Bullhead : Interview Michael R. Roskam

Ovationné dans différents festivals, nommé à la prochaine cérémonie des Oscars dans la catégorie « meilleur film étranger », Bullhead va vous marquer au fer rouge. Rencontre avec son réalisateur Michael R. Roskam.

Au moment d’écrire le scénario, j’ai suivi cette phrase de Martin Scorsese : «Lorsque l’on réalise un premier film, il faut parler de ce que l’on connaît». Pour autant, je ne suis pas familier avec l’univers que je dépeins. Surtout, je n’ai pas cherché à copier des modèles existants. Il me semblait ridicule d’importer en Flandre les codes des films de gangsters italiens ou russes. Du coup, il fallait que je trouve ces gangsters chez moi, que je me documente et que je me renseigne. J’ai entendu parler du trafic d’hormones chez les éleveurs bovins mafieux et je trouvais ce sujet tellement énorme que je ne pouvais pas passer à côté. Puis j’ai construit plein de personnages selon un système d’oppositions, j’ai tordu le fil du récit pour le rendre inconfortable et j’en ai profité pour glisser quelques sujets brûlants comme la discorde entre les flamands et les belges.

Bullhead prend les atours d’une tragédie Shakespearienne : la structure narrative est très dense et le récit charrie des émotions différentes.
J’ai rédigé une première version du scénario de Bullhead en 2005. Au départ, j’ai procédé de manière extrêmement simple : il fallait une bonne histoire et trouver une bonne façon de la raconter. Pour moi, c’est la définition du cinéma et je dirais même de l’art en général. Puis, au fil de l’écriture, je voulais que le drame devienne une tragédie plus grande que la vie. L’avantage, c’est qu’une tragédie possède déjà sa propre mythologie. Cela permet de confronter un personnage à son destin et de surprendre le spectateur jusqu’à la conclusion. Une fois que j’ai eu toutes les cartes en main, j’ai foncé.

Quelles ont été vos influences?
A dire vrai, je suis plus influencé par des cinéastes que par des films, même si, pour Bullhead, la clef reste Les anges aux figures sales (Michael Curtiz, 1938) avec James Cagney et Humphrey Bogart dans lequel deux enfants issus d’un quartier populaire de New-York se retrouvent quinze ans plus tard : l’un devenu prêtre, l’autre un caïd. A l’époque, les films de gangsters étaient de vrais pamphlets sociaux et engagés. Le traitement se révélait plus complexe et proposait un vrai regard critique sur les Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est devenu du divertissement. C’est pourquoi il faut à tout prix revoir Les anges aux figures sales. A chaque visionnage, je marche à fond. Le dénouement est d’une telle beauté qu’il m’émeut aux larmes.

Un long flash-back, situé à mi-parcours, revenant sur un traumatisme sexuel avive une émotion tellement forte qu’il apporte un éclairage inédit sur tout ce qui s’est passé et va se passer.
Dans le scénario, ce flash-back était moins long, plus fragmenté. Je voulais le placer dans une longue introduction mais au montage, ça ne marchait pas. Cela m’a appris une chose : on ne sait jamais ce que peut donner un scénario à l’écran. Tout est dans l’image, le temps, le mouvement. Et l’écriture a été difficile, il a fallu modifier des personnages à la dernière minute comme l’un des rares rôles féminins qui au départ était gynécologue. Je voulais quelqu’un «qui donne la vie» avant d’opter finalement pour la parfumerie. Dans Bullhead, tous les personnages sont porteurs des thèmes et des émotions.

Jacky/«Bullhead» (Matthias Schoenaerts) est une créature tragique. Il vous fascine?
Totalement. J’ai toujours eu une fascination pour les monstres. Ce qui sort de l’ordinaire est forcément extraordinaire et retient mon attention. Ce personnage rejoint une tradition de héros fantastiques comme la bête dans La Belle et la Bête, Batman ou encore la créature de Frankenstein. Je rapproche d’ailleurs beaucoup Jacky de Batman qui, comme lui, ne serait pas ce qu’il est devenu sans son traumatisme. Batman devient une chauve-souris parce qu’il en a peur et devient donc « ce qui fait peur ». La salle de bains de Jacky correspond à sa « Batcave » : il peut être nu, libre, indépendant, isolé.

Comment interprétez-vous le fait qu’une œuvre aussi noire que Bullhead soit nommée à l’Oscar du meilleur film étranger?
Cela vient sans doute de la compassion et la compassion reste plus précieuse qu’un sentiment bon marché. Ça signifie «comprendre son prochain». Et la maman va toujours comprendre son enfant même lorsqu’il devient un monstre. Je suis content lorsque les spectateurs humanisent «Bullhead» : ils ne veulent pas le voir mourir même si ses actes sont répréhensibles. Mes prochains films seront marqués par ce même regard de compassion pour que la culpabilité ou le traumatisme favorisent la reconstruction. Ce qui ne tue pas rend plus fort.

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