D’une productivité effarante durant les sixties, le supra prolifique Andy Warhol a mis la pédale douce sur la pellicule passé les années 1970. Il s’est contenté d’apposer sa griffe lointaine sur les productions de son protégé Paul Morrissey, en particulier la mythique trilogie Flesh/Heat/Trash et le diptyque grand-guignolesque Du sang pour Dracula/Chair pour Frankenstein. Mais on retrouve aussi beaucoup de l’essence de la Factory dans le perturbant et perturbé Bad, dont la réalisation ne sera pas assurée par Morrissey mais par Jed Johnson, alors à l’époque compagnon de Warhol. Un sous-fifre de la Factory qui connaîtra sa voie en décorateur d’intérieur et qui se voyait offrir ce drôle de cadeau empoisonné, le tout avec une expérience derrière la caméra proche du zéro. Mais c’est comme ça à la Factory: on se cogne aux murs, on se pousse un peu dans les escaliers et pour les dégâts, on verra après.
L’idée du film est, quant à elle, insensée: Caroll Baker, ancienne Baby Doll de Elia Kazan (La poupée de chair, 1966), qui succède tout de même à Shelley Winters et Vivian Vance initialement prévues, y incarne une ménagère d’un certain âge surmenée, intransigeante et dure comme un roc, dirigeant une escouade de tueuses à gages dissimulée derrière un salon de beauté! Aussi banal qu’un service de plomberie, ce club du crime répond à toutes les demandes, allant des règlements de comptes habituels, en passant par des petites vengeances mesquines sur des animaux jusqu’aux mères rêvant d’occire leurs mômes. Dans la cuisine de l’autoritaire Hazel, une grand-mère malade s’étouffe dans ses glaires et la belle-fille à l’abandon s’occupe en pleurnichant de son nourrisson. Pas loin, le téléphone hurle tous les deux minutes, le combiné virevolte et les filles aussi, entrant et sortant de la baraque comme dans un moulin. Toutes ravagées, provocantes, insolentes, certaines assurément psychopathes ou pyromanes. Pour quelques dollars, tuer un être vivant, ça change un peu du trottoir. Un jour débarque L.T, un outsider qui va un peu malmener la matrone pour s’imposer dans la maison, elle qui préfère plutôt les tueuses souples.
Pour ne pas aller chercher Joe Dalessandro, on appelle Perry King, à l’époque sorti d’autres bandes allumées (Possession Meurtrière, Madingo ou encore Lipstick), pour imiter le sex-symbol de la Factory. Figurez-vous que ça marche et que ça tombe bien, il est probablement bien meilleur acteur. Le mâle alpha, attendant un coup de fil qui ne vient jamais, cause bien évidemment quelques tourments dans la baraque, fort séduit d’ailleurs par sa nouvelle patronne, mais on n’est pas exactement dans un Théorème chez les barjos: les personnages, déjà suffisamment cintrés, causeront eux-mêmes leur propre perte. De sa cohorte de personnages orduriers et malsains à son concept, dont on ne sait s’il faut en rire ou en frémir, Bad ressemble parfois à s’y méprendre à un film de John Waters sans John Waters, et donc sans cette distance à la limite du cartoon ou de la BD pour adultes. Stefania Casini, à l’époque très occupée à branler De Niro et Depardieu dans 1900 ou à se noyer dans un océan de barbelés chez Argento (Suspiria), dissimule un doigt coupé dans du ketchup et se fait masser avec du Shalimar. Susan Tyrell, pour une fois sous une défroque de «gentille», incarne une bouc-émissaire parfaite pour ses dames, incarnation de l’innocente aux cheveux gras (mais pas sûr que sa lueur suffira à trouer les ténèbres).
«People are so sick. The more you’re see them, sicker they’ve look». Faisant défiler les horreurs avec toute sa fausse tranquillité, Bad porte si bien son nom, à évoquer la puanteur de notre monde, de son introduction dans des toilettes saccagée par une Marilyn de caniveau à une scène d’infanticide absolument impensable (Tyrell et Barker menacèrent de quitter le film rien qu’à sa seule présence, mais le réalisateur fut plus rapide…). Warhol disait qu’il pouvait porter un film «de méchantes bonnes femmes et des mecs incompétents». Bien joué, ce Bad est à s’en tordre les boyaux.
Titre original: Andy Warhol’s BadRéalisation: Jed Johnson Scénario: Pat Hackett & George Abagnalo Avec: Carroll Baker, Perry King, Susan Tyrrell Etats-Unis Durée: 105 minutes Sortie: 1977 |
Titre original: Andy Warhol’s Bad


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