[BILAN 2024] Que retenir de 2024? Les réponses de Bertrand Bonello, Patricia Mazuy, Arthur Harari, Félix Kysyl, Jonathan Millet…

Des amis du Chaos recommandent des films Chaos dans lesquels apparaissent des amis du Chaos qui eux-mêmes recommandent des films… (vous avez compris l’idée!) Sortez vos calepins et vos listes Letterboxd: voici notre habituelle tournée des popotes avec les immanquables de l’année et plein de vieux films chaos méconnus à découvrir pour ce super cru que sera 2025.

Jean-Baptiste Del Amo, écrivain
Les chambres rouges de Pascal Plante, Miséricorde d’Alain Guiraudie et La Clepsydre de Wojciech Has (1973)!

Suzanne de Baecque, actrice
Film chaos 2024: Anora de Sean Baker
Film chaos de patrimoine: Du côté d’Orouët de Jacques Rozier (1969)

Frank Beauvais, cinéaste
Film chaos de 2024: Knit’s Island, l’île sans fin (Ekiem Barbier, Guilhem Causse & Quentin L’Helgouac’h
Films chaos de patrimoine: Kahdeksan surmanluotia aka Eight Deadly Shots aka Les Huit Balles meurtrières (Mikko Niskanen, mini-série de 1972), Le Party (Pierre Falardeau, 1990), et Al-mummia aka The Night of Counting the Years aka La Momie (Chadi Abdel Salam, 1969).

Sacha Béhar, moitié de DAVA
2024: La Bête de Bertrand Bonello
Patrimoine: The Untold Story de Herman Yau (1993)

Arthur Bellot, fondateur de Love Theme Music
Films chaos de 2024: La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, Aggro Dr1ft de Harmony Korine et The Human Surge 3 de Eduardo Williams

Sébastien Betbeder, cinéaste
2024: Le mal n’existe pas (Ryusuke Hamaguchi) & Grand Tour (Miguel Gomes)
Patrimoine: John Mc Cabe (Robert Altman, 1971) & Le retour d’Afrique (Alain Tanner, 1973)
Les deux nouveautés et les deux anciennetés qui m’ont le plus hanté en cette année de cinéma si particulière pour moi.

Bertrand Bonello, cinéaste
Film chaos de l’année: Megalopolis de Coppola, of course
Film patrimoine chaos découvert cette année: Deranged (1974) de Jeff Gillen & Alan Ormsby

Charline Bourgeois-Tacquet, cinéaste
Films chaos 2024: Emilia Perez de Jacques Audiard + le Napoléon d’Abel Gance (personne ne l’avait jamais vu sous cette forme, je le mets donc en 2024!)
Chaos patrimoine: Lacombe Lucien de Louis Malle (1974) + 24 portraits d’Alain Cavalier (1987)

Guillaume Brac, cinéaste
Parmi les nouveautés vues en salle ou en festival, un trio se détache: Priscilla de Sofia Coppola, À son image de Thierry de Peretti et Bonjour l’asile de Judith Davis.
Ma découverte patrimoine de l’année: Smooth talk (Joyce Chopra, 1985).

Émilie Brisavoine, cinéaste
Film chaos de 2024:
La zone d’intérêt, Jonathan Glazer
Miséricorde, Alain Guiraudie
All we can imagine as light, Payal Kapadia
Les reines du drame, Alexis Langlois
Une langue universelle, Matthew Rankin
Reset, Souliman Schelfout
Chaos patrimoine restauré: Classified People de Yolande Zauberman (1987)

Antoinette Boulat, cinéaste
Films Chaos 2024: La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer et Anora de Sean Baker
Courts-métrages Chaos 2024: C’est pas moi de Léos Carax et Brisée de Lucie Saada
Film Chaos de patrimoine: Les chevaux de feu (1965) de Sergueï Paradjanov

Stéphan Castang, cinéaste
Films chaos de 2024: Miséricorde d’Alain Guiraudie et Else de Thibault Emin
Et puis un vieux film chaos que j’ai eu la joie de revoir grâce à une édition DVD/BR de White dog de Samuel Fuller (1982), d’après le livre de Romain Gary. Film terrible où un dresseur va tenter de rééduquer un chien raciste. Comme toujours avec Fuller, c’est un objet étrange et brutal. Car avant d’être un film sur le racisme, White dog est surtout une passionnante réflexion sur le besoin de violence de nos sociétés. Une BO d’Ennio Morricone qui oscille entre effroi, terreur et une étrange mélancolie, accompagne le tragique de cette lutte contre la connerie humaine. Un putain de film à redécouvrir!

