« Baby Invasion » de Harmony Korine, direct-to-vod : faim de cinéma ou fin du cinéma ?

Harmony Korine poursuit son entreprise de déconstruction du langage cinématographique avec Baby Invasion, un projet radical qui brouille les frontières entre le jeu vidéo, le livestream et l’expérience sensorielle pure. Après avoir retourné les codes du film de gangsters avec Spring Breakers et expérimenté une imagerie thermographique dans Aggro Dr1ft, le cinéaste iconoclaste plonge cette fois dans une dystopie hallucinée où le réel se dissout dans un chaos numérique hypnotique. Présenté sous la forme d’un FPS diffusé en direct sur Twitch, le film est ponctué de commentaires en temps réel d’un chat frénétique, participant à l’illusion d’une expérience collective et interactive. Le spectateur devient un voyeur pris au piège d’une spirale de violence et de nihilisme. Le prétexte narratif repose sur une fiction virale : un jeu clandestin baptisé « Baby Invaders » pousse ses adeptes à mettre des masques de bébé générés par intelligence artificielle et à envahir les demeures luxueuses de la bourgeoisie américaine. Ces séquestrations, diffusées en live, sont perçues comme une nouvelle forme de spectacle, où la ligne entre le virtuel et le réel s’estompe jusqu’à devenir indiscernable. Le jeu dérape, ou plutôt il était conçu pour déraper, exploitant l’addiction aux contenus sensationnalistes et la gamification de la violence.

Visuellement, Korine pousse son esthétique jusqu’à l’abstraction. L’image oscille entre des glitchs psychotropes, des perspectives déréglées et des intrusions oniriques dignes d’un trip sous acide. La présence récurrente d’un lapin généré par IA, surgissant de nulle part comme un oracle insaisissable, renforce l’impression d’un univers en décomposition au détriment de la logique narrative. Le film baigne dans une bande-son hypnotique signée Burial, dont les nappes vaporeuses et saturées enveloppent cette déréliction numérique. Mais au-delà de l’ivresse formelle, Baby Invasion finit hélas, et il faut bien le dire, par tourner en rond, réitérant ses motifs jusqu’à l’épuisement. L’effet de sidération initial cède peu à peu la place à une répétition presque complaisante, incapable de renouveler son vertige. Reste une question lancinante : que cherche vraiment à démontrer Korine ? Fustiger la désensibilisation des images violentes à l’ère du streaming et du jeu vidéo, ou simplement en faire le miroir le plus extrême possible ? La provocation est fascinante, mais son poids critique s’effrite à mesure que l’expérience se dilue dans un flot d’images désincarnées. Ce manifeste pour un cinéma post-moderne est incontestablement délirant et insaisissable. Mais dans cette volonté de casser tous les cadres, Harmony Korine frôle le piège de son propre dispositif : un jeu qui finit par tourner à vide, à force d’être persuadé de son propre chaos. C’est disponible ici.

1h 20min | Epouvante-horreur, Science Fiction, Thriller
De Harmony Korine | Par Harmony Korine
Avec Juan Bofill, Shawn Thomas, Steven Rodriguez

Les articles les plus lus

« La gifle » de Frédéric Hambalek : trop théorique, pas assez organique

Passé par la Berlinale 2025 mais resté relativement discret,...

[LA FOIRE AUX TENEBRES] Jack Clayton, 1983

Au début des années 80, les studios Disney se...

[CASTLE FREAK] Stuart Gordon, 1995

Si l'on devait donner un exemple de générosité maximale...

« Scream 7 » de Kevin Williamson : de l’épouvante épouvantable

Si on comprend mieux, après l'avoir vu en salles,...

« Saturnalia » : un film d’horreur indépendant qui rend hommage à Dario Argento

Le film d’horreur indépendant Saturnalia se dévoile dans une...

Après « Brides », Chloe Okuno planche sur le thriller horrifique « Bad Hand »

La réalisatrice Chloe Okuno (Watcher) s’associe à la scénariste...

[LAKE MUNGO] Joel Anderson, 2008

Pour donner naissance à un film culte, rien ne...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!