la poursuite de La Cité de la Peur en plein festival, sur un commentaire audio pré-enregistré par Monsieur Chabat-Karamazov en personne. C’est ici, et c’est toujours chouette, même 8 ans après.
Tiens, ça me donnerait presque envie d’y retourner tout ça…»
ALEX MASSON
«2001. Projection presse de Mullholland Drive. La place a été acquise au prix d’une heure et demie de queue, et de justesse. Manque de bol, la fatigue accumulée dans les jours précédents a raison de moi au bout d’un quart d’heure. Après l’apparition de la sorcière au coin du drive-In, je sombre dans un coma réparateur qui ne se conclue qu’aux premières mesures du générique de fin. Pour garder la dignité de tout critique accrédité (à savoir, pouvoir donner un avis aussi tranché que définitif dès la sortie de séance), je demande à mon voisin de quoi il est question. Il me répond l’air un peu gêné «Euh… ben, je sais pas, j’ai pas compris grand chose». Avant d’ajouter en remarquant que d’autres congénères l’observent, d’un très sonore: «Mais c’est un CHEF-D’ŒUVRE!.»
1994. Autre drame du sommeil cannois. A la projection du matin de Rouge de Kieslowski, je me retrouve par hasard sur le même rang que la délégation d’un hebdomadaire culturel français masquetplumien. A peine quelques minutes après le début du film, je ressens comme un déséquilibre auditif: d’un côté la bande-son du film, de l’autre celle des ronflements de la quasi totalité de cette assemblée. La symphonie nasalo-gutturale est tellement fascinante que je passe plus de temps à les observer que garder un œil sur l’amitié naissante entre Jean-Louis Trintignant et Irène Jacob. Fin du film: les assoupis se réveillent en un seul sursaut pour applaudir a la même union qu’ils ronflaient quelques secondes plus tôt, voire être plus bruyants dans leurs hourras.
2002. La projection d’Irréversible a eu lieu depuis quelque jours, mais beaucoup ne s’en sont pas remis. Notamment cette collègue croisée en soirée, mais qui a eu l’idée d’en enchaîner plusieurs (de soirées) et de profiter pleinement de l’open-bar. Vu comme elle titube et comme a du mal à aligner trois mots cohérents, on décide de la ramener chez elle, en l’épaulant puis en la portant à dos d’homme. Le trajet, aussi long qu’un plan-séquence chez Nuri Bilge Ceylan s’interrompt net au niveau du passage souterrain sous la gare. La donzelle est prise de spasmes et beugle « Naaaaaaaan, pas par làààààà! » par crainte de subir le même sort que Monica Bellucci dans le film de Gaspar Noé – il est vrai qu’à cette heure avancée de la nuit, l’endroit tient du parfait remake de la séquence. En dépit du colis, il est décidé au vu de son insistance frôlant la crise de nerfs de se passer de ce pourtant précieux raccourci. En guise de remerciements une fois traversée la périlleuse double voie express, un haut le cœur de la défraichie agrémenté d’un vomissement imbibant de l’épaule au genou son porteur…»
DANIÈLE HEYMANN
«Le chaos et les cahots
Ah! Non! Pas vous! Pas toi! Ne me demandez pas comment j’ai vécu le Festival de Cannes 1968! Je n’y étais pas et je n’ai pas vu Jean-Luc Godard s’accrocher aux rideaux! Certes, en termes de chaos, on n’a jamais fait mieux, mais je vais cependant tenter d’apporter mes petites pierres au bel édifice en destruction initié par Romain Le Vern. C’est une des dernières années de l’ancien Palais. Je suis au Monde. Je «descends» à Cannes avec toute mon équipe. La couverture quotidienne du Festival est un travail de forçats. De façon peu démocratique je me suis octroyée la couverture de la compétition. Colette Godard est en charge de la Quinzaine des Réalisateurs. C’est le film de clôture. Ne me demandez pas son titre, je ne veux dénoncer personne. Colette, épuisée, me demande de l’accompagner. J’obtempère. On nous place à la corbeille, juste à côté de l’équipe, forcément, Le