Aide-soignant, David (Tim Roth) travaille auprès de personnes en phase terminale. Méticuleux, efficace et passionné par son métier, il noue des relations qui vont bien au-delà du cadre médical et instaure une véritable intimité avec ses patients. Mais dans sa vie privée, David est inefficace, maladroit et réservé. Il a besoin de ses patients tout autant qu’ils ont besoin de lui.
On aime beaucoup le réalisateur Mexicain Michel Franco (36 ans à ce jour), quatre longs métrages à son actif et trois visibles – on attend toujours de découvrir son inédit A Los Ojos (2013). Depuis le début, il voue une prédilection pour les handicapés de la vie, s’adresse aux opprimés de la société, se préoccupe aussi de ceux dont on a ruiné la beauté. C’est d’autant plus surprenant que, dans la vraie vie, Michel semble parfaitement accordé avec l’existence – par exemple, aux soirées Cannoises, il danse sur David Guetta et Grease. Ses films, alliances d’une mise en scène viscérale et d’un script raisonné, tiennent généralement de l’expérience traumatique, de la prise d’otage émotionnelle, si bien que beaucoup se méfient de sa virtuosité comme de son intelligence. On ne sait pas comment ni pourquoi mais il a des comptes à régler avec le monde, Michel. C’est de toute évidence ce qui dérange le plus ses détracteurs qui ne comprennent pas pourquoi le cinéma ne ressemble pas à de la camomille. Tant pis pour eux, tant pour nous, ce cinéma-là – qui nous rappelle qu’un film n’est pas toujours une partie de plaisir – existe, bouscule, interroge notre impassibilité sur les choses et il fait du bien. « Nous vivons aujourd’hui au Mexique une sorte de guerre civile, et il n’est donc pas étonnant que j’aie fini par réaliser de tels films – cela s’est fait de manière très naturelle car je vis dans un pays lui-même très violent…” CHAOS.
Avec Daniel y Ana (2009), son premier long métrage, Michel Franco s’attache à deux vies brisées en seulement quelques heures; en l’occurrence, un frère et une sœur kidnappés par des ordures pour copuler sous la manège dans un porno échangé sur les réseaux torrent. L’innocence? Flinguée. A seulement 30 ans, le cinéaste terrasse tout le monde : sa mise en scène évoque les premiers films de Michael Haneke (la rigueur achtung achtung): « Je ne sais pas si Michael Haneke est une influence ou si je l’ai beaucoup volé. C’est un de mes réalisateurs préférés. J’admire beaucoup ses films et j’aime particulièrement son aspect analytique et la confiance qu’il accorde aux spectateurs. Cela dit, je ne veux pas me comparer à lui, ce serait prétentieux. » Chez lui, la caméra, à distance, ressemble à un scalpel dans une blessure atroce. Pour que le spectateur fasse le job tout seul. Forcément, ça déplaît. Lors de différentes avant-premières, de jeunes réacs et des vieilles festivalières se sont accrochés aux cheveux du cinéaste pour lui demander d’arrêter de filmer des horreurs. Plus chaos que jamais, ce dernier a fait pire, creusant la même veine sismique que Daniel Y Ana avec son second long métrage, Despues de Lucia. Une adolescente endeuillée par la mort accidentelle de sa mère, esseulée avec son père, ayant le malheur d’être trop jolie et trop brillante, est filmée dans une sex tape à son insu et devient la cible d’envie comme de jalousie de la part de ses camarades. On y voyait l’aliénation des adolescents aux réseaux sociaux comme la vindicte des beaufs, des cagoles et des connards envers la marginale sensible. « J’ai connu un adolescent qui a subi à l’école et pendant plus d’un an des violences physiques et psychologiques, jusqu’à un point particulièrement cruel. » avouait alors Michel Franco, proposant une étude de cas sur les thèmes de la culpabilité et de la vengeance – le tout montré en images denses et crues.
