[BEATRIZ] Gonzalo Suárez, 1976

Pour exorciser ses démons franquistes, le cinéma espagnol a eu bien souvent recours au fantastique et à l’horreur, ou se contentait même de flirter avec des drames fort ténébreux façon café noir bien serré. On pense à Pedro Olea avec The Ancines Wood ou The house without borders, à Narcisso Ibanez Serrador avec (bien sûr) La Résidence, José Lui Borau avec Furtivos, Eloy de la Iglesia avec Cannibal Man, Carlos Saura avec sa Anna et les loups ou Gonzalo Suarez avec Morbo, qui faisait exploser le mythe du mariage dans un Long Week-end avant l’heure. Fort d’une filmographie assez dense (et toujours d’actualité!), on pourrait aussi jeter son dévolu sur le Beatriz de ce dernier. Un film en costumes qui pique de son bâton la folk-horror ibérique. Du moins vite fait, car il serait un peu mensonger de vendre le film sur un tel argument.

Beatriz est plutôt une œuvre qui ne cesse de se dérober. En voix-off, un homme, Juan, se souvient: fils d’une veuve à la poigne de fer (et dont le gant dissimule une main mutilée), il s’est aventuré un jour un peu trop loin du manoir familial et a manqué de perdre la vie entre les mains d’un groupe de brigands. Il assiste alors à une scène qu’il n’aurait jamais dû voir: les filous tentent de piéger un moine qui, dans un premier temps, joue le jeu puis décime une partie du groupe et embarque avec lui l’oreille tranchée d’un de ses attaquants. Le même personnage encapuchonné vient demander l’asile à la ferme quelque temps plus tard, fort bien accueillie par la maîtresse des lieux, fervente croyante. Il faudra ajouter à cela la Beatriz du titre, belle frangine du petit Juan, un instituteur propre sur lui et une servante qui, après avoir été engrossée par le forgeron du coin, a accouché d’un bébé malade qu’elle souhaite sauver par tous les moyens. Quitte d’ailleurs à faire appel à la sorcière du coin, qui semble tout commanditer de sa vieille chaise…

On a pu le voir dans d’autres films de la même trempe tels que La cloche de l’enfer (où un garçon interné de force se venge de sa famille), A candle for the devil (où deux sœurs entendent bien supprimer les «pêcheurs») ou El Sacerdote (dans lequel un prêtre devient fou à force d’être dévorer par ses pulsions sexuelles), l’obscurantisme et la frustration sexuelle donnent généralement un cocktail idéal pour dépeindre les tiraillements d’une certaine Espagne. Dans le film de Suarez, la caméra ne cesse de rappeler la beauté irréelle de la servante incarnée par Nadiuska (actrice allemande au visage félin inoubliable, ayant marqué l’introduction de Conan le Barbare) et celle de Beatriz (Sandra Mozarowsky), dont le corps est scruté érotiquement durant les scènes de couchers. Et même plus loin, le playboy Jorge Rivero dans le rôle de l’homme de Dieu, mystérieux et accablé de remords, semble bien trop tenté et tentant. Des beautés en guise de leurre: les désirs de chacun, plus ou moins enfouis, en divulguent d’autres (les étranges égards dont fait preuve la maîtresse de maison à l’instituteur, la servante tripotant un peu trop son jeune maître, la menace permanente du retour des brigands qu’on suppose lubriques) et brouillent les pistes d’un triste effet papillon.

Plus finement qu’on le pense au prime abord, Suarez tisse un lien entre la bourgeoisie et les petites gens qu’elle exploite, le catholicisme étouffant et les superstitions. Avec sa gueule de conte gothique, on attend le fantastique qui ne viendra jamais, alors que tout y renvoie (le jardin et ses formes en spirale, la «possession» de Beatriz, le moine bizarre, les masques d’animaux, la sorcière…). Même son final, déceptif à bien des égards et dans un même temps terrible d’horreur et de désillusion, renvoie ouvertement aux Chiens de Paille (le siège de la maison, les viols, et même l’image de Jose Sacristan, quasi copie conforme de Dustin Hoffman avec ses lunettes fêlées) alors que son sujet n’est clairement pas celui du film de Peckinpah. Témoin partiel de tous ces drames, le narrateur quittera à la fois son domaine et son innocence, laissant derrière lui la découverte d’un monde absurde et tragique.

Film de Gonzalo Suárez · 1 h 25 min
Genre : Épouvante-Horreur
Pays d’origine : Espagne, Mexique

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