Monde… La lumière s’éteint. Dix minutes plus tard, Colette me murmure à l’oreille: «Je m’endors, prends le relais, s’il te plaît». Elle s’endort. Je regarde. Mes paupières se ferment. Je la réveille: «A toi», «D’accord». Et ainsi, jusqu’à la fin… Nous échouons, titubantes dans la pizzeria de service, nous nous racontons ce que nous avons retenu alternativement de cette œuvre qui ne méritait pas ça. Colette soupire: «Évidemment, comme tu es le chef, c’est moi qui écris…». «Oui». Elle écrit. Le lendemain, aux aurores, pas fière, je relis, et j’envoie. Quelques heures plus tard, coup de téléphone de l’attachée de presse: «Ah! Danièle! Merci! Merci! Le papier de Colette Godard est formidable! Le metteur en scène est aux anges, elle a vu dans son film des choses que lui-même ne savait pas y avoir mises!». Oui, ça rend modeste…
De mauvaises intentions…
C’était l’époque où chaque année, un critique était admis au sein du jury au Festival de Cannes. Cela paraissait légitime. Nous sommes en 1992 et c’est Serge Toubiana, alors à la tête des Cahiers du cinéma qui est de service. Président, Gérard Depardieu. A ses côtés, on note la présence prestigieuse (entre autres) de Pedro Almodovar, à qui revient la présidence de l’édition du 70ième anniversaire et qui malgré ses films essentiels et sa présence cinq fois en compétition, n’aura jamais obtenu la Palme d’Or… Au palmarès 92, on va trouver, à des degrés divers, les films de James Ivory (Retour à Howard’s End), ou de Robert Altman (The Player). Quoi de plus normal. Mais voilà que l’on annonce la Palme, et non seulement mais encore, qu’on la rehausse du prix d’interprétation féminine. Et là, dans notre petit monde frondeur d’accrédités, d’habitués, consternation! La double récompense va à un réalisateur danois certes estimable mais furieusement académique, déjà palmé d’ailleurs en 1988 pour Pelle le conquérant. Il s’agit de Bille August, et son film, le bien nommé s’intitule Les meilleures intentions. Durée: trois heures. Scénario et dialogues d’Ingmar Bergman, le sujet plongeant dans la saga familiale du grand suédois… Si seulement il en avait aussi été le réalisateur… C’est là qu’intervient un épisode aussi insolite que chaotique. Furieux – oui, nous étions carrément furieux – une poignée d’entre nous, journalistes et nonobstant cinéphiles, décidons de trouver Toubiana et de lui dire le fond de notre pensée. On finit par débusquer le malheureux dans un dédale du Palais des Festivals, l’acculons dans un coin sombre, et menaçons de le frapper: «Comment as-tu pu laisser doublement couronner ce pensum? Tu nous déshonores!». Certes, c’était très exagéré, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Il nous jure sur sa tête que lui n’a pas voté pour Les meilleures intentions. Nous lui rétorquons qu’il ment, nous avons entendu dire que la Palme avait été accordée à l’unanimité… Et nous laissons là notre pauvre confrère, sidéré, très satisfaits de notre action commando. Qui était avec moi ce soir là? Désolée, je ne m’en souviens plus, un quart de siècle, tout de même… Il y a prescription.»
ISABELLE REGNIER
«A Cannes, les filles veulent juste s’amuser
La première fois que je suis venue à Cannes, j’avais 25 ans. Je venais d’intégrer la rédaction des Cahiers du cinéma, qui avait explosé son quota d’accréditations pour le festival. J’en ai trouvée une par l’entremise d’un producteur qui m’a propulsé super VIP totalement à son insu – il venait lui-même d’être upgradé mais ne le savait pas au moment de m’inscrire comme son accompagnante. Tous les matins je récupérais des liasses d’invitations aux projections officielles, placées à trois rangs maximum des sièges qu’occupaient, selon les soirs, David Lynch, Francis Ford Coppola ou Shoei Immamura, que je distribuais ensuite sans compter à mes gentilles colocataires.
