« Blank Narcissus » (« Passion of the swamp »): un remake de « Pink Narcissus » par Peter Strickland

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En 2022, un réalisateur de films pornographiques commente le DVD récemment redécouvert d’un film underground 16 mm qu’il a réalisé en 1972. Alors que le bel homme du film vit une série de rêveries érotiques, le réalisateur se lamente sur son histoire d’amour vouée à l’échec avec son protagoniste.

Être chaos ou ne pas être chaos, telle est la question: Peter Strickland l’est en théorie, et hélas beaucoup moins en pratique, fermement décidé à piéger les plus pervers d’entre nous dans une somptueuse toile déceptive. Une fois, ça va (Berberian Sound Studio, bel exercice de style qui n’allait pas plus loin que son synopsis); deux fois, on se pose des questions (le très beau et très frustrant Duke of Burgundy), à la troisième (In Fabric et son beau sujet piétiné après une demi-heure brillante) on est à deux doigts de se demander si ce qu’on a senti sur notre doux visage ne serait pas un crachat. À l’occasion de Brief Encounters, une collection de court-métrage concocté par Mubi, le bonhomme creuse ce sillage du cockblock fait film avec un court-métrage beaucoup plus gay que ses réalisations antérieures, dans lesquels on pouvait deviner un certain attrait pour un camp disons feutré. Là, on nous promet des garçons sauvages, de la frontalité, de l’audace. Idiots, pervers, on fonce. C’est sans oublier que son dernier long, Flux Gourmet, ratonne du côté de Greenaway (pipi, caca, dodo en mode humour noir qui lève le poignet), sans en retranscrire la puissance charnelle. On souffle.

Blank Narcissus (Passion of the swamp) est à l’image de son titre: c’est un hommage explicite au porno des années 70 et plus spécifiquement au cinéma de James Bidgood (Pink Narcissus), que Strikland se fait une joie d’imiter avec une scènette porno home-made où un joli éphèbe découvre le plus grand des plaisirs dans un petit coin de marécage. La vision d’un arbre sucé donne envie de crier Bertrand Mandico pour qu’il revienne, mais en dehors de cela, pas grand-chose à se mettre sous la dent. En vérité, ce film fictif est accompagné d’un commentaire audio tout aussi fake, où un réalisateur revient sur son film restauré, racontant les nombreux déboires rencontrés au moment du tournage. On voit bien sûr où Strickland veut en venir (la mélancolie, les regrets et les fêlures derrière les grands films qui nous hantent), mais le dispositif déçoit dans sa volonté farouche de détourner les attentes du spectateur. C’était la même chanson pour GUO4 (réalisé quant à lui en 2019) où, sur fond de musique industrielle, deux mecs beaux comme des camions se bagarraient dans des vestiaires: un peu comme le combat de Love (Ken Russell, 1969) remit au goût du jour, excepté que Strickland, canaillou, filme complaisamment en dessous de la ceinture. Mais rassurez-vous, les deux hommes ne feront que se battre, saccadés par une stop-motion éreintante. C’est bien là tout le problème et la pseudo malice de la méthode Strickland: accaparer une excellente idée et la gâcher, se refusant sciemment d’aller au bout, comme un satané coït interrompu. Tant pis pour lui, tant pis pour nous. J.M.

Blank Narcissus (Passion of the swamp) de Peter Strickland, disponible sur la plateforme Mubi.

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