CANNES 2015. THE LOBSTER de Yorgos Lanthimos. L’amour est un chien de l’enfer

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L’amour, c’est le droit que l’on donne à l’autre de nous persécuter.” Dostoïevski

Dans un futur proche, une dystopie où l’amour est une dictature, les célibataires sont des pécheurs, chassés, arrêtés, transférés dans un Hôtel. Ils ont 45 jours pour trouver l’âme sœur et, passé ce délai, sont transformés en l’animal de son choix. Un homme démuni, flanqué de son frère de chien, rejoint un Hôtel zinzin, fait des rencontres plus ou moins hostiles et, après avoir commis un acte répréhensible (on n’en dira pas plus), rejoint dans les bois un groupe de résistants surnommés les Solitaires. Dans la forêt, il tombera amoureux pour de vrai mais cette fois-ci, c’est interdit et c’est même puni. Que faire dans un monde divisé en deux dictatures où la liberté et l’amour deviennent deux interdits?

Amoureux fou de Luis Buñuel, le réalisateur grec Yorgos Lanthimos, que l’on a un peu hâtivement réduit à un petit provocateur de festival, adore les aberrations du système, la transgression des interdits, les lois débiles, les valeurs caduques. En somme, la folie douce de créatures esseulées dans un monde illogique. Sous influence du Château de la pureté (Arturo Ripstein, 1972), Canine, son premier long, était un cas d’étude psychologique reposant sur le délabrement d’une famille dont chaque membre déconnecté avec la réalité reniait son humanité et finissait bêtes. Alps, son second, revendiquait une fois de plus l’héritage des surréalistes : les personnages n’étaient que des écorces jusque dans leurs fonctions – compensation sexuelle, objet inanimé au repas, communication mutante. Lanthimos autopsiait un monde en crise où les sentiments se marchandaient, où les personnages se métamorphosaient, où les couleurs étaient mortes et où, par-dessus tout, les motivations les plus intimes – de l’égoïsme à l’avidité – s’exprimaient au détriment d’une utopie collective. Avec à la clé de ce conte névrosé un enseignement : lorsqu’une règle est transgressée, impossible de faire marche arrière mais toujours possible d’évoluer (ce que suggérait la séquence finale pop corn song avec Ariane Labed).

Sans surprise, Yorgos Lanthimos prolonge avec The Lobster le mood mélancolique, raconte les mêmes frustrations et les mêmes leurres dans un monde de diktats (sujet très proche d’un autre film de la compétition, Carol de Todd Haynes). Il le fait sur un mode plus accessible mais non moins féroce. Dès la séquence inaugurale, le ton de cette farce tragique est donné. Une voiture roule puis s’arrête. Une femme qui la conduit en descend et sous la pluie s’approche de deux ânes. Elle tue l’un d’eux, comme un crime passionnel. Un crime d’amour fou comme on en voyait déjà dans Un chien andalou. L’héritage est posé et le film suivra cette illogisme jusqu’au bout (qui, à part le diable, peut bien faire un trajet en voiture pour aller buter un âne?) tout en faisant naître une vraie cohérence. Le récit n’est pas décousu ni obscur. Au contraire, tout y est clair. La lenteur et la distance ironique prennent à contre-pied. Il y a bien une parabole sociale en filigrane et des choses à dire sur la dictature de l’amour, des sentiments, du couple (l’Hôtel comme version dégénérée et punitive des sites de rencontres) et des apparences, sur la solitude aussi (comment elle rapproche ou sépare). Mais le casting international nous rappelle que cette solitude est la même partout, que cette crise des sentiments – en référence à une autre crise – touche tout le monde. Que se passe-t-il lorsque de vrais sentiments naissent pour de bon? De quel droit nous créons des interdits? Derrière l’argument original et farfelu, quelque chose sourd et grince. Mais pas seulement.

L’autre bonne surprise de The Lobster, c’est qu’il est drôle, ce que l’on a un peu tendance à oublier avec cet auteur dont on ne cesse de pointer du doigt le côté entomologiste de son cinéma comme l’apparente supériorité morale. A ce titre, il faut avouer que son actrice fétiche, Aggeliki Papoulia, déjà dans Canine et Alps, incarne ici une admirable bitch (on ne s’appelle pas “la femme sans coeur” pour rien) et qu’elle explose tout le reste du casting en seulement quelques scènes. On l’adore, vraiment, et on aimerait voir ce personnage encore plus longtemps, pourquoi pas le temps d’un spin-off. On aime aussi comment elle se donne pleinement à Yorgos Lanthimos, capable de démence telle une Jennifer Jason Leigh dans les années 80. ÜBER CHAOS! On espère sincèrement qu’elle va taper dans les yeux d’autres cinéastes. Niveau casting, tout le monde est très bien mais on remercie Yorgos de réhabiliter Colin Farrell dont même le gros ventre joue nickel.

Bien sûr, The Lobster n’est pas exempt de défauts (voix-off paraphrasante, problèmes de rythme, musique envahissante…) et un petit remontage post-Cannes devrait affiner les manières. Mais tel quel, il nous plaît déjà beaucoup. Ses qualités, réelles, à commencer par son aspect monstrueux, son côté assemblage mal cousu mal fichu, se révèlent plus fortes que ses écueils. Et l’ensemble, fascinant, de nous convaincre lorsqu’il révèle finalement sa dimension romantique, lorsqu’il épouse cet horizon, lorsqu’il fait de deux personnages, au départ écorces vides, de vrais amoureux fous au-delà des conventions sociales, au-delà des conventions cinématographiques, au-delà de tout. A l’image du film, ces amants vont eux aussi au bout de leur logique, même si ça doit prendre du temps, même si ça doit amener à commettre des impairs : si leur amour rend aveugle, il permet d’y voir plus clair.

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