Antoine Desrosières, cinéaste
Film Chaos de l’année: Riverboom de Claude Baechtold, un documentaire monté vingt ans après son tournage en mode vidéo amateur: trois journalistes pieds nickelés traversent l’Afghanistan, entre américains et talibans. Le commentaire de l’auteur brille par sa drôlerie et son intelligence, révélant le fond de lui-même et des autres, sans pitié, mais avec beaucoup d’affection pour chacun. Surprenant à chaque minute. Un espèce de Borat (mais pour de vrai), multiplié par les Monty Python avec un humour Suisse. OFNI!
Film de patrimoine: Starlet de Sean Baker (2012). Comment Sean Baker en arrive-t-il à imaginer cette jeune TDS qui drague une vieille dame acariâtre pour lui rendre le thermos qu’elle lui a vendu dans un vide grenier, rempli de dollars cachés là par son défunt mari joueur? Trop fort, jouissif, bouleversant, du concentré de vie. Quel cinéaste!

Jean-Charles Fitoussi, cinéaste
Un lieu clos + un meurtrier: trois films-piège circulaires Chaos 2024. Trap (Shyamalan), Miséricorde (Guiraudie), Juré nº2 (Eastwood). Film de patrimoine Chaos 2024: Les Frères et sœurs Toda (Ozu, 1941)

Marin Gérard, cinéaste, critique
Film chaos de 2024: DIRECT ACTION de Guillaume Cailleau et Ben Russell
Où la révolution n’est pas le chaos. Le chaos, c’est le monde comme il va. C’est un fossé à traverser.
Film chaos découvert: D’Est de Chantal Akerman (1993)
Chaos littéral de ces pays de l’Est traversés par Akerman après la chute de l’URSS. Des gens partout, affalés dans des halls de gare, errant dans les rues, à attendre on ne sait quoi, à aller on ne sait où, et peut-être les plus beaux travellings documentaires de l’Histoire. Pour paraphraser Chris Marker dans Sans Soleil: avant le cinéma documentaire, «comment faisait l’humanité pour se souvenir?».
Bonus: le dézoom de la tête de Marie-Antoinette à Gojira sur la Conciergerie («Mea culpa (Ah! Ça ira!)» à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, mise en scène par Thomas Jolly).

Yann Gonzalez, cinéaste
Film chaos 2024: Les Reines du drame (Alexis Langlois). Le remède le plus drôle, généreux, mélo et folle as fuck à cette annus horribilis.
Films chaos Patrimoine: Final Flesh (Ike Sanders / Vernon Chatman, 2009).
Quand le créateur de Wonder Showzen envoie des petits scénarios absurdes à une société de pornos amateurs pour que celle-ci les mette en scène, ça donne un concentré d’art brut tourné en vidéo low-fi avec des acteurices hagard.es qui accouchent de steaks ou se retrouvent coincés dans les entrailles de Dieu en attendant que celui-ci daigne les chier. Un peu comme nous toustes en somme.
Original Cast Album: Company (D.A. Pennebaker, 1970). Des musicien.ne.s ont une seule nuit pour enregistrer sur bande magnétique la comédie musicale qu’iels viennent de jouer sur scène pendant des mois. Un éloge du rythme frappadingue et des paroles hallucinées de Stephen Sondheim (West Side Story), lequel plonge sa troupe dans un moment de création ultra chaos où seule la perfection sera admise. Pennebaker filme en (quasi) temps réel et caméra à l’épaule l’épuisement, les doutes et l’acharnement d’interprètes de génie qui chantent sur un fil, trébuchent (parfois) et se relèvent (toujours) dans un état de transe inouï et bouleversant.

Gallien Guibert, cinéaste
Le film total chaos de l’année est pour moi Eat the night de Caroline Poggi et Jonathan Vinel, hybride, noir, cruel, passion violente qui brûle tout. Sur scène, Racine carré du verbe être de Wajdi Mouawad. Lecture chaos, Le Tonnerre, Nag Hammadi: «Car je suis la force et je suis la peur, je suis la honte et je suis l’audace, je suis celle qui est déshonorée et celle qui est grande». Patrimoine chaos: On dangerous ground/La Maison dans l’ombre (1951) de Nick Ray et Ida Lupino, actrice et réalisatrice non créditée, Marketa Lazarova (1967) de Frantisek Vlacil et L’homme qui voulait savoir (1988) de Georges Sluizer. Autre rattrapage coupable: le bouleversant Un couteau dans le cœur (2018) de Yann Gonzalez.