Mes journées se passaient au marché du film sur le stand d’une compagnie de ventes internationales où, dans le cadre d’un reportage «embedded», je rencontrais des producteurs et des distributeurs du monde entier, à la pelle. Un poste idéal pour choper des invits aux meilleures soirées qui avaient alors lieu dans les villas des hauteurs de Cannes où les acteurs finissaient en smoking dans la piscine et les producteurs à poil dans les fourrés, ou le contraire.
Auprès des vendeurs, j’ai appris beaucoup de choses utiles, à commencer par les quelques règles d’hygiène de base à respecter si on ne veut pas voir sa dignité dissoute dès le quatrième jour dans le caniveau poisseux du manque de sommeil et des excès de substances. Ce que personne ne m’a dit en revanche, c’est qu’à Cannes tout se paye. Cash, symboliquement, ou en nature, selon ses moyens. N’ayant pas à proprement parler de statut social à l’époque (d’autant moins que j’écrivais sous pseudo), on n’a pas tardé à me présenter l’addition pour les cartons d’invitations et autres accès privilégiés que je dégottais en continu avec la candeur survoltée d’une oie blanche sous MDMA.
Recevoir un coup de fil de l’obscur distributeur américain qui vous a fait entrer trois jours plus tôt à sa fête, et qui a décidé que vous alliez passer la journée du lendemain avec lui sur un yacht à Juan-les-pins, lui répondre que vraiment c’est très gentil mais vous êtes complètement bookée ce jour-là, et se prendre en retour une volée de bois vert sur le mode «ma pauvre fille vous n’avez rien compris c’est comme ça que les choses marchent ici», ça fait un peu bizarre. Et ce type n’aura été que le premier d’une longue liste de potentats cannois de calibres variables mais sûrs sans exception de leur bon droit de cuissage qui m’auront au final tous considérée comme une vile petite voleuse. Cannes 2001 restera dans ma mémoire comme le festival du chaos total, le plus drôle et le plus hystérique, le festival de toutes les premières fois à commencer par celle, inoubliable entre toutes, de découvrir des chefs-d’œuvre (et il n’en manquait pas en 2001) sur le grand écran de la salle Lumière. Mais l’image la plus forte reste celle du dernier soir où, les pieds nus dans une piscine, un ultime gin tonic à la main, je séchais mes larmes sur l’épaule du vendeur de films dont j’avais squatté le stand toute la semaine en lui disant que, Cannes, quand même, c’est super violent.»
JON ROY
«11 mai 2001. C’était mon premier Festival de Cannes. Ma première mission consistant à rédiger un article sur Apocalypse Now Redux. Juste après la première projection, je me suis précipité dans la salle de conférence de presse. Une femme m’a demandé de me déplacer, j’ai refusé. Son petit ami est venu ensuite et a essayé de la calmer. Quand est venu le moment de poser ma question, au grand Francis, le caméraman chargé de filmer la conférence s’est mis à genoux juste devant moi. J’étais filmé donc et je me sentais filmé. J’ai demandé à Coppola, en bégayant, quel regard il avait sur ce film aujourd’hui, lui qui avait qualifié Apocalypse Now de «cathartique». Il m’a regardé, inexpressif, et m’a demandé: «Tiens donc, quand est-ce que j’ai dit ça?» J’ai répondu: «dans le documentaire de Hearts of Darkness de votre femme». Il m’a relancé, ironique: «Oui mais qui a dit cela? J’ai dit cela, moi?». J’ai répondu: «Oui, monsieur.» Il se moquait de moi, tout le monde dans la salle a ri, j’étais mortifié. D’autant que je ne me suis pas souvenu que la citation était en exergue dans le dossier de presse. Après la conférence de presse, j’ai parlé de cette petite humiliation avec Henri Béhar qui était en charge de la modération, il m’a simplement répondu: «Oubliez donc ça, bébé… C’est Cannes!» Le soir même, je me suis endormi en descendant une bouteille de whisky et me suis réveillé avec ce dessin délirant de Coppola à mes côtés. Je l’ai conservé d’ailleurs. Apparemment, cette effroyable expérience de la conférence de presse de Cannes figure sur les suppléments Blu-ray de Apocalypse Now, mais je n’ai jamais voulu la regarder. Pour finir cette anecdote, la femme qui voulait ma place est aujourd’hui mon amie.»
