Quand la caméra passe du gazon vert tendre aux insectes boueux, tout Lynch est là. Un monde qui se divise en couches secrètes et sombres, des façades en trompe-l’œil jusqu’aux univers parallèles. Le brave Jeffrey (Kyle MacLachlan) met les pieds dans une quatrième dimension manifestement invisible au reste du monde, et pourtant à quelques pâtés de maisons de chez lui. L’immeuble de Dorothy (Isabella Rossellini) est filmé comme une antichambre des ténèbres, avec ses pièces tapissées et ses couloirs déserts, et ressemble à s’y méprendre à une annexe de la black lodge. C’est dire à quel point la ville de Lumberton est la jumelle timide de celle de Twin Peaks.

Avant le Bang-Bang Bar, déjà le Slow Bar, où les marlous viennent voir des chanteuses langoureuses bleues et rouges pousser la voix. En guise de clef vers l’autre dimension, une image inoubliable et quasi-Bunuelienne: une oreille coupée et égarée dans un champ, rongée par les fourmis. On entre par la belle oreille morte pour n’en ressortir qu’à la toute fin, en s’extirpant de celle ensoleillée et vivante de Jeffrey. Qui? Comment? Pourquoi? Petit malin, Lynch apportera la réponse bien plus tard, l’air de rien, comme si le spectateur, lui aussi, avait oublié qu’un morceau de chair avait reconfiguré entièrement une histoire somme toute banale.
Il y avait du Magicien d’Oz dans Sailor & Lula, comme pour enchanter une Amérique transformée en Enfer à ciel ouvert. Et il y en avait déjà dans Blue Velvet, où le film noir prend des atours de conte naïf et manichéen. Jeffrey, le « gentil », doit faire face à Frank (Dennis Hopper), incarnation du mal, et ne sait choisir entre Sandy la blonde (Laura Dern), oie blanche rêvant de rouges-gorges sauvant le monde (sa scène devant l’église serait ridicule chez n’importe qui; chez Lynch, on a les yeux mouillés), et Dorothy la brune, sorcière envoûtée et envoûtante, brisée dans l’ombre d’un démon. D’un côté, un corps de désir, de violence, qui brutalise, demande les caresses et les coups; de l’autre, celui de l’adolescente virginale, la Peggy Sue pleurant dans sa chambre de poupée rose-bonbon. Tout est affaire d’ombres et de lumières, entre les symphonies vénéneuses de Angelo Badalamenti et la voix de Julee Cruise, coiffant au poteau un Song to the Siren initialement prévu (et qui se retrouvera dans la plus belle scène de Lost Highway, thank God David). Une fois le mal exterminé, le monde reprend son cours comme si rien n’était: les oiseaux gazouillent, les couleurs éclatent, les familles s’unissent.
Jouissance et terreur du cool boy chez les affreux, le brun sympa et poli que les filles regardent en gazouillant. Quelques heures avant de siroter un milkshake, Jeffrey découvrait une horreur insoupçonnée par la lorgnette d’un placard à vêtement. Quand Sandy lui dit « I don’t know if you a detective or a pervert », il détournera onctueusement toute réponse. Le garçon est pris entre deux feux: mystères du mal et mystères de l’amour. Au rayon croquemitaines lynchiens, de Bobby Perou au Baron Harkonnen, de Bytes à Bob, le Frank incarné corps et âme par Dennis Hopper terrifie par sa force brute, ses failles sans nom, sa violence érectile.
Dans un geste de parodie, Lynch triture les repères. Lumberton devient un rêve américain éclaboussé de nuages noirs, encore cimenté dans les 50’s, à l’instar de Twin Peaks ou du L.A de Mulholland Drive. Le jazz le dispute aux tubes pop fifties, comme un doux rêve anachronique: Bobby Vinton, Roy Orbinson, Kelly Lester… Douglas Sirk et Norman Rockwell ne sont évidemment pas loin. Puis, on glisse vers l’étrangeté inexplicable des tableaux d’Edward Hopper ou la décadence d’un Kenneth Anger, qui détournait lui aussi une imagerie kitsch pour l’amener vers des sphères subversives. Le personnage de Frank, couvrant Jeffrey de baisers assassins et parlant avec le poing, n’aurait pas fait tache dans le terrible Scorpio Rising… où l’on entendait justement déjà la chanson Blue Velvet, dont Lynch n’avait pas oublié l’évocation perverse.
Plus loin, Isabella Rossellini, grimée et torturée, accroupie en sous-vêtements noirs, évoque du haut de ses talons rouges (encore un renvoi à Oz…) les pinups à genoux de cette même époque, comme une poupée fardée de John Willie. Lynch en profite aussi pour se remémorer à sa sauce tous les aspects les plus fétichistes du cinéma d’Hitchcock, n’oubliant pas de maîtriser lui aussi le suspens avec brio (ce face-à-face entre l’escalier et le placard, on en transpire encore). Cohorte de ralentis sourds et de flammes soufflées dans les ténèbres: Lynch is always Lynch, même avec un peu de vernis. Le ciel est bleu et les roses sont rouges, oui, mais les prostituées dansent sur les toits des voitures, les cadavres tiennent debout dans le salon, les crooners folles s’égarent. Le velours bleu entre les dents, on reverra Blue Velvet. On en frémira et on en retombera amoureux encore et encore…
Réalisation: David Lynch – Scénario: David Lynch – Acteurs: Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan, Dennis Hopper, Laura Dern… – Sociétés de production: De Laurentiis Entertainment Group – États-Unis – Durée: 120 minutes – Sortie: 1986 |
Réalisation: David Lynch – Scénario: David Lynch – Acteurs: Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan, Dennis Hopper, Laura Dern… – Sociétés de production: De Laurentiis Entertainment Group – États-Unis – Durée: 120 minutes – Sortie: 1986

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