« Au-dessous du volcan », karma éthylique de John Huston

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Bonne nouvelle pour les amoureux du cinéma de John Huston: Au-dessous du volcan, sa très belle adaptation du roman halluciné de Malcolm Lowry racontant les pérégrinations éthyliques d’un ancien diplomate au Mexique sort en Blu-ray dans une version restaurée chez Carlotta.

A Cuernavaca, au Mexique, le soir du 1er novembre 1938, la Fête du jour des morts se prépare. Et l’on voit débarquer face à nous Geoffrey Firmin (Albert Finney), lunettes noires et démarche hésitante. Si l’on comprend au fil des scènes qu’il a été un ancien consul britannique, on capte plus vite qu’il est imbibé de mezcal. Rongé par le passé, il est devenu une figure tragique notoire, une ancienne gloire dont les hallucinations ne trompent personne et dont les éructations embarrassent. Un personnage qui parle tout seul, qui passe son temps à picoler, qui n’intéresse absolument pas le cinéma, ni même aucun film. Sauf que… Une seule chose le rattache au monde, à la vie: le souvenir de sa femme (Jacqueline Bisset, magnifique), qui l’a quitté et qui revient, le lendemain, tel un fantôme d’amour. La confirmation que nous avons pénétré un purgatoire se confirme après l’arrivée de Hugh, le demi-frère de Geoffrey (Anthony Andrews), un journaliste parti en Espagne afin d’observer la guerre civile. On le comprend au gré de l’errance de l’ancien diplomate que son ancienne femme l’a trompé, une seule fois, avec le bellâtre. Ce triangle amoureux se prend la tête pour une affaire de Q mais c’est pas l’essentiel; autour, ça grouille, ça vit et, aussi, ça meurt, tout bêtement. C’est l’écrin Mexicain, ce pays dont la population a l’outrecuidance de fêter la mort. Un écrin sublime, terrible, d’autant qu’à deux pas de Cuernavaca, se trouve un volcan (le même volcan qui sert de titre) dont les deux sommets représentent, selon la légende, l’image d’un couple, et dont une éruption pourrait faire jaillir la colère des dieux, brisant la couronne de neiges éternelles.

Ils sont beaux, les idéalistes terrassés par la déception chez John Huston. En adaptant un roman jugé inadaptable de Malcolm Lowry, le réalisateur, septuagénaire au moment du tournage, a parfaitement compris la trajectoire de cet homme déjà mort, faisant de Au-dessous du volcan un delirium tremens terminal que certains trouveront puissamment inconfortable. Avec son style à lui, au diapason du style du roman, Huston orchestre des flux de conscience, cette technique d’écriture cherchant à transmettre le point de vue cognitif d’un individu en donnant l’équivalent écrit du processus de la pensée. Tout y est franc du collier parce que lucide et froid comme la mort, craché comme la lave du volcan, brut de décoffrage, sans la moindre explication. C’est du cinéma gueule-de-bois, fuite-en-avant, très aller-simple, quelque chose comme du Peckinpah revisité par Antonioni. La vie est un jeu qui se joue au-dessous du volcan (et qui peut brûler vif). L’amour, un chien de l’enfer. La mort, une “mort minable!” constatera Firmin. De manière très évidente, John Huston renvoie à ses deux précédents films tournés au Mexique (Le trésor de la Sierra Madre en 1948 et La nuit de l’iguane en 1964). Mais du temps a passé et l’humeur a changé. Une mélancolie noire, celle du temps qui passe, celle du passé fichu et de la mort qui rode aussi, irrigue le récit.

Le personnage est ivre depuis le début, depuis longtemps, bien avant qu’on aille à sa rencontre; le film, lui, se révèle d’une sobriété exemplaire. Absolument dépourvu d’effets subjectifs aux filtres, aux angles et aux focales zarbis. Jamais condescendant, il est dans l’empathie, confirmant à jamais sa tendresse pour les losers, pour ceux qui se sont manqués, qui seront tous égaux face à la grande faucheuse et qui auront trouvé comme seul remède, comme seule arme face à l’hypocrisie des rapports humains et comme seule seule alliée face à l’horreur du monde, cette foutue bouteille de bourbon. Aussi, c’est ce gouffre-là qui nous trouble: ces contrastes entre ce Mexique pluriel, vivant, grouillant, monstrueux, et cette trajectoire singulière d’européen cramé, saoulé, soliloquant avec sa bouteille; entre cette célébration joyeusement grimaçante de la mort et cette déliquescence mortellement alcoolisée de la vie; entre cette mort tragique minable et cette musique alerte de Alex North. Un gouffre dans lequel on ne cesse de revenir. Celui que partagent ceux dont la vie s’est, soudain, arrêtée et ce bien avant de mourir. C’est bien le principe des limbes: être condamné à attendre sa propre mort la gueule ouverte, entouré de fantômes et de démons intérieurs. Fut-elle une fête.

Préface de Patrick Brion
Conversation avec John Huston : entretien audio d’époque – mis en images – entre le réalisateur John Huston et le directeur de la publication de la revue Positif, Michel Ciment (19’)
«Au-dessous du volcan : l’ivresse lucide» : Serge Chauvin, traducteur, critique de cinéma et maître de conférences en littérature et cinéma américains à l’université Paris-X Nanterre, évoque l’appropriation personnelle que fait Huston du roman de Malcolm Lowry (19’)
Notes sur «Au-dessous du volcan» : le réalisateur Gary Conklin capte le travail de John Huston sur le tournage du film (1984, 59’)

 

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