THÉO RIBETON
«Je crois que ma voix était plutôt chaos durant l’édition 2016, entamée sur les chapeaux de roues par une soirée à hurler des conneries dans l’oreille de Melvil Poupaud, et donc placée pour moi sous le signe du Gaviscon (j’en profite pour faire un coucou à la pharmacienne de la rue d’Antibes, si elle me lit). Sinon, ce n’est pas tant chaos que bêtement shlag: la soirée de la Semaine de la critique 2014 m’a permis de réaliser que 1) je n’étais pas James Bond et que 2) les vigiles des fêtes de plage n’étaient pas exactement des agents du Spectre non plus: désespérant de m’y faire inviter, j’ai vu dans la plage voisine inoccupée un moyen discret de m’incruster en passant par l’accès de derrière (donc la mer) (OK, j’en rajoute, j’ai marché par le sable). Sauf qu’en sautant par-dessus la rambarde, j’ai renversé une pile d’une vingtaine de chaises fort bruyantes, activé un déclencheur de mouvements, et la grosse lumière qui allait avec. Grosse panique en me relevant, or fort heureusement le vigile n’a même pas remarqué: j’ai pu accéder tout simplement à la fête sans entrave sécuritaire.»
MICHAEL GHENNAM
«2005. Mon premier festival. Il n’est pas 9:30 a.m., la soirée est douce et la rédaction a la bonne idée de se diriger vers la Semaine de la critique. Objectif: voir The Great Ecstasy of Robert Carmichael, premier film de Thomas Clay dont le titre inspire confiance. En 2005, il n’y avait pas Twitter pour faire monter le buzz (ou ruiner la réputation d’un film) en quelques heures. On s’est donc pointé sans rien savoir, pour se retrouver face à un drame social sursignifiant, à l’atmosphère lourde… et qui se finit dans un bain de sang écœurant par son réalisme. Un peu comme si Ken Loach et Darren Lynn Bousman s’étaient mis d’accord sans prévenir, et que Daniel Blake finissait par dézinguer – avec les moyens du bord – tout le personnel de son affreux Pôle Emploi… Le film s’est bien évidemment coltiné un -16 ans pour sa sortie en salles un an plus tard, et n’a rien fait en salles. Thomas Clay, lui, a disparu des radars après son deuxième film, Soi Cowboy. Mais l’homme est enfin en post-prod de son prochain long métrage…
2007. Séance officielle de L’Homme de Londres de Béla Tarr. Après le premier plan-séquence, des festivaliers quittent la salle. Elle se videra lentement, toutes les 20 minutes, me permettant de passer du sommet du balcon aux premières places de la corbeille… Et d’applaudir le grand Béla, qui méritait mieux que cet accueil glacial.
2009. Séance officielle en Lumière d’Enter the Void, d’un cinéaste tellement chaos qu’on ne le présente plus. Mes voisines, deux femmes âgées et visiblement très bourgeoises, ponctuent le film de leurs glapissements, ou chuchotent leur désapprobation à longueur de plan-séquence. Leur réaction – un looooong silence bienvenu -, lors de la scène finale m’a encore plus fait aimer le film.
