Ingrid (Ellen Dorrit Petersen) vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l’extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires se remplacent lentement par des visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l’appartement avec elle à se cacher et l’observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des mails à ses collègues ?
Sur le papier, Blind fait illusion avec son affiche cul rose, son héroïne qui imite Lova Moor avant de se rouler dans la rosée du matin, sa mise en abyme de la mise en abyme (la « non-voyante s’identifie à un voyeur », la femme qui voit avec les yeux d’un homme etc.), ses promesses Antonioniennes de thriller existentiel, d’érotisme voyeur et de mélancolie urbaine, sa solitude clignotant de partout (ah l’espionnage entre voisins, ah la branlette sur les sites de cul, ah une chanson triste de Françoise Hardy). Avec une telle énumération, vous imaginez vous aussi un beau labyrinthe de sens où les méandres du scénario vont vous perdre en chemin pour mieux vous retrouver.
Ainsi présenté, Blind semble chaos, presque trop pour nous, limite piège-à-chaos. Et c’est évidemment le cas. Là où le bât blesse, c’est que Eskil Vogt s’avère scénariste avant d’être cinéaste et que ça se voit. Lui-même avoue dans le dossier de presse : « Le texte de mon ami Terje Holtet Larsen était absolument impossible à filmer. C’était le long monologue d’une personne non-voyante. » Eh bien, voilà, tout est dit. Le film aussi est un long monologue. Soit littéraire, artificiel et pas hyper cinématographique. On lui laisse le bénéfice du doute pendant une petite demi-heure tant ça navigue à vue entre réalité et fantasme pour travailler la frustration, l’imagination, la sensualité. Et on ferme même les yeux sur les maladresses (une opiniâtreté à confondre radicalité et pose chichiteuse). Puis progressivement, on débande.
Personne n’y peut grand-chose. Cette tristesse est toute affectée, ces circonvolutions scénaristiques et ce style romantico-porno-poétique aussi. Dès lors que l’on a compris où Eskil Vogt veut en venir, qu’il impose une voix-off sur les images pour expliquer TOUS les sentiments et TOUT le trouble de la femme aveugle (alors que la mise en scène aurait pu tout traduire très bien) confondant ses sentiments d’avant et ses sensations d’aujourd’hui, il nous prive de vrai mystère.
On ne va pas tout jeter. Blind se révèle stimulant lorsqu’il s’aventure dans l’érotisme, les jeux de miroir, la montée du désir comme autant de pistes. Mais, trop dans la séduction à poil, il manque de subtilité, tire à la ligne et souffre que des films aient déjà traité ces grands thèmes longtemps avant lui. Tous ces efforts pour paraître chaos, c’est mignon tout plein mais ça ne sert à rien. A l’instar de l’enchaînement complaisant des séquences YouPorn pour sous-tendre la frustration sexuelle, celle qui consiste à ne plus voir de cul pour l’aveugle ou à en consommer à outrance (aka « mal-être urbain ») pour les autres, telle une drogue que l’on s’injecterait dans les veines pour réveiller du désir mort. Déjà vu, non?


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