Comme dirait notre ami Philippe Rouyer, à qui nous avons demandé s’il avait passé un bon Festival de Beaune: « bonne sélection, grands vins et un Park ultra cool ». Notre journaliste Baptiste Liger y était, in the name of chaos. Compte-rendu
Et de neuf! En effet, la neuvième édition du Festival International du Film Policier de Beaune s’est déroulée sous les meilleures auspices – ou, en l’espèce, « Hospices »… – du 29 mars au 2 avril derniers. Entre deux dégustations, on a vu là-bas une compétition de plutôt bon niveau, que le jury – présidé par Jean-Paul Rappeneau – a semble-t-il appréciée, et on a découvert au passage quelques bijoux de perversité. Avant d’aller danser au O’Réginal, en compagnie du cinéaste Arthur Harari et de l’acrivain-journaliste Eric Neuhoff (on y revient), pour se remettre de toute cette violence. Petit bilan en cinq dossiers (et un bonus).
Du James Ellroy à la sauce égyptienne
Connu pour ses clips – notamment celui d’I Follow rivers de Lykke Li -, Tarik Saleh a frappé un grand coup avec Le Caire confidentiel (bien joué pour le clin d’œil à James Ellroy, mais on préférera le titre original, The Nile Hilton Incident), logiquement salué par le Grand prix (à l’unanimité), après avoir été également récompensé à Sundance. Il faut dire que, dès les premiers plans, le cinéaste nous plonge habilement dans l’Égypte d’avant la révolution de 2011. On y croit et on suit cette enquête tendue sur le meurtre d’une jeune chanteuse dans un hôtel, dont le seul témoin n’est autre qu’une malheureuse femme de chambre (rien à voir avec l’affaire DSK – encore que…). En flic ripou antipathique et endeuillé, Fares Fares (déjà vu dans les trois épisodes des Enquêtes du Département V) s’impose comme un comédien décidément passionnant et donne de la chair à ce thriller plus ambitieux qu’il n’en a l’air, sachant à la fois revenir sur un moment de basculement de l’Histoire, offrir un vrai bon film noir et montrer une société gangrénée à tous les niveaux de sa pyramide (au sens figuré). Y compris le gratin cairote (la blague récurrente de cette édition, ex-æquo avec « François Fillon n’est pas corrompu ; il doit juste être égyptien ! »). Ne ratez pas ce bijou à sa sortie, le 12 juillet.
Un Peckinpah à l’espagnole
Rien de tel qu’un bon petit film de vengeance bien sale pour vous faire oublier la cuite au Pommard 1963 de la veille – ah, les dîners chez Albert Bichot… Rien que pour ça, on aurait envie de chanter les louanges de La Colère d’un homme patient, mais ça ne serait pas lui rendre un hommage légitime. Déjà saluée par quatre Goya (dont celui du meilleur film), cette chouette série B venue d’Espagne s’est vue attribuer un doublé mérité Prix du jury-Prix de la critique. Remarqué en tant qu’acteur dans La Isla minima, Raul Arévalo livre ici un long-métrage sec et haletant, nous faisant suivre les plans machiavéliques d’un homme qui cherche à venger la mort de son aimée, victime d’un un braquage de bijouterie. Des années après les faits, cet individu obstiné forcera l’un des responsables à lui livrer ses complices, et ça ne va pas rigoler… On pense par instants aux Chiens de paille et il n’y a pas de hasard : il s’agit de l’un des films préférés du réalisateur. Dès le 26 avril, vous pourrez découvrir les bienfaits de cette Colère…
Les malheurs de bébé
Hors de la compétition officielle, Beaune propose une section alternative dite « Sang neuf » où l’on peut découvrir de jeunes cinéastes très prometteurs (cf. l’an passé, Robin Pront avec Les Ardennes…). On mettra ainsi une piécette sur l’Australien Damien Power, dont le survival Killing grounds a remué les festivaliers – et, semble-t-il, certains membres féminins du jury de cette compétition « bis »… Ça ne rigole pas, avec les malheurs d’un couple innocent, en villégiature au bord d’un lac, trouvant bizarre de trouver, non loin de leur campement, une tente vide. Deux rednecks aux tronches impossibles – leur molosse, aussi – seraient-ils pour quelque chose dans cette absence? Il n’y a rien de bien original dans l’histoire principale de cette « carte de visite » assumée pour Hollywood et parfaitement exécutée. Mais toute la puissance de ce disciple assumé de Délivrance tient dans ses détails (sans rien spoiler): une construction en flashbacks habilement intégrés, une quasi-absence d’humour, de nombreux faux-semblants, une maitrise évidente du cadre, un jeu avec l’imaginaire sadique du spectateur et, évidemment, la présence inattendue d’un bébé pas très chanceux. De quoi faire relativiser toute polémique sur les problèmes de crèche…
La tendance « mastectomie »
Qui dit polar dit, forcément, quelques seins à l’écran. Mais on peut aussi faire sans – ou, plutôt, « faire sang ». En effet, l’une des tendances de Beaune 2017 a été de nous offrir quelques séances d’ablation mammaire à but pas forcément médical. Ainsi, on n’oubliera pas la séance de torture très Jess Franco du controversé Serpent à mille coupures d’Eric Vallette (présenté hors-compétition). Mais cette pratique n’a semble-t-il rien de franco-français, si l’on en juge par le thriller sauvage (un peu complaisant et long, aussi) Strangled du Hongrois Árpád Sopsits, champion du box-office local. Les agissements d’un tueur de femmes, dans les années 60, offrent évidemment une bonne série d’atrocités qui ne déplairaient pas, mettons à Eli Roth…
Le plaisir de revoir Memories of murder
Restons dans le serial killers ayant un problème avec les jeunes femmes. Et pas n’importe lequel : celui du chef d’œuvre de Bong Joon-ho, projeté avec quelques autres classiques en « séance-culte ». Daté de 2003, ce monument s’est d’ailleurs, il faut bien l’avouer, bonifié avec les années. Le ton insaisissable du film s’avère toujours aussi déroutant et fascinant, la dinguerie de certaines scènes ou plans fait encore mouche et on ne peut dès lors que constater l’influence de ce thriller vraiment atypique sur tout un pan du cinéma asiatique (mais pas seulement). Le septième art coréen était d’ailleurs à l’honneur avec l’hommage rendu au maestro Park Chan-wook, à travers un hommage – par le camarade Philippe Rouyer -, une rétro et une masterclass animée par Yves Montmayeur… Rappelons au passage que Park et Bong se connaissent bien, le premier ayant coproduit Snowpiercer…
Bonus : les honneurs d’Eric Neuhoff dans Le Figaro…
Les films sont une chose ; les discussions autour de ceux-ci en sont une autre. Et rien de tel que d’en causer, ne serait-ce que pour respecter les produits locaux, autour de quelques verres. Mais avec « modération », sous peine de raconter quelques âneries. Et, ensuite, de voir ses propos pour partie dévoilés dans les colonnes d’un quotidien national. N’oubliez jamais, jamais…