2011. Après une nuit blanche (sans soirée au préalable, je suis donc excusé), tentative de découvrir un film – dont je tairais le titre – qui aurait dû remporter la Palme. La fatigue fait son œuvre et je loupe une bonne moitié de ce chef-d’œuvre. Pendant ce temps, un collègue se réveillait uniquement lorsque l’actrice principale apparaissait nue… C’est ça qu’on appelle l’instinct?
2013. Projection de Suzanne en ouverture de la Semaine: mon voisin de fauteuil, un illustre attaché de presse, est placé juste sous la clim’ et passe toute la séance à grelotter. Beau joueur, il ne s’est pas plaint, est resté toute la séance et a longuement applaudi.
Et puis, il y a toutes ces projections qui laissent groggy, coupent l’envie d’aller voir autre chose – et vont donc à l’encontre de la logique cannoise, qui veut qu’on bouffe du film en réfléchissant plus tard: Keane, Vol 93, Aurora, Amour, Le Fils de Saul…»
FRANÇOIS AUBEL
«J’ai réfléchi à ce que je pouvais raconter sans me fâcher, avec mon épouse notamment… Non, pas cette soirée improbable avec Eva Longoria. Pas cette nuit de folie chez Albane à danser avec Radu Miheaileanu et ses actrices du Concert. Et non, je ne raconterai pas ces moments peu glorieux où l’on quitte notre débauche pour, sans passer sous les draps, se rendre à la première projection. Oui, c’est arrivé. Mais j’ai gardé un souvenir de l’influence que Cannes peut avoir sur un primo-festivalier. Je me suis souvenu d’une séance lors du festival 2011 dans la salle du Soixantième, le hangar de la Croisette dont les parois vibrent bruyamment au moindre coup de vent. Pantacourt, piercing et mine chiffonnée, un jeune «homo festivus» a atterri à la projection de Tous au Larzac un peu par hasard, semble-t-il. Peut-être n’avait-il pas pu se joindre au troupeau qui se pressait à Pirates des Caraïbes? Toujours est-il qu’il semblait un peu perdu. «C’est quoi ce film, Tous au Larzac, demande-t-il à ses voisins. D’ailleurs, c’est où le Larzac?»
Personne n’ose trop lui expliquer: octobre 1971, le ministre Michel Debré, la volonté de ce dernier d’étendre le terrain militaire de La Cavalerie en Aveyron, la résistance des paysans jusqu’à l’élection de François Mitterrand, le slogan «Faites labour par la guerre»… Pas une bonne âme pour lui donner un cours d’histoire et de géographie. La leçon allait venir, donnée deux heures durant par le film de Christian Rouaud qui a recueilli les témoignages de ces gens du plateau comme on les appelle encore. Des hommes et des femmes transformés par le combat d’une vie. C’est là, aux côtés de Guy Tarlier et des 103 paysans qui avaient fait le serment de ne jamais céder leur terre à l’État. Fin de projection. Standing ovation. Quinze minutes d’applaudissements et d’embrassades. Notre jeune homme a compris, il peine à dissimuler son émotion. Il pleure, même. De joie. Celle d’avoir découvert d’autres pirates, des vrais. Il sait maintenant où se trouve Millau et ce que «résister» veut dire. Et que la vie de ces hommes n’est pas du cinéma.»
ROMAIN COLE
«Le moment le plus chaos à Cannes, toutes éditions incluses, c’est le lundi et le mardi de la deuxième semaine. Les vrais ( soit tous les festivaliers un peu fêtards) savent. On y est toujours accablé d’un mélange d’extrême fatigue, de remontées acides, d’agacement contre ses confrères, de tickets de carte bleue exorbitants, de bises mécaniques, de débats débiles, d’impression de commencer le tour de manèges de trop, de sensation qu’on va péter un câble et échouer en HP à Menton dans un jardin de citronniers. C’est pile entre le burn-out et la gueule de bois. Personnellement, le seul truc qui me sauve, c’est la sélection. Il suffit qu’un film soit bon, un seul, et tout repart à la hausse. Sinon, c’est le gouffre.
