Auteur d’une œuvre subtile bricolée dans son coin, Benoit Forgeard risque de ratisser large avec son nouveau bébé (Yves). Une nouvelle pièce montée chaos à ajouter à une filmo déjà hors-norme. Notre déclaration d’amour.
PAR GAUTIER ROOS / PHOTOS: ROMAIN COLE
Peut-on conserver sa singularité tout en s’adressant à un public large? C’est l’équation posée par Benoit Forgeard avec son nouveau film qui amorce un cap moins restreint dans cette charmante carrière. Bon, ça reste l’histoire d’un rappeur incapable de percer qui se lie d’amitié avec son frigo intelligent, mais notre boule de cristal voit en Yves et en son cast’ composé d’anciennes gloires cathodiques (William Lebghil, Doria Tillier) un potentiel succès estival. C’est une joie: il était temps que le talent du monsieur sorte de son petit bunker parisien, et que la nation découvre le bois dont se chauffe cet esprit « créatif » (le mot est ici utilisé à dessein).
Nous n’avons rien d’original: comme tout le monde, nous sommes fans du bonhomme, qui sait à peu près tout faire, là où tant d’autres multiplient les allers-retours stand-up/cinéma en laissant le propos sur le paillasson. Entre ses courts bizarroïdes, ses apparitions dans les films des copains, ses tutoriels métaphysiques pour 28 minutes, ses fiches prospectivistes dans So Film, ses minutieux essais fétichistes pour Blow Up, on ne sait que choisir. Tout est bon dans le Forgeard, tout est fait avec la même minutie un peu distante, comme un garçon appliqué qui aurait très tôt compris que les sujets qui méritent une implication maximale, c’était les questions que nos cerveaux tertiarisés sont trop flemmards pour se poser.
Il pratique, comme Bozon, une sorte d’absurde scientifique, second degré aux premiers abords, mais tellement méticuleux et appliqué qu’il en devient inquiétant. Ses films sont tous traversés par les fascinations morbides de l’époque (le langage convenu des n+1, les ambitions de la jeunesse pour « faire une école », la vulgarité du monde du charme): après tout, il reste un homme qui aime dire en interview que son premier ordinateur, acquis à l’âge tardif de 26 ans, a changé sa vie et son rapport à l’ennui. Il n’est évidemment pas seul.
Sa grande force sera de ne jamais montrer du doigt, de ne jamais brosser de portrait à charge, mais d’ingénieusement prouver que même la poésie (symbolisée par une abondance de fonds verts où les personnages ne sont pas vraiment bien détourés) peut gagner les espaces les plus formatés.
Imaginez la veine extravagante de la maison de production Diagonale (Vecchiali, Treilhou, Guiguet, Frot-Coutaz) trempée dans une pastille façon Message à caractère informatif, et saupoudrez le tout avec une dose de Roland Topor: cet humour sophistiqué très français (on crache assez sur le pays pour souligner quand il a de l’idée) est peut-être le moyen le plus subtil pour raconter l’époque, cette curieuse époque où tout le monde braille sur ces jeunes filles perpétuellement les yeux aspirés par le smartphone, mais que pas grand monde ne sait filmer.
Un seul regret donc: que son Yves soit relégué en queue de festival, là où il aurait parfaitement désamorcé l’esprit de sérieux qui pourrait bien – le Jarmusch d’hier soir le prouve – être l’invité indésirable de cette édition.
We <3 you, Michel Moisan (on espère aussi que ce pseudonyme ne restera pas inconnu du grand public très longtemps).

