Apichatpong Weerasethakul, réalisateur: « Aujourd’hui, tout le monde peut réaliser un film »

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QUOI DE PLUS CHAOS QUE APICHATPONG WEERASETHAKUL? Quoi de plus chaos qu’un grand cinéaste comme lui visitant un minuscule site comme le nôtre, avec douceur et humilité? On a découvert l’univers magique de Apichatpong Weerasethakul avec Blissfully Yours, une sieste épanouie où le cinéaste thaïlandais murmurait un secret à l’oreille de ceux qui avaient envie de l’entendre, questionnait l’identité (politique, sociale, sexuelle), filait la métaphore avec des fourmis. C’était lent et beau. Les prémisses d’un style brûlant – taxé d’arty par ceux qui se méfient de tout et qui nous ennuiiiieent – que «Joe» (le surnom d’Api) a initié lors de ses études d’architecte à l’Université de Khon Kaen en 1994, aux Beaux-Arts de l’Art Institute de Chicago en 1997 et surtout dans un coup d’essai expérimental, Dokfa nai meuman (Mysterious Object at Noon). Deux ans après l’hypersensualité des lieux, des gestes, des gens et des choses dans Blissfully Yours, Joe prolongeait l’éblouissement avec Tropical Malady et confirmait un art farouchement singulier. Comme dans tous les grands films qui nous échappent et que l’on adore, il y avait un récit en deux temps fendu en deux cœurs, de l’amour à la perte, soit un jeune soldat et un garçon venu de la campagne menant une vie amoureuse paisible jusqu’à ce que l’un d’eux disparaisse et se transforme en créature sauvage dans la jungle. Inutile de vous dire que la maladie de Joe devenait contagieuse. Dans Syndromes and a Century (2006), il faisait affleurer l’essentiel des relations sentimentales en revenant sur la rencontre de ses parents, médecins dans un hôpital à Khon Kaen, dans le nord-est de la Thaïlande, en deux temps, en bouleversant une fois de plus nos repères, en nous faisant rire aussi (ah l’autopsie des chakras). On le dit peu, mais Apichatpong a de l’humour à revendre. D’ailleurs, Cemetery of Splendors se révèle très drôle dans son genre. Ce dernier film, présenté au dernier Festival de Cannes, que Apichatpong décrit comme “un portrait personnel de lieux collés à lui comme des parasites” nous est arrivé quelques années après l’inoubliable/miraculeux sacre Cannois de Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, cet élixir fantastique en tous points qui à raison avait tapé dans l’œil de Tim Burton et de son jury, à la recherche d’un univers inédit. Ceux qui l’avaient vu cette année-là lors de la projection de presse en avaient rêvé la nuit suivante. Palme d’or ! Et grâce à cette récompense, Joe a rassuré ceux qui demeuraient hostiles à son cinéma, agrandissant comme un Dieu sa fan-base contaminée par la même maladie d’amour. Aussi, comment ne pas être sensibles au sentiment d’apaisement que ce film procurait, à cette légende du poisson-chat, au reflet d’un visage dans l’eau, aux singes fantômes aux yeux rouges, à cette main de princesse posée sur une épaule de désir, aux échanges de regard amoureux, aux doubles qui disparaissent sans que l’on sache comment? Hein, comment? Inutile de vous dire que, dans ces conditions, on adore prendre notre temps avec Joe. Justement parce qu’on ne le perd pas. Justement parce qu’il y a toujours quelque chose à prendre : un dialogue, un rire, un frisson, un vertige métaphysique, un poisson volant, une lune, un soleil, ce que vous voulez. Ce cinéma ne veut pas vous faire la leçon, il vous veut du bien. Bref, recevoir Joe comme invité de minuit nous rappelle à quel point les nuits peuvent être plus belles que les jours.

Quel est votre rapport au cinéma?
Apichatpong Weerasethakul: Je n’éprouve pas le besoin de voir des films, mais le besoin d’en réaliser. C’est comme une synchronisation du rythme, de lumière, de respiration. Je suis content que le média évolue. Aujourd’hui, tout le monde peut réaliser un film. Ainsi, notre rapport au cinéma est en constante évolution.

Qu’est-ce que vous préférez au cinéma?
Ce que je préfère chez un être humain, à savoir un caractère fort.

Quel est le premier film que vous avez vu?
Un film thaïlandais. Je ne me souviens plus de quoi il s’agissait, je me souviens juste d’une mer, d’un hélicoptère et de billets de banque s’échappant de l’hélicoptère.

Quels sont les films qui vous ont marqué par l’intensité de leurs images?
Ils sont nombreux. Je dirai ceux de Manoel De Oliveira, Abbas Kiarostami et Andy Warhol.

Pensez-vous qu’on fera encore des films en 2050?
Oui, nous aurons besoin de cette lumière.

Le dernier film que vous avez vu et adoré?
Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015)

QUIZ CHAOS DU CINÉPHILE
Un film : Le Voyage dans la Lune (Georges Melies, 1902)
Une histoire d’amour : Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959)
Un sourire : Les films de Jean-Luc Godard
Une vision : Un fantôme
Un acteur : Un réalisateur
Une actrice : Tilda Swinton
Un clown triste : Le chien dans Cujo (Lewis Teague, 1983)
Une fin : Blue (Derek Jarman, 1993)
Un coup de théâtre : Blue (Derek Jarman, 1993)
Une séquence clé : Harold Lloyd et l’horloge dans Safety Last ! (1923)
Un plaisir coupable : Les films, en général
Une révélation : The Thing (John Carpenter, 1982)
Un film fou : Ceux de Jean-Luc Godard
Un rêve : Le choc des titans (Desmond Davis, 1981)
Une mort : A bout de souffle (Jean-Luc Godard, 1960)
Une rencontre d’acteurs: Alien et Sigourney Weaver/Ripley dans Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979)
Une scène de cul : Un jump cut
Un silence : les lèvres chez Antonioni
Un choc : Len Lye
Un artiste sous-estimé : Andy Warhol
Un traumatisme : les films de Frederic Wiseman
Un gâchis : Independence Day (Roland Emmerich, 1996)
Un souvenir qui hante : Goodbye, Dragon Inn (Tsai Ming-liang, 2003)
Un film français : Week-end (Jean-Luc Godard, 1967), fin de cinéma
Un réalisateur : D. W. Griffith
Allez, un second : Dziga Vertov
Un fantasme : Yasujirō Ozu
Un baiser : Blissfully Yours
Une bande-son : Rencontres du troisième type (Steven Spielberg, 1977)
Une chanson parfaite pour le cinéma : Fantasia (1940)
Un somnifère : Avengers (Josh Whedon, 2012)
Un frisson : Amityville, la maison du diable (Stuart Rosenberg, 1979)
Un monstre : The Host (Joon-ho Bong, 2006)
Un torrent de larmes : E.T. l’extra-terrestre (Steven Spielberg, 1982)

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