Avec Eldorado, Bouli Lanners utilise la forme du road-movie pour remettre sur le tapis des obsessions qui lui tiennent à cœur (l’absence des parents, le temps qui s’écoule, le manque de communication) et proposer une oeuvre à la fois ours et tendre qui ne ressemble qu’à lui. Cet artiste polyvalent, connu comme comédien, creuse le sillon drôlement dépressif de Ultranova, son premier long métrage, dans lequel il parlait déjà avec une sensibilité de peintre et des cadres très travaillés de ces étoiles sur le point de s’éteindre dans un désert affectif. Tel un poète en pleine gueule de bois, il sonde la beauté cachée de ce bas monde et incidemment la sienne (son ventre sublimement gros qu’il aère sans complexe). Une beauté qui ne se révèle pas au premier regard. Cette fois, Bouli se donne le premier rôle, celui du mec à deux doigts de l’implosion nerveuse, flanqué d’un partenaire freak (un cambrioleur junkie) qu’il n’aurait jamais dû rencontrer et avec lequel il n’a pas grand-chose, voire rien, à partager. Eldorado, c’est à la fois un point de non retour, un voyage absurde à destination inconnue entre ce que l’on a été et ce que l’on aimerait être (ou ce que l’on restera), une quête affective entre peur de l’autre et nécessité de se rapprocher de l’humain pour ne pas crever seul, comme un chien. C’est l’œuvre sincère d’un marginal qui donne envie d’aimer et d’être aimé.
Pourquoi Ultranova, votre premier long métrage, n’a pas eu droit à une seconde chance en DVD après une sortie massacrée en salles ?
Personne n’y croyait, personne n’y croit encore donc personne ne le sort en France. Personne ne prend plus de risque au niveau financier. Peut-être qu’il sortira plus tard mais je n’y crois plus trop. Le film est néanmoins sorti en DVD en Belgique dans une édition avec mes courts métrages.
Pourquoi vous ne jouiez pas dans Ultranova ?
Je ne joue dans aucun de mes films. Pas même dans mes courts métrages. Je suis totalement autodidacte. La réflexion sur la mise en scène me prend beaucoup de temps. Je serai toujours mal à l’aise au moment de tourner. Parfois je ne comprends pas pourquoi les gens me veulent dans leurs films. Chaque fois que je pars en tournage, je suis mort de trouille. Alors tourner dans mes films, c’était trop de choses à la fois. Pour Eldorado, c’est mon producteur qui a insisté parce qu’il ne voyait personne d’autre que moi dans ce rôle. En terme de production, c’était aussi assez intéressant pour lui pour trouver des financements. J’ai accepté du bout des lèvres. Sur le tournage, j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer.
Eldorado est construit sur une anecdote qui vous est arrivée…
Oui. Il se trouve que j’habite sur une péniche. Un soir, après un tournage, je rentre chez moi et je vois un gars qui sort de l’avant de mon bateau. Il n’y a pas d’entrée puisque l’entrée est derrière. Le mec partait avec mon appareil photo autour du cou. Je l’ai coursé, je ne réalise pas bien ce qui se passe, il me sort que si je rentre dans le bateau, son copain va me tuer. Je lui demande de me le montrer mais il prend peur en disant que je vais appeler les flics. Il rentre dans le bateau avec moi pour le trouver et il me sort : « je le trouve pas ». J’avais une barre de fer, il avait un couteau de boucher et le troisième était planqué. On a discuté pendant deux heures pour calmer le jeu puis on a fait connaissance, blablabla. La situation prenait une tournure à la fois grotesque et magnifique. Je n’ai pas appelé les flics parce que je leur avais promis. Mes voisins avaient appelé les flics, j’ai dû mentir aux flics et mentir à mes potes en disant que je connaissais mes voleurs. Ils m’ont tous dit que j’étais con. J’ai revu les voleurs en ville, ils m’ont payé à boire. Je trouvais ça beau. Puis deux mois après, ils sont revenus et ils ont tout piqué. Ils ont juste laissé le couteau donc je savais que c’était eux. Un vrai couteau de toxico. Un couteau de boucher sans le manche. Un truc de vrais bras cassés. Du coup, je l’ai gardé et j’en ai fait une relique. Après coup, je me suis dit que pour raconter une histoire, l’anecdote était vraiment bien. A chaque fois que je racontais cette histoire, mes potes trouvaient ça hilarant. J’ai quand même dû digérer cette histoire. Ça s’est déroulé avant Ultranova, il y a cinq ans.
Qu’est-ce que vous a apporté la structure du road-movie ?