Noël Herpe, écrivain, cinéaste
L’Été dernier de Catherine Breillat. Je sais que c’est sorti en 2023 mais je ne l’ai vu qu’en 2024 (et ça résonne encore)… Et je n’ai rien vu de mieux en salle en 2024.
Films chaos de patrimoine: Le Diable dans la boîte (Pierre Lary, 1977), Séduite et abandonnée (Pietro Germi, 1964), Le Désert de la peur (Jack Lee Thompson, 1958), Meurtre au 43eme étage (John Carpenter, 1978)…

Thierry Jousse, critique, cinéaste
2 films chaos pour 2024: Megalopolis de Francis Ford Coppola, évidemment, et Grand Tour de Miguel Gomes.
5 films chaos de patrimoine: Napoléon vu par Abel Gance (1927), super chaos! Madame Satan (Cecil B. De Mille, 1930), L’Ange de la vengeance (Abel Ferrara, 1981), Brighton Rock (John Boulting, 1948), La Servante (Kim Ki-young, 1960)

Julia Kowalski, cinéaste
Le film Chaos de 2024: Miséricorde d’Alain Guiraudie, un film qui ne va jamais là où on l’attend, toujours plus surprenant, toujours plus fou.
Mon film chaos de patrimoine découvert cette année: Don’t Look Now/Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg (1973), avec l’immense Donald Sutherland disparu cette année. Un labyrinthe sensoriel en quête d’un enfant fantôme. Terrifiant et bouleversant à la fois.

Félix Kysyl, acteur miséricordieux
Films chaos 2024: La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, Les reines du drame d’Alexis Langlois, Vingt Dieux de Louise Courvoisier
Mentions spéciales: Kneecap de Rich Peppiatt (pour l’importance politique et leur musique chaos)
Bird d’Andrea Arnold (chaos anticipé de 2025)
Films chaos redécouverts pour la vingtième fois: Le vent se lève (2006) et My name is joe (1998) de Ken Loach

Claudia Marschal, cinéaste
Film Chaos de 2024: May December de Todd Haynes pour le travail à l’image, la texture, le côté un peu cotonneux et tous les miroirs… Julianne Moore et Natalie Portman sont formidables et je garde un souvenir ému de Charles Melton progressivement en proie aux tourments.
Film chaos de patrimoine: L’Aventure de Mme Muir réalisé par Joseph L. Mankiewicz. C’est d’une mélancolie et d’un romantisme fous. Je ne suis pas sûre d’avoir déjà vu un film aussi beau et aussi surprenant.

Patricia Mazuy, réalisatrice
Cette année, deux films pour nous les Occidentaux les « défenseurs des droits de l’homme » qui regardons sans bouger le génocide en cours à Gaza et la colonisation des territoires occupés de la Cisjordanie en Palestine: Voyage à Gaza de Piero Usberti et No other land de Yuval Abraham, Basel Adra, Rachel Szor, Hamdan Ballal (dans l’ordre de leur arrivée sur les écrans).
Sans réfléchir, trois autres films de l’année: Knit’s Island, l’île sans fin, Furiosa : Une saga Mad Max, et Miséricorde (dans l’ordre de leur arrivée sur les écrans).
Patrimoine: découvert et exploré cette année (no comment! je ne connaissais pas!) : le cinéma de Dino Risi. Patrimoine encore: Mahmoud Darwich, et la terre comme la langue de Simone Bitton et Elias Sanbar (1998). No comment. Ce serait bien si on nous le montrait à l’école, non?

Fabrice du Welz, cinéaste
Mon film chaos de l’année 2024 est Soundtrack to a coup d’état de Johan Grimonprez. Un film fascinant, sur la forme et sur le fond … Et ma découverte patrimoine est le Napoléon (1927) d’Abel Gance, version Apollo, de 7 heures. Le voir pour le croire.

