Baxter est un splendide bull terrier blanc, filant de foyer en foyer à la recherche d’un maître susceptible de le comprendre. Le film nous en révèle trois qui se sont passés le toutou: une grand-mère qui, cernée par la solitude, se barricade chez elle et bascule dans la folie; un couple qui passe son temps à baiser et qui rêve d’enfant; un gamin, fasciné par Hitler et la Seconde Guerre mondiale tombant amoureux d’une princesse de banlieue qu’il considère comme son Eva Braun. Résultat des expériences: l’espèce humaine est si laide qu’il vaut mieux rester un chien. Voyez le tableau de ce triste monde tragique. Faut dire que Baxter n’est pas un chien comme les autres. C’est un chien qui pense. Et nous spectateurs, on entend toutes ses pensées. Il a la voix bizarre de Maxime Leroux (initialement, ce devait être un enfant, puis Michael Lonsdale, puis… Maxime Leroux).
À l’origine, Jérôme Boivin (réalisateur) et Jacques Audiard (scénariste) ont librement adapté La Sauvagerie, le roman singulier publié en Série Noire de Ken Greenhall, pour raconter ces trois mésaventures du chien-qui-pense. Et le récit d’humeurs, à cheval sur plusieurs genres, de nous séduire. Un peu oublié aujourd’hui, le cinéaste Jérôme Boivin faisait partie de ces réalisateurs des années 90 ayant tenté, à la manière d’autres (Alain Robak, Yann Piquer, Sarah Levy, Pierre Jolivet etc.) de sortir le cinéma français de ses rails, afin de prouver que, non, le fantastique made in France ne se résumait pas à René – penseuh-à-moua- Manzor et son grand or-di-na-teur (Le passage avec Alain Delon et la chanson de Francis Lalanne). Il est vrai, cet espoir a été de courte durée et la plupart des talents se sont reconvertis dans les téléfilms. Boivin aussi a un peu perdu cette ambition et si ses films n’étaient pas irréprochables, ils avaient le mérite d’être stimulants comme ses amusantes Confessions d’un Barjo (1992) adaptées de K.Dick, qu’il signera après.
Sélectionné à Avoriaz, Baxter, son premier long métrage, est considéré à juste titre comme «fantastique», plus dans la suggestion que dans la démonstration, jouant sur la dialectique humain/animal et fonctionnant sur l’émotion comme le malaise. Le caractère fantastique d’une telle histoire intervient précisément dans le fait que le monde est perçu par un chien nourrissant des idées contre-nature. Si ses pensées sont noires, c’est tout simplement parce que ses maîtres se sont tous mal comportés à son endroit. Surtout lorsqu’il s’agit de raconter la passion aveugle d’un gamin pour le IIIe Reich et montrer la maltraitance du chien couinant sous les caillasses dans une décharge. Mais Baxter agit comme un philosophe et son point de vue met en lumière la cruauté des hommes. C’est de toute évidence ce qui a intéressé Boivin et Audiard dans cette adaptation tournée en Belgique: son relativisme tranquille et sans illusion. Ce qui fait peur dans Baxter, c’est finalement moins le bull-terrier que ces humains ordinaires, pleutres et hypocrites, qui l’entourent, qui pensent avoir une emprise totale sur lui et qui ignorent qu’en réalité, cette emprise ne peut avoir lieu que si l’animal le désire.
Pour sûr, Baxter pêche par sa mise en scène et sa distribution qui non seulement n’avaient rien d’exceptionnel en 1989 et qui, à la revoyure, ont pris un sérieux coup de vieux. Et l’on veut bien croire sans peine que son tournage comme son montage n’ont pas dû être aisé ni heureux; ce que Audiard et Boivin ont suggéré chacun de son côté en interview par la suite. En revanche, les qualités d’écriture compensent largement les scories et résistent au poids des années. Parce que, ce qui nous retient, c’est le monologue intérieur du clebbard, donc la qualité suprême du texte, comme lors de ce beau dénouement où les pensées intérieures du clebs sont traduites oralement par un enfant fasciné par Hitler, malheureux devant sa fenêtre, observant la maison chaleureuse d’un «couple d’en-face». La dimension fantasmagorique de cette fin n’est pas sans rappeler celle d’un autre film que Jacques Audiard a coscénarisé avec son père (Mortelle Randonnée, de Claude Miller) où il s’agit d’entrer dans une photo, de fantasmer un autre monde et de donner une profondeur inattendue à tout ce qui a précédé. On retrouve déjà tout son style dans ce portrait d’une hyper-sensibilité déconnectée des autres, dans ces rapports de force et de domination, dans cette nécessité de traduire le sentiment d’être différent et dans cette métaphore du manque affectif, jouant avec tout ce qu’autorise le cinéma (le temps, l’espace, les mots, les idées).
18 janvier 1989 en salle | 1h 22min | FantastiqueDe Jérôme Boivin | Par Jacques Audiard, Jérôme Boivin Avec Lise Delamare, Jean Mercure, Jacques Spiesser |
18 janvier 1989 en salle | 1h 22min | Fantastique

![[SCORPIO NIGHTS] Peque Gallaga, 1985](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/09/scorpio-night-films-1068x601.jpg)
![[VASE DE NOCES] Thierry Zeno, 1974](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2024/07/VasedeNoces_1_1.1.1-1068x601.jpeg)