[BUG] William Friedkin. 2006

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Un soir, William Friedkin découvre la pièce de théâtre, Bug de Tracy Letts qui cartonne à New York. En sortant, il est sous le choc. Pour lui, c’est du romantisme à l’état pur: noir, organique, viscéral. Un an plus tard, il l’adapte au cinéma, en demandant au dramaturge Letts d’écrire le script. L’histoire? Une sacrée histoire! Deux personnages paumés qui soignent leurs blessures (elle a perdu un enfant, il a connu des expériences traumatisantes pendant la guerre du Golfe). Deux maudits trahis par la vie qui ne pensaient pas, un jour, connaître l’autre, connaître l’amour et qui semblaient condamnés à ruminer des rêves seuls, le soir, sous des néons bleus, en contemplant le monde vivant sans eux. LUI (Michael Shannon) ne ressemble pas aux mecs rustauds du coin, se moque bien de faire l’amour le premier soir («Les gens sont toujours décevants une fois qu’on les a vus nus»), voit des choses que les autres ne voient pas, s’envisage en marge et cache un cœur fou prêt à aimer à mort; ELLE (Ashley Judd) vit dans la peur de son ex lui soutirant ses économies, fuit les regards chargés de promesses, ressasse la culpabilité d’avoir perdu son enfant un jour au supermarché du coin et d’être passée à côté de son rêve. Éteinte puis regardée comme personne ne l’a jamais regardée, elle va s’illuminer et trouver à travers ce mystérieux inconnu la présence sécurisante qui lui manquait. Friedkin raconte cette renaissance comme personne avec un sens du détail infinitésimal, avec une infinie délicatesse dans la manière de filmer deux personnages crevant de manques, se reconstruisant, se réanimant et, en quelques tremblements, transcende la love story. Avant de basculer dans la quatrième dimension sur le mode *nous deux contre le reste du monde*.

Bug, c’est donc une sublime histoire d’amour fou en même temps qu’un film sous coke. Quelque chose comme la vision hallucinée d’une paranoïa ordinaire de l’Amérique post-11 septembre ayant contaminé le monde entier et qui se traduit ici par les bourdonnements de climatiseurs, les bruits flippants du ventilateur, les ombres sur les murs suintants, la sonnerie agressive du téléphone, la crise d’épilepsie. Friedkin dérange si bien que le spectateur oublie presque une chose essentielle: il a la liberté de penser ce qu’il veut, de réagir comme il veut. D’ailleurs, chez lui, l’intensité folle des rebondissements et les dénouements de ses films les plus controversés nous tendent généralement des miroirs. Ce ne sont pas des cours de morale mais des façons de questionner notre ambiguïté, de raconter ce que nous sommes, d’où les deux fins pro et anti peine de mort pour Le sang du châtiment (1987). Cette rencontre entre William Friedkin et le dramaturge Tracy Letts a été si intense sur Bug qu’ils ont collaboré une seconde fois le temps d’un autre film de fous: Killer Joe, avec lequel Bug entretient de nombreux points communs, autant dans la représentation de l’Amérique white trash que pour le climat apocalyptique.

Jouant comme s’ils étaient en plein happening, Ashley Judd et Michael Shannon sont sidérants. Leurs deux personnages amants sont enchaînés, du paradis à l’enfer. Adam et Eve s’appellent Éros et Thanatos et c’est la fin du monde. Ils se noient, se consument, meurent avec l’autre, leurs regards soutenant: «Cette vie fut atroce, cette vie fut belle, cette vie fut nous, ensemble».

1h 40min / Drame, Epouvante-horreur, Thriller
De William Friedkin
Par Tracy Letts, Tracy Letts
Avec Ashley Judd, Harry Connick Jr, Lynn Collins

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