[ATTENDUS A CANNES 2019] PATRICK MARIO BERNARD & PIERRE TRIVIDIC

Réalisateurs de films beaux-bizarres, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic donnent de leurs nouvelles après une trop longue absence avec L’angle mort, un film de super-héros pas comme les autres présenté au Festival de Cannes à l’ACID. Chaos en transe.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR & THEO MICHEL / PHOTO DE PIERRE TRIVIDIC: ROMAIN COLE

Le cinéphile ado des années 1990-2000 avait bien de la chance lorsqu’il tombait le soir à la télévision sur des programmes qui ne ressemblaient à rien de connu (ceux qui se souviennent encore avec émotion du cycle Skandal sur Arté et de sa diffusion tardive de La Bête de Walerian Borowczyk savent de quoi on parle). Et, parmi ces surprises, figurent les premières oeuvres chaos de chez chaos de nos amis pour la vie, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic: tout d’abord, avec Le Cas Lovecraft (Fipa d’Or), beau portrait de l’auteur et jolie commande pleine d’ombres et de lumières pour la collection Un Siècle d’Écrivains de France3. Puis l’on tombe au hasard, peu de temps après le bug de l’an 2000, en trainant un soir sur Canal+, à une époque où la chaîne diffusait des surprises (chose qui a, bien entendu, disparu depuis) sur la diffusion de Ceci est une pipe (Journal extime), moyen métrage assorti d’un carré rose X éveillant notre curiosité. Après avoir visionné la chose bien bizarre, plus de doute, ces deux mecs sont quand même super gonflés, ils filment cash, comme ils l’entendent, et si cette pipe frontale de Patrick sur Pierre vous emmerde, allez boire de l’eau tiède ailleurs. Entre Lovecraft et la fellation, l’onirisme et le réalisme cru, nous voilà tout tourneboulés, on veut les suivre, on veut voir de quoi leur avenir sera fait.

On flashe sur leur premier long métrage Dancing (2001), nouveau home movie possédé par le fantastique (cosigné comme Ceci est une pipe avec Xavier Brillat) puis sur leur second: L’Autre (2008), adaptation d’un roman d’Annie Ernaux avec une fabuleuse Dominique Blanc. Puis on les perd de vue. Pierre Trividic poursuit son activité de scénariste (Marvin ou La belle éducation) et Patrick Mario Bernard, son activité de plasticien et signe en solo Good, un documentaire consacré au musicien Rodolphe Burger. Mais le projet L’angle mort axé sur un homme invisible qui ne sait que faire de son super-pouvoir et sur lequel ils bossaient de concert prend du temps. Beaucoup de temps. En juillet 2016, alors que le financement est quasi bouclé, malheur: aucune chaîne ne préachète le film et le projet se trouve en stand-by, Joey Starr et Vanessa Paradis quittent le navire, Isabelle Carré reste. Bonnes fées, Marie-Ange Luciani, productrice de 120 Battements par minute et Julie Gayet via la société de production et distribution Rouge, viennent à la rescousse. Un nouveau casting prend forme (Golshifteh Faharani à la place de Vanessa Paradis). Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic respirent, nous aussi par la même occas’ et c’est reparti.

Sur le papier, L’angle mort s’impose comme une relecture noire, urbaine et Lovecraftienne à mort du mythe de l’homme invisible. L’histoire sera celle de Dominick Brassan (Jean-Christophe Folly) qui a le pouvoir de se rendre invisible. Il ne s’en sert pas beaucoup. À quoi bon, d’ailleurs? Il a fait de son pouvoir un secret vaguement honteux, qu’il dissimule même à sa fiancée (Zaza Carré). Et puis vient un jour où le pouvoir se détraque et échappe à son contrôle en bouleversant sa vie, ses amitiés et ses amours. Du fantastique, encore et toujours, et tant mieux: «Le fantastique est un genre qui nous intéresse beaucoup à partir du moment où il nous oblige à recréer le réel de manière pertinente et précise», nous confiait Patrick Mario Bernard, lors de la sortie de L’autre. «Pour qu’il opère, il faut construire le monde de façon rigoureuse. C’est le glissement qui fait que les repères se perdent petit à petit, que les zones d’ombre deviennent de plus en plus inquiétantes, que l’on commence à receler des présences. Cela nous traverse en permanence. En fait, notre goût pour le fantastique est moins à rapprocher de la question du genre que d’une forme de sensibilité aux choses. Personnellement, j’ai l’impression de vivre dans le fantastique en permanence. La porosité du monde, la façon dont les choses circulent fabriquent du fantastique en continu. Pour nous, l’inconnu n’est pas une peur. Ce qui nous intéresse, c’est d’aller vers l’inconnu.» Soit faire ici comme un certain Shyamalan: montrer le super-héros par le prisme de l’intime et de la quête existentielle: «Cela compte beaucoup pour nous de jouer avec cette orchestration du monde. De passer de choses gigantesques où la place de l’individu est noyée à des espaces beaucoup plus intimes et petits où le personnage retrouve tous ces contours. Pour montrer justement que ces contours sont extrêmement fragiles. On peut les perdre très vite

Se perdre vite et bien. Chez eux, on adore se paumer dans le tumulte urbain pour éprouver une intense mélancolie: «Les paysages urbains, de nuit, grâce à l’éclairage qui pose un glacis sur tout ça, amènent une nouvelle beauté urbaine qui de jour est complètement dévastée par l’incohérence complète de ce monde.» Et là, normalement, vous opinez tous de la tête en vous sentant compris. Vous aussi, vous êtes excités comme des puces. Vous voulez voir ça. On verra de quoi il en retourne au prochain Festival de Cannes mais on est déjà convaincu que l’ACID tient entre ses mains un joyau discret dont le reste du casting en possibles contre-emplois à la Nicloux (Claudia Tagbo, Comte de Bouderbala…) promet d’ajouter au trouble. En l’état, son existence constitue une victoire pour tous les amoureux du chaos intime.

Influencés pour les arts plastiques par Dan Graham et Marcel Duchamp, et pour le cinéma, par Tod Browning, Stanley Kubrick, Steven Soderbergh, Michael Mann, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic veulent nous emmener en bons singuliers du cinéma franco-français à la découverte d’un monde invisible dans notre quotidien peuplé de fantômes invisibles et de démons intérieurs. Mais, attention, ne pas s’attendre à une redite des précédents travaux, juste à une continuité d’obsessions : «Ce qui détermine les formes que l’on visite, c’est le sens», ajoute Patrick Mario Bernard. «La question du brio et de l’épate ne nous intéresse pas. Ce qui compte pour nous, c’est de trouver l’image qui va être en adéquation avec ce que la chose raconte. La question du style est secondaire. Forcément, il en découlera un style mais notre film suivant n’aura pas nécessairement le même style que L’autre. Il aura la tête qu’il devra avoir, aussi simplement que ça

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