C’est un genre que j’apprécie. Premièrement parce que j’adore la route. Je n’aime pas être à l’intérieur. Je ne supporte pas les films qui se passent en huis clos. Même si le rythme est lent, on a quand même l’impression d’avoir fait un peu de route. J’adore un film comme Les vieux de la vieille, de Gilles Grangier. Je l’ai vu au moins 150 fois. Au mois de mars, j’ai été en repérage pour retrouver les décors du film. C’est un de ces films où l’on se dit que tout est possible. Les personnages sont libres d’aller à gauche, à droite. Ils ne sont pas à la fin de leur vie, ils sont au début d’une nouvelle aventure. Pour moi, c’est l’incarnation de l’espoir, même si ça se termine mal.
Dans le road-movie, on retrouve souvent l’image des deux hommes solitaires avec un chien. Et dans Eldorado, vous la contournez.
Exactement. Il y a toujours l’image du chien dans les road-movie. J’avais envie de mettre un chien et puis il me fallait un accélérateur pour la dernière partie du film. Alors j’ai pensé à un chien mort. Je suis fasciné par le rapport que les êtres humains entretiennent avec les chiens. A Liège, tous les gars qui venaient des cités avaient un pitbull ou un american staff il y a trois-quatre ans. Aujourd’hui, il n’y en a plus. La durée de vie d’un chien comme ça, c’est environ dix ans. Je me suis alors demandé ce qu’ils avaient foutu de tous ces chiens. Je suis persuadé qu’ils les ont tous jetés comme un lecteur CD qui ne fonctionne plus… Ce n’est pas un chien, c’est un objet. Dans Eldorado, on voit un mec qui a un discours atroce sur le chien et l’être humain. Finalement, on ne peut pas lui en vouloir non plus parce qu’il a perdu son chien. Ça le rend humain aussi. J’aime bien quand ça bascule de cette façon. C’est ça l’être humain : un condensé de contradictions. Aujourd’hui, on est dans un monde où on ne comprend plus rien. Tout le monde est en recherche de repères. Ça me sert parce que je me noie là-dedans. J’adore observer l’homme. J’aime bien écouter les histoires. C’est ce que je préfère. C’est pour ça que mes histoires se basent sur l’être humain. Je peux fréquenter n’importe quel genre (polar, road-movie), je parle toujours des hommes. En cela, la structure du road-movie me convient parfaitement. Il y a quelque chose de naturel qui se crée. Ultranova n’est pas seulement un film de genre, ça me permet de raconter une histoire. Et puis je voulais dès le départ une histoire qui soit linéaire. Ultranova était composé de petites touches disparates. Eldorado parle de deux mecs qui partent d’un point A pour arriver au point B.
Dans Ultranova, vous procédiez comme un peintre.
C’était de la 2D. A l’image de mes toiles. Je n’arrive pas à faire de la 3D. J’ai une vision de la vie qui n’est pas en relief. Je fais du cinéma plat. J’ai toujours voulu être peintre. Si j’ai commencé comme comédien, c’est un peu par hasard. J’ai dû bosser très tôt, dès l’âge de 19 ans, sur des plateaux de télé. J’ai fait tous les métiers. Il fallait toujours un petit gros. A mes débuts, je jouais comme une merde. Mais ce n’est pas grave, c’est comme ça que j’ai appris mon métier. Le métier de réalisateur est venu sur le tard. Ça fait 20 ans que j’ai toujours l’impression de piquer la place d’un autre. Que je sois artificier ou décorateur, je n’étais jamais le meilleur. J’ai fait tous les métiers en étant conscient de ne jamais être le meilleur. Et c’est la première fois qu’en tant que metteur en scène je me sens bien. Je suis dans mon univers. Sur le plateau, je connais tous les tenants et aboutissants. Je raconte mes histoires à moi comme je le veux. Après, j’espère que ça va plaire mais je ne me pose pas la question. Il n’y a aucun calcul dans mon travail, j’essaye toujours d’être le plus sincère possible en essayant de puiser dans mes souvenirs. Comme lorsque je peignais. Quand je peignais, je ne me posais pas la question de savoir si je piquais la place d’un autre. Je faisais mes toiles, c’est tout. Quand je joue, je me mets toujours la pression en me disant que je vais tout foirer…
L’idée de filmer le ciel au moment où les deux personnages discutent dans la voiture est venue comment ?
J’adore regarder le ciel. C’est aussi simple que ça. Et puis j’en avais marre des champ/contre-champ.
Est-ce que vous avez croisés les personnages secondaires d’Eldorado dans votre vie ?
Il y en a que j’ai croisé. Il y en a que j’ai cru connaître. J’ai inventé le reste. Il y en a que j’ai rencontré mais j’ai exagéré, bien entendu.
Alain Delon par exemple ?
J’ai passé trois mois avec lui sur le dernier Astérix (il éclate de rire).
Il était à poil lui aussi ?
(il rit). Non mais je mens souvent. J’adore raconter des histoires parce que je mens tout le temps. Ma femme, elle, ne ment jamais. Des fois, je me rabats sur elle lorsque mes potes ne me croient pas. Disons que je ne mens pas mais que j’exagère toujours. Si on n’exagère pas les histoires qui nous arrivent, on se fait chier dans la vie. Autrement, si je n’exagérais rien, je ferais des documentaires ou du cinéma-vérité. Moi, je fais du cinéma-mensonge avec un sentiment de vérité.