On adorait ou on détestait Despues de Lucia mais le geste n’en demeurait pas moins super fort. Tim Roth, président du jury Un Certain Regard, découvre le film au Festival de Cannes et, ébloui, le qualifie de chef-d’œuvre. Comme le Festival de Cannes sert aussi à faire des rencontres (Huppert chez Mendoza par exemple), Tim et Michel se sont dit qu’il serait drôle de parler de l’horreur du monde ensemble, Tim en tant que acteur amoureux d’univers sombres et Michel en tant que réalisateur des monstres humains. Et puis Michel s’est souvenu de sa grand mère, malade, suivie par une infirmière qui l’a beaucoup ému et qui, après la mort de sa grand mère, continuait à lui rendre visite, prolongeant ainsi la présence de la défunte. L’infirmière est devenue un infirmier.
Chronic s’avère plus soft que Daniel y Ana et Despues de Lucia mais quand même éprouvant, dans la parfaite continuité thématique (la solitude, la mort de la beauté). Ou comment un homme bon – un aide-soignant au grand cœur – consacre sa vie à des malades condamnés à brève échéance jusqu’à se comporter comme un mari, un proche, un ami… Il ne peut s’épanouir qu’ainsi, au contact de ceux qui vont clamser, se donne à eux masochistement sans compter, néglige sa vie privée. Puis, trop investi, trop proche, il devient douteux pour l’entourage qui le chasse et qui trouve bien louche sa démarche relevant au fond de l’altruisme pieux, du don de soi. Il se fera même accuser de « harcèlement sexuel » par la famille über bourgeoise d’un vieux patient priapique trouvant dans le porno sur internet un exutoire à sa maladie et surtout aux cons autour de lui. Donnez et n’attendez aucune reconnaissance : l’espèce humaine est si ingrate.
Michel Franco n’élude rien (les corps décharnés, la déchéance, l’avilissement, ce genre). L’intérêt réside ici dans l’ambiguïté totale, l’opacité de l’aide-soignant joué par Tim Roth. L’acteur britannique à qui l’on peut faire confiance niveau tripal (Alan Clarke si tu nous lis, de là où tu es) apparait à chaque plan. Sa présence est embarrassante comme fantomatique. Nous nous demandons longtemps ce que ce personnage cherche (philanthrope ou sociopathe?) et comme nous sommes chez Michel Franco, comme nous revoyons certains plans-séquences de Despues de Lucia (la caméra dans la voiture etc.), nous pensons être repartis pour une énième affaire de vengeance. Ainsi, lorsque dans une scène, il suit une jeune femme dans la rue et se planque derrière elle, que va-t-il donner : une étreinte ou un coup de couteau? En fait, rien du tout. C’est notre perception du personnage, sans cesse remise en cause. S’il semble inquiétant, c’est parce que nous le voyons inquiétant et se/nous raconte des histoires (il affirme dans les scènes inaugurales être l’époux d’une femme morte du sida alors qu’il est célibataire).
Non sans ironie dans son côté #VieDeMerde, Chronic s’avère plutôt mineur, pas aussi fort que les deux autres Michel Franco qui, eux, continuaient de nous remuer longtemps après les avoir vus. Mais il a le mérite de poser de passionnantes questions de cinéma, notamment sur la notion de point de vue et sur la manière dont nous jugeons les autres, et de donner à réfléchir sur l’ambiguïté des bonnes intentions ou sur un tabou comme l’euthanasie (« Je suis totalement pour l’euthanasie. C’est dingue d’obliger des gens à subir de grandes souffrances. » a d’ailleurs affirmé Roth pendant la conférence de presse). Sinon, on vous prévient. Attention à l’effet de surprise du plan final, moralement choquant et visuellement brutal. Il peut faire flipper, sursauter, rire mais ne doit pas être pris à la légère tant sa signification est tragique : la grâce est partie.