Un incipit qui nous conduit adroitement à mon vrai meilleur souvenir chaos: la projection de Old Boy en 2004. La sélection m’ennuyait sec (Comme une image d’Agnès Jaoui, Clean d’Olivier Assayas, Exils de Tony Gatlif, 2046 de WKW etc.). Il a donc fallu moins d’une seconde pour que cette tragédie m’attrape, me torde, m’endolorisse, m’épuise, et m’abandonne bouleversé au fond de mon fauteuil. Je me souviens de la concentration tendue des 2300 spectateurs dans la salle, du sentiment d’un miracle en train de se produire et de The Last Walsz, le thème du film, gracieux comme une fleur de cerisier dans le vent (hé oui). Mais ce qui est encore plus chaos, -dans le mauvais sens cette fois-ci-, c’est que Tarantino lui a préféré Fahrenheit 9/11 de Michael Moore pour la Palme d’or. Évidemment, c’était une entente de couloir, une pression amicale de cette racaille d’Harvey Weinstein (producteur de Moore ET Tarantino) envers son poulain, mais pour moi, c’était juste la trahison suprême du plus grand cinéphile à l’égard de son Art. Et ce, dans son temple sacré. Viva el cinéma mon cul.
Autre moment chaos en 2003. A l’époque je bossais au magazine de cinéma Score et nous étions vraiment les chiens galeux du métier. Yann Moreau, sous le pseudo d’Anthony Wong, avait signé un chronique DVD d’Irréversible qui blessa son réalisateur, Gaspar Noé. Mais pour moi Gaspar Noé, c’était le futur, un type que j’admirais. Vers 3h du mat’ dans une fête, je l’aperçois, chauve, moustachu, sautillant et, même si j’ai 23 ans et que je suis ravagé par la timidité, je suis surtout saoul et avide de lui dire à quel point son cinéma est important pour moi. Malheureusement, Noé assuma arbitrairement que j’étais Anthony Wong et par un mécanisme que seule sa psyché est capable de produire, il se mit à me craindre terriblement et à courir partout dans la villa. J’essayais de lui expliquer la méprise, mais il me fuyait, apeuré au point d’aller s’enfermer dans les toilettes où, de sa voix fluette et saccadée, il répétait en boucle: «laissez-moi, laissez-moi, allez vous-en…», «mais Gaspar, je ne suis pas Anthony Wong… », «laissez-moi, partez! Partez! PARTEZ!». Bon. Au fil des années, il a de moins en moins décampé, et 14 ans après, on se dit désormais bonjour de loin, ce qui est encourageant.
Pour boucler le sujet sans en faire un livre, je raconterai le beau gosse Paul Hamy qui sauta habillé dans la piscine surjavellisée de la Villa UGC pour récupérer une valise de faux-billets immergée au fond (c’était une installation artistique). Je ne suis pas sûr de l’intention de base (blague? Happening? Besoin de thunes?), mais il en est sorti avec les fringues en train de se dissoudre, les yeux brûlés comme gazés par un CRS et en se faisant gronder tel un mioche. Il y a aussi eu quelques mix mémorables au Baron (Get A Room!, Para One, Mademoiselle Stephanie…), les nuits passés à la porte de l’appart parce que ton coloc’ a pécho, les petits-dej’ gargantuesques au buffet à volonté du Grand Hotel, les hot-dogs de chez Vilfeu, les sandales de Christophe Lemaire, les évanouissements de hipsters surmenés, les grands formats de Basquiat dans les salons de la Villa UGC. Je ne peux pas terminer sans parler de Miss Koka, l’âme du 7 Club, un cabaret gay et trans où elle était meneuse de revue. Durant le festival de Cannes, le 7 devient le Vertigo, le lieu qui accueille la Queer Palm et le seul endroit qui serve encore des Gin Tonic au petit matin. Miss Koka était un genre d’énorme personnage, la bouche toujours tartinée de rouge à lèvres, d’énormes créoles et une perruque différente selon qu’elle était Beth Dito, Blanche Neige, Marilyn ou Betty Boop. Miss Koka était aussi spectaculaire qu’introspective, calée au coin du bar sur un tabouret, à parler de la vie avec qui voulait bien lui donner la réplique. On a fini quelques soirées à discuter ensemble et j’étais heureux à l’idée de la revoir cette année, mais en cherchant pour cet article l’orthographe de son nom sur internet, j’ai découvert qu’elle était morte en février. Sacrément chaos. Paix à son âme.»