Vous vous êtes déjà accroché les cheveux pour conduire bourré ?
Mon copain Gérard, oui. J’étais groupie d’un groupe de rock issu de notre région. Un bon groupe de rock, hein. Et Gérard, le bassiste, conduisait la camionnette qui était la sienne. On était tous saouls à l’arrière. Et Gérard a des idées fulgurantes ! Il faut imaginer la camionnette avec que des trucs psychédéliques. Au fond, tu as des relents d’alcool et de vieux pétard froid avec des mecs qui ronflent au milieu des instruments de musique. Et Gérard a les yeux rouges comme des trous de cul de truie. Il a une idée géniale : accrocher ses cheveux au plafond pour ne pas s’endormir. En plus, il met également deux bouteilles d’eau en dessous de son cul pour que ce soit inconfortable. Bien entendu, il s’est fait arrêter par un barrage de flics. Les flics ont vu arriver ce vaisseau spatial. Ils ont vu Gérard avec ses yeux rouges avec les cheveux accrochés au plafond et l’odeur de bière qui émanait de la camionnette… Lorsqu’ils l’ont vu, ils se sont dits que ce serait la fin de leur service en se disant que s’ils nous arrêtaient, ils en auraient pour des heures au poste. Donc ça a marché. Maintenant, je ne pousse personne à la consommation, hein. Mais ça a été testé.
Le personnage que vous incarnez dans Eldorado peut être vu comme un double ours du protagoniste fragile de Ultranova.
Ce sont les mêmes. Ils ne savent pas quoi faire de leur vie. Ils ont le même rapport compliqué avec la famille. Tout ça relève d’une démarche assez inconsciente. Lorsque je commence à écrire un scénario, c’est toujours un peu le bordel. Je ne sais jamais ce que je vais faire. Ce n’est que progressivement que j’essaye de construire une histoire qui tienne plus ou moins la route. Des sujets reviennent mais il n’y a jamais une volonté affichée de traiter de ça ouvertement.
Dans Ultranova, une scène marquante montrait que le personnage principal avait le choix entre deux filles fascinées par lui pour consoler sa détresse affective et finalement choisissait celle qui le considérait comme son frère au moment où il allait lui déclarer sa flamme. Vous semblez fasciné par les gens qui se loupent.
C’est un cauchemar ça pour un mec. Et cette situation m’est déjà arrivée. Déjà, dormir avec une fille… Si tu dors avec une fille, tu es obligé de coucher avec elle. J’ai souvent été dans des relations où les filles devenaient mes copines, sans qu’il soit question de sexualité alors que j’étais fou amoureux d’elles. C’est terrible parce que tu sens un tel manque d’amour dans ce genre de situation… Après j’ai rencontré ma femme heureusement (il rit). A l’époque d’Ultranova, j’avais envie de parler des sentiments retenus. Et de cette incapacité d’exprimer l’amour qui fait que l’on crève sans qu’on s’en rende compte. Je voulais vraiment parler de ça. Je suis content de l’avoir fait. Ultranova est sans doute plus difficile pour le grand public. C’était un film extrêmement personnel ; il fallait que je le fasse.
Que ce soit dans Ultranova ou Eldorado, les deux scènes fortes du film tournent autour de la famille où un personnage retrouve ses parents. A chaque fois, c’est bouleversant.
Ma mère a vu les deux films. Evidemment, elle s’est totalement identifiée. Dans Ultranova, elle n’a pas trop pigé où je voulais en venir. Elle l’a vu une seconde fois et puis elle est venue me voir en me demandant si la scène avec les parents, ce n’était pas elle et papa. Entre les deux films, mon père a disparu. Et la scène du potager dans Eldorado est la vraie genèse du film. Je me suis retrouvé dans une situation similaire. Il en ressort la même culpabilité de ne rien foutre pour la famille. J’ai 42 ans, je n’ai pas de famille, je n’ai pas d’enfant, je ne fous rien pour mes parents. Un jour, j’ai décidé d’aller m’occuper du potager de ma mère et je ne savais même pas bêcher. Je me suis senti comme le dernier des nazes. Un abruti incapable de bêcher. Je me souviens que lorsque je travaillais dans le jardin, je me suis retourné et j’ai vu ma mère à la fenêtre. J’étais au bord des larmes. C’est exactement la même scène que l’on voit dans Eldorado. Et c’est à ce moment-là que je me suis dit que je parlerais de ça dans mon prochain film.
Vous partagez l’idée selon laquelle les gens ne changent pas ?
Non, les gens ne changent pas mais ils peuvent se bonifier. De manière générale, je ne pense pas qu’on change, on a un patrimoine de base que l’on peut modifier. Mais on ne change pas.