Arthur Harari, cinéaste, scénariste
Comme l’an passé, ce sera à nouveau une BD (notamment parce que j’ai vu très très peu de films cette année, étant immergé dans la préparation d‘un film…): Monica de Dan Clowes. En vérité, c’est autant une BD qu‘un (grand) roman, ou qu’un film, voire plusieurs films… Ça raconte l’histoire d’une femme et d‘un pays, ça raconte une vie et plusieurs vies… plusieurs morts. On ne peut pas faire plus Chaos !

Tom Harari, directeur photo
Film chaos de 2024: À son image de Thierry de Peretti: non-biopic bouleversant, profondément politique et existentiel, ou comment une artiste se perd dans un monde en perdition. Et Les reines du drame d’Alexis Langlois: drôle, trash, émouvant, intelligent, hyper inventif et furieusement queer… l’anti Emilia Perez.
Découverts chaos de l’année: Je vous salue Marie (1985) de Jean-Luc Godard: des plans de cinéma tels qu’on n’en voit plus, JLG filme comme un grand peintre. The vanishing / L’Homme qui voulait savoir (1988) de George Sluizer: terrifiant, virtuose, vertigineux, tragique, et un immense acteur, Bernard-Pierre Donnadieu.

Thomas Hakim, producteur
Je dirais In A Violent Nature de Chris Nash pour le film de 2024 parce que j’adore ce film et qu’il n’a presque pas été vu (ainsi qu’Eureka et Miséricorde). Et Patty Hearst de Paul Schrader (1988) pour la découverte.

Margaux Lorier, productrice
Film chaos 2024: Évidemment Fotogenico de Marcia Romano et Benoît Sabatier. Du chaos pure souche et une BO addictive!
Découverte chaos patrimoine: Un ange à ma table (1990) de Jane Campion, découvert grâce au ciné club Maestra.

Bertrand Mandico, cinéaste
Mon voyage dans le cinéma de 2024 fut beaucoup trop chaotique et fragmenté pour que je puisse avoir un point de vue recevable. J’ai vu de très bons films mais je n’ai pas assez vu de films pour lister. Cette année j’ai fait beaucoup de spéléologie, surtout. Et puis les cinéastes ne sont pas objectifs…

Vincent Mariette, cinéaste
Film de 2024: à la réflexion, difficile de ne pas évoquer The Substance. Dubitatif sur la première moitié du film, estomaqué sur la seconde. Je repense beaucoup à Demi Moore devant son miroir. Qu’une telle radicalité rencontre un tel succès est en soi une aberration assez jubilatoire. Je me permets de glisser aussi la série La Mesias, qui doit être ce que j’ai vu de plus beau et fou cette année.
Film de patrimoine: Simetierre de Mary Lambert (1989), découvert un soir de désœuvrement. L’image est grise, les acteurs sont gris, tout est gris et d’une frontalité impensable aujourd’hui. Le glauque est poussé à un tel degré que ça en devient romanesque. C’est d’une tristesse infinie.

Jonathan Millet, cinéaste
Film Chaos 2024: Au cœur des volcans: Requiem pour Katia et Maurice Krafft de Werner Herzog. Si on considère Chaos les films qui cherchent, s’affranchissent, bousculent nos habitudes, creusent les formes et les durées avec des fulgurances géniales et des imperfections, alors j’ajoute ces titres qui ont pu passer sous les radars: Eureka de Lisandro Alonso, Knit’s Island, l’île sans fin d’Ekiem Barbier, Guilhem Causse et Quentin L’helgouac’h, Direct Action de Guillaume Cailleau et Ben Russell, Here de Bas Devos, Enys Men de Mark Jenkin, Foudre de Carmen Jaquier.
Films chaos de patrimoine: Divine Horsemen: The Living Gods of Haiti de Maya Deren. Apprécié en projection unique au Grand Action, projeté en pellicule et surtout sans son, donc sans le commentaire sonore didactique ajouté posthume à ces images de rites vaudou, transes et sacrifices d’animaux. Et je voudrais citer également la ressortie de L’homme qui voulait savoir de George Sluizer.

Quentin Papapietro, cinéaste
Film chaos de l’année: Eureka, une évocation du chaos d’un génocide, une reformulation d’un désordre historique en un ordre poétique
Et aussi: Coconut Head Generation, Miséricorde, Le Mal n’existe pas
Film chaos de patrimoine que j’avais jamais encore vu, sept ans plus tard, mieux vaut tard que jamais: Twin Peaks: The Return. Chaos magnifique.
En bonus: Prunelle rouge de Pierre Louapre; Orpierre, amour, soupe originelle et pâte à tarte de Nathalie Hugues et Nicola Bergamaschi

Caroline Poggi, cinéaste
Film chaos de 2024: No Other Land de Basel Adra, Yuval Abraham, Hamdan Ballal, Rachel Szor
Film chaos de patrimoine: le concert de Autechre, le 6 avril 2024 au Trianon. Indescriptible.