FAUSTO FASULO
«J’ai pour habitude de dire, avec un brin d’égo-masochisme, que lorsque certains montent les marches du Palais, moi, je descends les poubelles du Marché. Je n’aurai donc pas d’anecdotes sur un film vu en Sélection officielle ou dans une autre «case noble» du festival. De toute façon, il ne se passe rien que de l’attendu dans ces endroits-là (applaudissements, endormissements, sifflements… dans l’ordre que vous voulez). Là, immédiatement, une chose me vient à l’esprit : comment le buzz de A Serbian Film, horrible chose projetée au Marché du Film en 2010, est né dans une micro salle du Palais. Montré à une quarantaine d’acheteurs (ou détenteurs de badge ad hoc), le long-métrage aurait fait tourner de l’œil un spectateur «professionnel» qui aurait été secouru au sortir de la salle. La vérité est moins bankable mais surtout plus chaos: agacé par le film, «l’évanoui» s’est juste enfui de la projection en oubliant qu’il y avait des portes à l’entrée. Résultat: une lourde planche battante en pleine tête qui lui valut un assommage gaguesque. Et l’intervention des secours, afin de soigner cette vilaine bosse qui ne doit donc rien au caca montré sur l’écran…»
STÉPHANIE BELPECHE
2008. Incontestablement, la séance de minuit The Chaser, et la révélation de son auteur Na Hong-jin. J’obtiens des billets pour la montée des marches grâce au comptoir de la Corée du Sud au marché du film, je suis assise juste devant le rang officiel. A la fin de la projection, la standing ovation n’en finit pas. En interview, le jeune réalisateur me demande, anxieux: «Vous pensez que je vais obtenir mon diplôme à l’école de cinéma de Séoul? J’ai interrompu mon cursus.» Comment dire…
2009 La séance d’Antichrist, de Lars Von Trier. Perturbée par les sifflets, les moqueries et les sièges qui claquent. La vision du renard prophétique est une révélation pour le fondateur de Chaos Reigns, que je découvre bouleversé à la fin (je suis assise à côté de lui!).
2010 J’ai la chance de m’entretenir pour la première fois avec maître Takeshi Kitano pour Outrage, entouré de sa cour de serviteurs en costume sombre qui courbent l’échine, prêts à exaucer ses moindres désirs.
2011 Lars Von Trier, encore lui. Forcément. J’achève la projection de Melancholia à 8h30 en pleurant à gros sanglots avec Philippe Rouyer qui tente de me réconforter, puis j’assiste en direct au dérapage du réalisateur danois qui lui vaut de devenir persona non grata et de perdre ses chances de remporter la Palme d’or. Plusieurs confrères décident d’organiser un sitting pour le soutenir, mais l’idée s’évapore durant la journée. Plus tard dans la semaine, Takashi Miike, qui présente Hara-Kiri en compétition, s’avère ingérable mais hilarant. Il me montre ses tatouages et m’offre un cendrier de sac à main, son visage imprimé dessus avec l’inscription «Bon voyage!» Le produit dérivé ultime, je n’ose pas lui dire que je ne fume pas.
