Sitges, station balnéaire espagnole, devient le temps d’un festival le cœur névralgique d’un cinéma fantastique dans tous ses états. Des oeuvres de réalisateurs tels que David Lynch, Darren Aronofsky, Douglas Buck, Kim Ki-Duk, Paul Verhoeven, John Carpenter et Bong Joon-Ho sont présentées et le public est déchaîné.
Ce festival contient l’un des programmes les plus excitants de l´année avec entre autres des avant-premières réjouissantes dont celles de Time, de Kim Ki-Duk, The Abandonned, de Nacho Cerda, ou encore Sisters de Douglas Buck. Karim Hussain, réalisateur de Subconscious Cruelty et La belle bête (présenté ici même hors compét), scénariste de The Abandonned, rassure les plus inquiets : Lou Doillon est un bon choix dans le remake du De Palma, lui-même qui d’ordinaire n’a jamais été convaincu par les talents de l’actrice. Seconde bonne nouvelle : le temps quasi-Cannois qui favorise l’échauffement des esprits. Il suffit de faire le voyage Paris-Sitges pour comprendre la différence climatique. Les festivaliers côtoient des vacanciers qui profitent du cadre (magnifique) de cette ville pour aller à la plage. Le lieu pour retirer les accréditations se trouve dans un hôtel presque situé en périphérie de la ville. De grandes affiches de films (cela va du Parfum à Black Book) encerclent l´endroit quasiment désert et des spectateurs n’hésitent pas à faire de longues files d’attente pour découvrir le film sélectionné.
Celui qui fait l´ouverture et qui attire les foules, c’est Le Labyrinthe de Pan, de Guillermo Del Toro. Le lendemain, le cinéaste a droit à sa master-class où il revient essentiellement sur L’échine du diable (le film est diffusé simultanément sur l’écran derrière lui) pour éviter de trop parler du Labyrinthe de Pan à ceux qui ne l’ont pas vu. A peine affirme-t-il sur son dernier film que certains critiques ont crié au chef-d’oeuvre parce qu’il avait eu les honneurs d´une sélection Cannoise. Del Toro prend l’exemple d’un journaliste en particulier dont il se moque avec tendresse : il n’a cessé de dire que le cinéaste faisait littéralement de la merde sur tous ses autres films alors que pour Le Labyrinthe de Pan, il a employé l’expression « minérale » qu’il a ressortie à tort et à travers dans son texte.
Juste avant la conférence de presse, on pouvait découvrir Edmond, de Stuart Gordon, où le réalisateur de Dagon (mais aussi de Dolls et Re-animator, hein) nous fait son After Hours. Il est très aidé par des interprètes habités et un scénario très substantiel écrit par David Mamet, spécialiste des écheveaux à base de manipulation retorse. On suit le parcours d’un pauvre quadra (William H. Macy) qui du jour au lendemain, décide de ne plus suivre les rails de son quotidien tout tracé. Du coup, il plaque sa femme, se fait virer de son domicile et fait de multiples rencontres qui vont l’emmener droit en enfer. Alors que le récit aurait pu tourner à la formule des croisements hasardeux, Gordon s’en tire vaillamment en enregistrant sur bobine des séquences qui impressionnent discrètement. William H. Macy est prodigieux et assume son rôle jusqu’au bout, sans faiblir. Les personnages secondaires révèlent également des surprises (guettez les apparitions de Denise Richards et Bai Ling). Gordon et Mamet s´autorisent même une critique féroce envers quelques maux sociétaux tenaces (homophobie, misogynie et racisme latents) et livre, avec classe, une fin inattendue et forte.
On passera plus rapidement sur Right at your door, de Chris Gorak, le nouveau bébé de LionsGate Films : une bombe explose dans Los Angeles, laissant échapper des nuages toxiques. On assiste à cet événement du point de vue d´un couple ordinaire dont l’homme, cloîtré dans sa maison, ignore ce que sa femme, partie bosser dans la mégalopole, est devenue. Après un démarrage qui met la pression et sent bon le pitch qui reluque dans les yeux un tonton Sam en proie à la paranoïa post-11 Septembre, l’intensité décroît hélas progressivement tant l’absence de subtilité dans le propos fait peur. Les interprètes cabotinent beaucoup et la fin qui se voudrait audacieuse, plus proche de celle d’Hard Candy que de Saw, arrive comme un cheveu sur la soupe. Légitime impression d’avoir été salement floué : après nous avoir fait du chantage à l’émotion, le film tourne à la manipulation affective. Gorak est donc un petit malin grand roublard qui ne trompe pas grand-monde.
On terminera la journée avec la soirée The Host, située dans une boîte non loin de Sitges. Le réalisateur est présent entouré de son équipe dans un carré VIP tandis qu’à quelques pas de là, une demoiselle anonyme organisait son enterrement de vie de jeune fille. Pendant toute la soirée, elle est affublée d´un chapeau sur lequel trône un godemiché géant. D’après un collègue, ce serait la coutume locale, tandis que le définitivement indispensable Karim Hussain revient sur une des grandes légendes de Sitges : un homme des cavernes nu qui a fui la civilisation pour vivre sa propre vie sans contrainte. Le réalisateur sud-coréen en a sans doute assez vu pour ce soir et préfère aller se coucher. Pour les plus fêtards, la fête a duré jusqu´à sept heures du mat’.
Difficile dans ces conditions d’aller découvrir 46-okunen no koi, le nouveau Takashi Miike, réalisateur habitué de tous les festivals. Enfin, quand on dit « nouveau », il a dû en tourner cinq depuis. Bonne Nouvelle : il n’a sans doute pas fait mieux depuis Audition. Après quelques tentatives besogneuses de films de commande sans âme, Miike revient à un cinéma de l’ambiguïté qui lui sied magistralement, parfume son récit de symboles, retourne à sa délicieuse exigence (le silence des pleurs comme la douleur de l’enfermement) et revisite innocemment le monde de Jean Genet à travers cette histoire de fascination entre deux hommes d’âges différents avec une scène sublime qui constitue peut-être ce que Miike a filmé de mieux de sa fructueuse carrière: un faisceau de lumière qui illumine progressivement un coeur amoureux, plus tard en sang. Dans son intransigeance, il y a les battements de coeur des personnages qui errent, attendent, se meurent. Entre l´ironie et le sarcasme, le romantisme de Miike est à son paroxysme, un peu comme lorsque Kitano a fait Dolls sans que cela verse une seconde dans la sensiblerie. Ceux qui commençaient à ne plus trop croire en lui devraient vraiment jeter un oeil.