Simon Rieth, cinéaste
Films chaos de 2024: Les Reines du drame d’Alexis Langlois, Trap de M. Night Shyamalan, Alien Romulus de Fede Álvarez et Miséricorde d’Alain Guiraudie
Série Chaos de 2024: The Curse
Films Chaos découverts cette année: The Strangers de Na Hong-jin (2016) et Voyage of Time de Terrence Malick (2016)

Marcia Romano, cinéaste, scénariste
Film Chaos 2024: Joker: Folie à Deux de Todd Phillips, pour sa dimension expérimentale en plein cœur d’un blockbuster, parce que Joaquin Phoenix chante bien mieux (faux) que la crispante Lady Gaga et parce que chaque trouvaille de Todd Phillips est une joie.
Film Chaos de patrimoine: Lonesome Jim de Steve Buscemi (2005), parce qu’à l’époque le fauché était signe d’indépendance artistique et non pas un péché capital.

Céline Rouzet, cinéaste
Films chaos de l’année: La plus précieuse des marchandises de Michel Hazanavicius et Les femmes au balcon de Noémie Merlant. Deux films qui font appel à la puissance du rêve et du cauchemar pour raconter notre humanité dans ce qu’elle a de plus sauvage mais aussi de lumineux.
Film chaos de patrimoine, découvert dans sa version restaurée au MK2 Beaubourg cette année : La noire de… d’Ousmane Sembène (1966). Ce premier long-métrage d’Ousmane Sembène signe la fin du décret Laval de 1934 qui interdisait aux Africains de faire du cinéma. Un film terrible entre conte, fait-divers et brûlot politique sur les rapports de classe, de race, de domination post-coloniale.

Nicolas Saada, cinéaste
Films Chaos 2024: Les graines du figuier sauvage. Pour l’intensité du dénouement, et la montée en puissance du récit et Juré N°2 de Clint Eastwood.
Scène Chaos 2024: Le kidnapping en ouverture de Furiosa: Une saga Mad Max.
Premier film chaos 2024: Blink Twice de Zoë Kravitz
Reprise Chaos 2024: Victimes du péché (1951) d’Emilio Fernandez. Un film noir musical délirant, porté par une actrice intense, Ninon Sevilla et Sans Rien Savoir d’elle (1969) de Luigi Comencini, sombre histoire de manipulation amoureuse. Et évidemment le Napoléon (1927) d’Abel Gance.
Scène reprise Chaos 2024: l’épilogue génial de Bona (1980) de Lino Brocka, parmi les images les plus brutales vues sur un écran cette année.
Acteur chaos 2024: Sebastian Stan dans The Apprentice
Actrice chaos 2024: Mikey Madison dans Anora
Hors compétition Chaos 2024: Laurent Gerra et Stéphane Bern en flics dans les téléfilms France Télévision (Bellefond et Hors Limites)

Benoît Sabatier, cinéaste et rock critic
Film Chaos 2024: The Greatest Night in Pop de Bao Nguyen
Quel rapport entre une production Netflix et un film chaos, ou un film tout court ? Il ne faut pas quitter des yeux un personnage – en essayant par tous les moyens de se faire minuscule, le géant Bob Dylan embarque le film sur les sentiers de la folie. Casting dément, grand scénario, esthétique au top.
Film Chaos de patrimoine: Amore mio aiutami d’Alberto Sordi (1969). Il a tourné dans 154 films. En a réalisé 19, dont celui-ci, une histoire d’amour tordante et super violente, où il fait tout, sauf le rôle joué par Monica Vitti. Il co-signe aussi le scénario, comme pour 42 autres films, dont le politico-désopilant Il prof. dott. Guido Tersilli primario della clinica Villa Celeste convenzionata con le mutue (1969). Je pourrais très bien ne voir et revoir que des Sordi, ad lib, en mode Grande Bouffe.

