Le space-opera, David Lynch, c’était pas trop son truc. Même après le plantage de Dune, son Star Wars pour adultes, le bonhomme reste sous contrat avec Dino de Laurentiis. Avec une liberté rafraîchissante, le grand David revient à ce qu’il sait faire de mieux: un thriller en eaux troubles façon polar noir SM, dont les soubassements préparent le terrain d’un certain Twin Peaks. Mesdames et messieurs, Blue Velvet.
Pour satisfaire les besoins de son producteur, David Lynch devra ramener un cut de 4 heures à 2. Baladées dans la nature, les scènes supprimées d’abord considérées comme perdues, sont néanmoins exhumées dans un montage de photogrammes visible sur le dvd collector sorti en 2006. Mieux que rien. En 2011, l’édition Blu-ray sera l’occasion de déterrer définitivement les scènes survivantes, et cette fois en HD. Presque une heure de scènes sont alors sauvées du néant et révèlent quelques nouvelles facettes du film.

Une chose est sûre, c’est qu’on ne peut pas blâmer leur éviction: 70 % des scènes ralentissent durement l’intrigue, qui n’est déjà pas du genre à aller à fond de train. Mais elles agrandissent le champ de vision, ce que sauront apprécier les fans qui ont toujours voulu en savoir davantage sur Lumberton et son peuple. On découvre davantage l’envers du Slow Club où chante Dorothy, avec des numéros de cabarets très «lynchiens» et une salle de billard où Frank tabasse un pauvre quidam (alors qu’une strip-teaseuse s’enflamme très tranquillement les seins en arrière-plan) dans une séquence rallongeant la ballade nocturne imposée de Jeffrey. La grande surprise, c’est de voir surtout tout le soin apporté dans un premier temps à l’introduction du personnage de Jeffrey, qui partait de la fac pour revenir à la suite de l’hospitalisation de son père. Le temps de faire connaissance avec sa petite amie Louise, totalement évincée du montage final, qu’il appelait plusieurs fois durant le film. Mais aussi, et c’est diablement intéressant, l’occasion de déjà jeter un œil sur sa part d’ombre: durant une fête étudiante, il assistait à une tentative de viol dans une cave avant de timidement l’empêcher. « Are you’re a detective or a pervert ? » dira Laura Dern.
On peut cependant être soulagé par la disparition de ces scènes introductives, trop marquées eighties à l’inverse du montage final et bien trop longues, même si on sauverait bien un très beau travelling aérien sur la banlieue endormie de Lumberton. En revanche, les personnages de Tante Barbara et de la mère de Jeffrey étaient plus présentes, là où elles faisaient presque office de décoration dans la version que l’on connaît. Barbara, très inquiète pour son neveu, se mettait en tête de débusquer des insectes sous son toit, comme un signe annonciateur de la pourriture à venir. Et on ne peut s’empêcher d’y voir Lynch griffonner le brouillon d’un certaine log lady…

Bien visible au détour d’une scène ou deux, le petit ami de Sandy, Mike, avait droit à une séquence entière où Jeffrey dînait avec le couple. Rien de follement excitant. Plus inquiétant ce coup de fil chez Dorothy, où Jeffrey tombe hélas sur Frank dans un silence de mort, ou cette filature par une nuit venteuse. Mais le gros morceau concerne l’idylle entre Jeffrey et Dorothy: à deux doigts de se faire pincer, les amants se réfugient sur le toit de l’immeuble où un orage éclate. Dorothy jette un de ses talons rouges par-dessus bord et initie Jeffrey à un étrange rite, créature au bord du gouffre au sens propre comme au figuré. Peut-être la scène la plus lyrique du film, expliquant par ailleurs le « I’m Falling » hystérique de Dorothy sur son brancard à la toute fin du film, mais dont on ne tourna pas la conclusion en forme d’hallucination visuelle. Achevé ou pas, Lynch a sacrifié là un moment merveilleux, sûrement même l’un des plus beaux de son film. Tout arrive.

D’autres séquences sont cependant restées sur le billard, néanmoins avec quelques preuves visuelles: d’abord un épilogue plus long devait suivre la mort de Frank, avec une scène de conférence de police où Jeffrey s’exprimait. Plus tôt dans le récit, le jeune garçon devait découvrir la seconde oreille, exposée joliment dans la salle de bains de Dorothy, peu après son agression.

Et au rayon toujours plus invisible, on notera qu’à l’origine, on retrouvait Jeffrey le pantalon baissé après son passage à tabac, avec un message sur la cuisse – écrit au rouge à lèvres – laissé par Frank («Go fuck yourself»): un détail qui ne serait pas allé plus loin que le script (?), confirmant néanmoins l’attrait de ce grand méchant pour les violences sexuelles. Toujours plus de trouble sous le velours… J.M.
