Quelques jours avant la sortie de son dernier film, un remake de Save the Planet Green, Yorgos Lanthimos annonçait vouloir faire une pause dans sa carrière de réalisateur. Après avoir réalisé une série de projets luxueux et ambitieux, l’opulent Pauvres Créatures en tête, il est désormais évident que Bugonia n’est pour le cinéaste pas qu’un simple désir de retour aux sources, mais bien un film placé sous le signe de l’épuisement.
L’épuisement en question est bien d’abord celui de son auteur – envers une industrie, mais envers aussi une certaine manière d’exercer son métier. Le film donne ainsi à voir un processus d’appauvrissement volontaire sur deux aspects ; dans son niveau de production, d’abord, qui affiche notamment un stardom réduit à sa plus simple expression et accueille un certain nombre d’acteurs non professionnels ; dans son dispositif, ensuite, prenant la forme du huis clos contenu dans une poignée de décors où va se jouer, comme souvent chez Lanthimos, une certaine défaite de la morale humaine. Les goûts du cinéaste pour le somptuaire ne se sont pour autant pas envolés en une nuit : aussi étonnant que cela puisse paraître, ce film-là aurait coûté autour de 50 millions de dollars, soit loin des chiffres que l’on pourrait attendre de la part de cet apparent petit film d’auteur récréatif. Bugonia cacherait-il donc autre chose ?
C’est dans un sous-sol poisseux, situé sous la petite propriété où il produit du miel, qu’un complotiste perdu dans les limbes du web (Jesse Plemons), aidé de son cousin apathique et influençable (Aidan Delbis), séquestre la PDG d’une entreprise pharmaceutique (Emma Stone). Nulle question ici – du moins a priori – d’argent ou de vengeance : l’enlèvement vise simplement à faire avouer à cette femme de pouvoir qu’elle est une extraterrestre. Le concept, presque aussi simple et absurde que celui qui sous-tendait le plus embarrassant des films du réalisateur grec (Mise à mort du cerf sacré), pouvait faire craindre l’exercice de cynisme accompli.
Mis à part quelques dérapages pseudo-felliniens, Bugonia est en fait une comédie noire plutôt très bien tenue, dont l’apparente simplicité a ici pour effet de réduire les débordements parfois pleins d’autosatisfaction de son auteur. À partir du couple Stone/Plemons, rejouant de manière déformée la dynamique de pouvoir de Stone/Colman dans La Favorite, le film organise méticuleusement la rencontre entre deux monstres a priori antagonistes. Froids, calculateurs, manipulateurs, les deux personnages principaux partagent en réalité beaucoup dans l’idée qu’ils se font de l’humanité, et du sort à lui réserver. Dans une résonance politique et écologique très actuelle, qui fait de ce Bugonia un complément de visionnage intéressant à Eddington (le film n’est pas produit par Ari Aster pour rien), Lanthimos réunit les deux bouts de l’échelle sociale et donne à voir une société où chacun butine – les autres et les ressources de la Terre – jusqu’à l’épuisement. On y revient.
C’est que Bugonia ressemble au fond à la combustion très littérale de tout ce qui a constitué jusqu’ici la filmographie de Lanthimos ; or, une combustion, en physique, mène bien à l’épuisement d’un combustible. La révélation finale, attendue, donne lieu à un nouveau sommet dans le pessimisme du cinéaste, comme le point final d’un cycle qui, à trop détester ses congénères, ne pouvait que se finir ainsi. Il y a quelque chose d’assez touchant à voir un cinéaste brûler ainsi son propre édifice et mettre en scène la décrépitude même de ce qui a fait jusqu’alors son cinéma. D’autant que, à la manière du rituel grec dont il porte le nom, le film fait le choix de charger cette matière morte d’une certaine fertilité : la succession des derniers plans, peut-être ce que Lanthimos a filmé de plus poétiquement tragique et drôle, appelle à un grand recommencement. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à ce cinéaste définitivement en bout de cycle.
26 novembre 2025 en salle | 1h 59min | Comédie, Science FictionDe Yorgos Lanthimos | Par Will Tracy Avec Emma Stone, Jesse Plemons, Alicia Silverstone |
26 novembre 2025 en salle | 1h 59min | Comédie, Science Fiction

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