2012 Deux séances de minuit. La première, Dracula, de Dario Argento, l’humiliation tant le film est embarrassant. Il annule ses interviews le lendemain. La deuxième, Maniac, de Franck Khalfoun, produit par mon ami Alexandre Aja. Je suis assise derrière ses parents à l’orchestre, la jubilation est totale. Le public applaudit ou quitte la salle, pas de juste milieu. A la fin de la projection, un vieux monsieur un peu guindé me demande si j’ai aimé. Il ne savait pas qu’il allait voir des femmes se faire scalper: «C’est tout de même un peu violent, non?»
2013 Je prends une averse terrible sur la tête en faisant la queue une heure pour La vie d’Adèle, je n’ai pas mon parapluie ce jour-là. J’entre dans la salle trempée jusqu’aux os mais j’en sors avec la satisfaction d’avoir vu la Palme d’or.
2014 Naomi Kawase, persuadée qu’elle va remporter la Palme d’or pour Still the water, se fait masser le crâne pendant l’interview. J’ignore si ce sont mes questions qui lui donnent mal à la tête. La traductrice est médusée. Sans oublier le film le plus chaos, à la Semaine de la Critique: It Follows, de David Robert Mitchell.
2015 Accablée par la fatigue, je dors durant toute la projection de The Assassin, de Hou Hsiao-Hsien, et je me réveille à la fin. Je réalise un rêve de jeunesse: interviewer George Miller pour Mad Max Fury Road. Je croise mon ami Luc Jacquet, dont le documentaire, La Glace et le Ciel, est programmé en clôture. Quand il m’annonce qu’il vient juste de serrer la main de Terrence Malick chez Wild Bunch, j’ai des palpitations.
2016 J’ai la possibilité de m’entretenir avec Alejandro Jodorowsky pour Poesia sin fin, à la Quinzaine des Réalisateurs, je suis très impressionnée par son charisme et sa clairvoyance, notamment à mon égard.»
ALEX MASSON
«1992. Puisque Cannes est un marathon entre projections et rendez-vous, il est assez rare que l’on s’attarde en fin de projection. Celle du Bad Lieutenant de Abel Ferrara à Un Certain Regard n’y a pas échappé. Avant même la toute dernière scène, les fauteuils de la salle Debussy commencent à claquer en nombre, les accrédités à se diriger vers la sortie. Une voix féminine tente de couvrir le son du film. qui hurle que c’est n’importe quoi, qu’on n’a rien compris. Quelques badgés se retournent mollement, se demandent qui est cette furie qui a accourue devant le premier rang. C’est Zoé Lund Tamerlis, comparse de longue date de Ferrara et co-scénariste du film. Elle a raison: cette dernière scène est cruciale, entre délivrance et punition de son mauvais flic. Mais on n’a jamais raison contre la presse à Cannes, surtout quand elle court déjà faire la queue pour la projo du film en compet’. Avant de sortir certains de ses représentants se mettent à demander à une Tamerlis au bord de la crise de nerfs de la fermer. Peut-être les mêmes qui ont continué à l’ignorer, quand elle mourra sept ans plus tard à Paris d’une overdose dans un total anonymat…
2000. Le distributeur français d’I Dreamed of Africa profite du festival pour organiser une conférence de presse province pour la sortie, quelques jours plus tard du film d’Hugh Hudson. Rendez-vous est donné dans un salon au dernier étage d’un des palaces en bord de Croisette. En attendant que tout le monde arrive, la fine fleur de la critique de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) s’arsouille tout en se lâchant sur le film, avec la classe habituelle de ma corporation («Naan mais, quelle daube, mais quelle daube!», «Ah, ouais c’était vraiment de la merde en boîte», «Elle se serait pas faite salement lifter Kim Basinger?»…) sans se soucier d’un homme aux cheveux blancs que l’on prend pour quelqu’un de la distribution. Le dernier retardataire arrive, tout le monde passe dans le salon d’à-côté, y compris l’homme qui s’installe sur l’estrade derrière une table. Il nous est alors présenté comme étant… Hudson. Qui lâche avec un certain flegme: «Messieurs, je parle assez bien le français. Cette conférence est terminée, merci».»