Romain de Saint-Blanquat, cinéaste
Films chaos parmi mes préférés de 2024: La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer, Furiosa: Une saga Mad Max de Georges Miller, I Saw The TV Glow de Jane Schoenbrun, Miséricorde d’Alain Guiraudie, Los Delincuentes de Rodrigo Moreno, Foudre de Carmen Jaquier…
Films chaos découverts cette année: Je, tu, il, elle (1974) de Chantal Akerman, Napoléon (1927) d’Abel Gance, Femina Ridens (1969) de Piero Schivazappa, Un homme à genoux (1979) de Damiano Damiani, Aloïse (1975) de Liliane de Kermadec, The Appointment (1981) de Lindsey C. Vickers, Queen Millennia (1982) de Masayuki Akehi, Dr. Jekyll and Sister Hyde (1971) de Roy Ward Baker…

Juliette Saint-Sardos, cinéaste
En vivant à Paris, le cinéphile vit dans la FOMO permanente. Avec la chance d’avoir tout le cinéma du monde et d’hier à disposition, on se pense un devoir de tout voir. Ce qui est évidemment impossible. Lister ce que l’on retient devient donc aussi lister ce qu’on a pas vu (par honnêteté, mauvaise conscience?). Ainsi les titres qui vont suivre ne sont pas des tops, mais les films dont la persistance de leur souvenir les inscrit définitivement dans ma mémoire comme des événements.
Le Mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi. C’est un film qui glisse, qui résiste à l’angle. On voudrait en faire plein de choses (une fable, un porte-discours écolo, un récit fantastique, un conte naturaliste…) il échappe à tout, se réinvente à chaque scène, prend un nouveau visage, un nouvel état. Ce film est comme l’eau qui circule de la glace jusqu’à l’état liquide, enjeu et maîtresse du jeu. C’est aussi et surtout une musique magnifique de Eiko Ishibashi (autour de laquelle je crois le cinéaste a bâti le film).
La Bête de Bertrand Bonello. On a déjà beaucoup glosé sur La Bête, en bien, en mal, comme le film de Fargeat (The Substance) mais de façon plus féroce, moins populaire. L’historiographie du film est déjà en soit un événement, évidemment il est beaucoup plus que ça. Au-delà des multiples références cinéphiliques et littéraires qui furent décortiquées, La Bête engendre un film au corps musical, composé en plusieurs mouvements qui se croisent, se répètent, s’enchevauchent. Au cinéma, j’ai eu l’impression de vivre et de subir un opéra, avec toute l’endurance et la joie que peut déclencher un tel spectacle. Je ne cherche pas vraiment à savoir ce que le cinéaste veut dire (quel mélancolique n’a pas écrit sur la mort des sentiments et des émotions humaines?), mais j’ai vécu un vertige pessimiste et sensoriel, qui a déplacé quelque chose en moi, et y a ancré à jamais des visages terrifiés.
PS Chaos Patrimoine: Les tziganes montent au ciel (1976) d’Emil Loteanu
Un vrai délire psyché, pour utiliser une formule convenue. Les musiques tziganes sont sublimes, les acteurs d’un érotisme monstrueux, et les couleurs, et les danses, et la rage et le romanesque…

