Le body-horror raconte comment les expériences ratées, les infections purulentes, les grossesses malvenues et autres possessions extra-terrestres transforment le corps humain en champ de bataille. Voici dix essentiels en un tour rapido chaos.

Chromosome 3 (David Cronenberg, 1980)
On pourrait citer toute la filmo de Cronenberg que vous auriez compris. Et même si Crimes of the Future, Rage, Frissons faisaient déjà figures de sacrées bases, The Brood a vraiment été la fusée qui va faire décoller le Canadien charnel. Avec cette catharsis d’un divorce douloureux et dézinguage des groupuscules new-age pullulant à l’époque, il en tire ce drame étouffant hanté par des enfants monstres en doudounes, matérialisation de tous les maux d’une maman zinzin. L’horreur de l’esprit se matérialisant dans la chair, les cronenbergeries ne faisaient que commencer…

Au-delà du réel (Ken Russell, 1981)
L’histoire d’un homme devenu feu d’artifice. Pour une première salve aux States, l’Anglais fou frappait fort: réussir à adapter un roman de SF aux relents métaphysiques tout en conservant ses excentricités hallucinogènes. Le résultat, forcément hybride, donne l’occasion au maître Dick Smith de travailler comme jamais l’épiderme d’un tout jeune William Hurt, redevenant poussière, régressant à l’état simiesque, ou se changeant en chewing-gum humain avant de se pulvériser dans le cosmos. Étourdissant et bizarrement romantique: c’est normal, c’est Ken.

The Thing (John Carpenter, 1982)
Bien entendu que Alien était déjà du body-horror en soi: la peur de l’hôte étranger se baladant dans vos tripes, l’accouchement non consenti (et mortel), les œufs façon lèvres du bas et son xénomorphe phallique… Hanté par le spectre du sida, The Thing frappe probablement encore plus fort, avec un extra-terrestre malmenant la chair à sa guise et fuyant dès lors que son enveloppe devient indésirable. Dans le blanc trompeur de l’Antarctique, Carpenter exp(l)ose violemment les corps et donne vie à l’indicible de Lovecraft. Gloubi-boulga de loup, ventre armé de dents, visage tentaculaire, tête arachnéenne… on est rarement arrivé à un tel niveau de folie et de sidération dans le monstrueux.

Aux portes de l’au-delà / From Beyond (Stuart Gordon, 1986)
La team de Re-Animator revient faire subir les derniers outrages à HP Lovecraft avec cette histoire de savant dévergondé inventant le RESONATOR, une machine libérant des entités d’un autre monde, mais délivrant aussi des plaisirs inédits, altérant la chair et l’esprit de ceux qui s’y exposent. Sous un rose opulent, tout semble possible, du spaghetti émergeant du crâne de Jeffrey Combs, à des piranhas volant ou un bad guy libidineux au corps façon pâte à modeler huileuse.

Street Trash (Jim Muro, 1987)
Out of nowhere, Jim Muro grossit son propre court-métrage dans une exploration survoltée et malodorante du monde de la rue et de ses clodos. Au milieu de ce taudis déjà bien salé (bite volante, vétéran psychopathe, nécrophilie…), s’ajoutent les effets d’un alcool de contrebande mortel qui fait fondre peu onctueusement tous ses consommateurs. Film fou, superbement filmé au-delà de son concept qui éclabousse, et dont le degré d’hygiène extrêmement bas contribue à sa saveur si génialement ordurière. Un gore multicolore sans limites que pourrait jalouser n’importe quel film de la Troma.

Elmer le remue-méninges (Frank Henenlotter, 1987)
Un parasite dont la politesse n’a d’égal sa gourmandise pour les cerveaux humains s’accroche à un jeune homme qui n’avait rien demandé à personne. Une parabole sur la défonce et l’addiction qui n’occulte rien de la dure réalité (les moments de trip, les crises de manque, la détérioration physique…) mais où Henenlotter en profite pour prendre le pouls du New York underground en fin de vie, joue à fond la carte de l’homoérotisme et maltraite à loisir les boites crâniennes, et plus particulièrement celle de son héros, qui finira par voir les étoiles après la dose de trop.

Guinea Pig: Mermaid in the Manhole (Hideshi Hino, 1988)
Hino est un mangaka connu avant tout pour des œuvres horrifiques dont les traits presque naïfs et enfantins creusent un contraste saisissant avec les atrocités qui s’y déroulent. Déjà à l’origine du second volet de la saga Guinea Pig, le dessinateur/réalisateur reprendra la caméra pour cette variation du mythe de la sirène, ici retrouvée blessée dans un caniveau et condamnée à devenir la muse agonisante d’un drôle de peintre. Dans sa lente déliquescence, la créature suinte et se recouvre de vers et de pustules prêtes à éclater. Le réalisme nauséeux du format vidéo décuple la proximité répulsive de cette cascade de fluides et de pus, dans ce qui constitue l’opus le film le plus désespéré de la saga Guinea Pig, qu’on a connu généralement plus porté sur la torture.

Tetsuo (Shinya Tsukamoto, 1989)
C’était le croisement d’un Eraserhead, des mutations d’un Videodrome, de la fièvre d’un manga et de la rage d’une époque. Le Goldorak des poubelles. En une heure tassée, Tsukamoto donne l’impression de nous rouler dessus avec un train lancé à vive allure, tout en nous laissant le goût de l’aluminium croquant dans la bouche. De la première à la dernière séquence, le tokyoïte fou réussit à rendre palpable le fer qui grignote la peau d’un salary man grimaçant, entraînant dans sa chute une compagne (Kei Fujiwara, qui poussera encore plus loin les limites du body-horror dans ses réalisations Organ et Ido) qui ne restera pas insensible à son phallus en vrille.

Moi, zombie, chronique de la douleur (Andrew Parkinson, 1998)
Avec trois ronds en poche, un réalisateur british filme une transformation en mort-vivant comme on filmait autrefois celles des loups-garous (du body horror en soi d’ailleurs), c’est-à-dire comme une malédiction irréversible et douloureuse, ici entrevue dans un réalisme mi-crapoteux, mi-poétique, évoquant irrémédiablement l’enfer des victimes du sida de l’époque. Disparu sur la pointe des pieds avec d’autres films du même acabit, Andrew Parkinson avait pourtant filmé ici une des variations les plus poignantes et les plus importantes sur le thème du zombie.

Dans ma peau (Marina de Van, 2001)
On a souvent mis face à face ce premier long épatant de Marina de Van avec Trouble Every Day (films de réalisatrices et de cannibalisme franco-français sortis à un an d’intervalle), et pas seulement pour le hasard de planning, mais également pour leur aspect viscéral, leur jusqu’au boutisme et leur rapport très mordant à la chair. Au-delà du portrait entre la pudeur et l’impudeur de son actrice-réalisatrice, Dans ma peau explore un corps devenu amant et ennemi, sans que le fantastique rentre en compte. Sans détourner le regard, Marina de Van signe une pièce maîtresse du body-horror, le vrai, le plausible, peu sophistiqué en apparence, mais d’une puissance à vrai dire peu égalée.