Charles Tesson, critique
Beaucoup de bons films, doux, accueillants, bienveillants (en priorité le formidable Los delincuentes, Rodrigo Moreno, Argentine, Le mal n’existe pas, Ryusuke Hamaguchi, Japon, etc.) et d’autres, plus «chaos», au sens propre: perturber le spectateur, l’intriguer, le surprendre, le bousculer dans ses habitudes, de façon manifeste, de manière plus insidieuse.
La mère de tous les mensonges (Asmae El Moundir, Maroc)
Par rapport à nos appuis quant à l’idée et à l’usage qu’on se fait du documentaire, le film surprend, déroute, séduit, marque singulièrement les esprits. Dans un même espace, sur deux échelles (l’intérieur d’une pièce transformée en studio de cinéma, théâtre d’une réunion de famille où les personnes sont confrontées à la maquette de tout un quartier avec des figurines animées représentant ses habitants), le film se déploie sur deux temporalités, présente et passée, et deux registres. Tout d’abord, l’intime et la famille: la réalisatrice et sa mère, autour de l’image manquante, voir le titre du film, le père et ses mains, en tant que marionnettiste, animateur au présent du temps passé. Ensuite, le politique : les émeutes du pain, la répression sanglante qui a suivi, en lien avec la grand-mère. Tout s’entremêle, tout s’entrechoque, entre la photo qui ment (pas celle de la réalisatrice, enfant, celle d’une autre) et celle qui a enregistré la vérité d’un temps (l’unique photo en noir et blanc, trace vraie des émeutes). Le faux et le vrai, la couleur et le noir et blanc, la fiction et le documentaire. Alliages nécessaires pour une belle et déchirante clarification, à l’échelle intime et au niveau de l’histoire d’une nation.
Miséricorde (Alain Guiraudie, France)
Le terrain est familier (le terroir et son terreau, personnages compris), mais cette caresse bienveillante, le film la retourne comme un gant. A partir d’une nouvelle variation sur le principe de Théorème de Pasolini (le personnage parachuté dans un milieu qui n’est pas le sien et qui en sera le révélateur), mais en plus incarné, en plus drôle aussi (un humour qui travaille le point sensible des relations humaines, en souligne avec finesse la nature et les enjeux profonds), le film inverse les rôles entre le confesseur et le confessé (merveilleuse scène du confessionnal), secoue les valeurs en usage (le bien et le mal, la faute et son pardon, le crime et sa punition) tout en nous perturbant car déplacés ou bousculés par ceux qui en sont les garants (inoubliable personnage du prêtre). Avoir foi en l’homme? En la religion et ses représentants? En la police et la justice? En la morale? En la nature, peut-être, car si la mort décompose (un corps sous terre), la nature, en surface, sur son dos, se recompose, aussi bien les champignons que la nature humaine. C’est donc bien ici que le mal n’existe pas. De quoi laisser K.O.
Une langue universelle (Matthew Rankin, Canada)
Voici un film singulier, jamais dur, quoique brutaliste (l’architecture dans le film), chaleureux (scène d’ouverture magistrale, drôle, en pastiche des scènes de classe avec enfants filmées par Kiarostami) et particulièrement froid (la neige du Canada en hiver). Un film local, très ancré (Winnipeg, ville improbable) et déterritorialisé (tous les personnages, d’origine iranienne, parlent en farsi). Un retour au cinéma primitif, dont il serait la version parlante, filmé et raconté comme au temps du cinéma muet, format carré compris.
Et dans le patrimoine (ressorties, restauration), une mention particulière pour la version longue du Napoléon d’Abel Gance (1927), monument de cinéma pompier-expérimental. Et parmi les trois excellents films noirs argentins inédits des années 50 distribués par les films du Camélia, à savoir les deux films de Román Viñoly Barretto (Que la bête meure, 1952, d’après un roman que Chabrol portera à l’écran, Le vampire noir, 1953, inspiré de M le maudit) et celui de Fernando Ayala (Un meurtre pour rien / Los Tallos Amargos, 1956), une petite préférence pour le dernier.

Pascal-Alex Vincent, cinéaste voyageur
Depuis les inoxydables films d’horreur produits par la RKO dans les années 1940, on sait que c’est dans la série B qu’on fait le meilleur cinéma – l’argent y étant remplacé par des idées et par une véritable foi dans le septième art, sans cynisme, comme aux premiers temps. Mes films préférés de cette année sont donc Speak no Evil (oui les rageux, c’est un remake, je sais), Blink twice, Trap et Heretic. On notera aussi que c’est souvent dans ce cinéma-là qu’on trouve les meilleures performances d’acteurs.
Rien à voir, mais j’ajouterai Vingt dieux de Louise Courvoisier, qui donne le sentiment de visiter un territoire pour la première fois, mais que c’est aussi la première fois pour toutes celles et tous ceux qui ont fait le film. Une expérience, qui met spectateurs et équipe du film au même niveau.
Mention spéciale à Sans jamais nous connaître d’Andrew Haigh: là encore, économie de moyens, acteurs au 25e étage, et le fantastique qui toque à la porte. Côté rééditions, on saluera la résurrection de Onibaba (1966, Kaneto Shindo), après plusieurs décennies d’absence sur nos écrans, prouvant que ce survival japonais dans les roseaux ne ressemble toujours à rien de connu – du moins au cinéma.

Axel Wursten, cinéaste
Film Chaos sorti au cinéma en 2024: Miséricorde d’Alain Guiraudie.
J’aime beaucoup le ton de l’écriture de Guiraudie et son univers dans lequel évoluent ses personnages emplis de désirs et pulsions plus ou moins cachées. C’est souvent inattendu, surprenant, et en même temps très simple, très pur. Il utilise des espaces naturels pour créer une sorte de scène de théâtre, loin du monde quotidien alentour. Dans Miséricorde, c’est la forêt qui tient ce rôle et voir ses personnages s’y promener, s’y croiser, s’y battre, s’aimer, se tuer, donne au film l’allure d’un conte en huis-clos fascinant.
Tout est ritualisé et se répète dans le quotidien des personnages de ce film: l’apéro au pastis chez le voisin, le dîner, la cueillette des champignons, la balade du curé avant d’aller faire la messe, les intrusions nocturnes en pleine nuit dans la chambre du héros. Rituels perturbés tout le long du film par le personnage de Jérémie, jeune homme en apparence banal et sans histoire. Félix Kysyl est parfait dans ce rôle complexe et ambigu qui ne fait que se révéler au fur et à mesure du film. La scène de déclaration d’amour à la troisième personne dans le confessionnal m’a beaucoup plu!
Film Chaos ressorti au cinéma en 2024: Ludwig, le crépuscule des dieux de Luchino Visconti (1973)
Je l’avais déjà vu au cinéma lors d’une projection il y a longtemps. J’avais instantanément été fasciné par ce film que je place depuis parmi mes préférés et que j’ai par la suite revu plusieurs fois, mais sur un petit écran. Alors forcément, quand une ressortie a été annoncée cet été dans une copie restaurée, je ne pouvais pas le manquer.
C’est une expérience de cinéma à vivre en salle. 4 heures durant lesquelles on suit le portrait mélancolique d’un personnage courant vers sa perte. Les cadrages, la lumière, le rythme, la musique, tout fait sens. Et Helmut Berger filmé par Visconti, c’est une magnifique collaboration de cinéma. Le réalisateur est aussi esthète et obsessionnel que le personnage de Ludwig. Je suis fasciné par ce roi fou, fuyant la politique et la guerre, préférant se réfugier dans son amour de l’art et de la beauté, faisant construire des châteaux aux budgets faramineux, se perdant dans son monde fantasmé jusqu’à finir considéré comme fou. La scène dans laquelle Ludwig paie un acteur pour qu’il lui récite en boucle les mêmes vers de Shakespeare durant des heures et des heures résume parfaitement ce personnage obsessionnel et passionnant.
Film Chaos de patrimoine découvert en 2024: Something for Everyone de Harold Prince (1970).
Film méconnu que j’ai découvert complètement par hasard cette année. Le pitch de départ sentait très bon: Konrad, un jeune homme mystérieux, incarné par Michael York (alors à ses débuts), est fasciné par un château de Bavière ayant servi de modèle pour les illustrations d’un livre de contes de son enfance. Son rêve est désormais de devenir le maître de ce château, occupé par une comtesse veuve désargentée (Angela Lansbury), et ses deux enfants, Helmuth, du même âge que Konrad et Lotte, une adolescente un peu gauche. Konrad va progressivement s’immiscer dans la vie de la famille, usant de tous les stratagèmes possibles pour devenir le maître des lieux. Un petit côté Théorème de Pasolini, mais en shorts tyroliens sous le soleil de la campagne bavaroise, et derrière la caméra d’un réalisateur américain issu de Broadway!
Le mélange donne une comédie noire très drôle et à la mise en scène impeccable et inventive. C’est le second film que je cite qui se passe en Bavière, il faut croire que les châteaux de Ludwig m’ont inspiré cette année!
Mention spéciale à un autre films de patrimoine découvert en 2024 et qui m’a beaucoup plu, Belles de nuit (1952), film musical de René Clair dans lequel un jeune musicien sans le sou (Gérard Philipe) se réfugie la nuit dans ses rêve, dans lesquels il vit des aventures amoureuses à différentes époques, tout en rencontrant le succès comme musicien. Les transitions entre réalité et rêve sont très belles et donnent au film un aspect surréaliste. La course-poursuite sur la route à la fin du film, dans lequel notre héros croise tous les personnages vus dans les différents siècles parcourus en songe est un vrai plaisir visuel. Ça m’a évoqué une autre scène de cinéma surréaliste sur une route, le rêve de Pierre Etaix dans son très beau film Le grand amour (1969) dans lequel les voitures sont remplacées par des lits qui se déplacent au milieu de la campagne. Rêves, désirs, contes, roi fou, esthètes et forêts m’apparaissent en écrivant ces lignes comme les mots récurrents de mon année cinéma 2024.

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