« Anora » de Sean Baker: le réalisateur de « Tangerine » franchit un cap, Palme d’or du dernier Festival de Cannes

LES ETOILES DE LA REDAC

Gérard Delorme
Lucie Chiquer
Thibault Rivera
Gautier Roos
Romain Le Vern

Dancing queen. Anora, qui préfère se faire appeler Ani, est une danseuse et travailleuse du sexe dans un titty bar de Brooklyn. Comme elle parle un peu russe, son patron lui demande d’aller divertir un groupe de Russes. Elle fait connaissance avec Ivan, un fils d’oligarque dégénéré, qui propose à Ani un tarif forfaitaire pour l’escorter pendant un certain temps. Jusqu’au moment où, au cours d’une virée champagnisée et cocaïnée à Las Vegas, il lui propose le mariage. Ani accepte, croyant son rêve devenir réalité, mais c’est le début d’un cauchemar. Les parents d’Ivan font appel à leur factotum Toros (Karren Karagulian), accompagné de deux gorilles Karnick (Vache Tovmasyan) et Igor (Yura Borisov), pour convaincre Ani d’annuler le mariage.

Palme d’or. Découvert tardivement en France avec son cinquième long-métrage Tangerine (2015), Sean Baker a construit en toute indépendance un univers assez cohérent centré sur le quotidien de personnages marginaux, migrants, sans papiers ou travailleurs du sexe. Son style à la fois réaliste, coloré et dynamique le situe quelque part entre Harmony Korine et les frères Safdie. Même s’il avait bénéficié d’une exposition valorisante depuis la sélection en 2017 de Florida project à la Quinzaine des Réalisateurs, il n’avait pas réussi à dépasser le statut d’auteur idiosyncratique, mais confidentiel. Avec son dernier Anora, il franchit un cap. Tout en gardant la même formule, il a trouvé le dosage qui manquait pour réduire la distance qui empêchait jusqu’alors de s’attacher sans réserve à ses personnages, et il y arrive avec un sens de l’opportunité et du contrôle qui frise la manipulation. Même si les complications se multiplient, souvent drôles, pas toujours essentielles (le film aurait pu durer une demi-heure de moins, on n’aurait pas vu la différence), le résultat n’en demeure pas moins d’une efficacité indéniable qui lui a valu la Palme d’or.

Tout simplement parce que Baker trouve un équilibre miraculeux entre le réalisme et le comique des situations qu’il met en scène avec une vitalité intarissable. Dans le rôle principal, Mikey Madison domine une distribution assez brillante. C’est elle qu’on voyait se faire terminer au lance-flamme dans la piscine de Once upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino. À travers son personnage au contact de ses compagnons d’infortune, plusieurs choses apparaissent: d’abord Ani s’accroche au mariage comme une petite fille à son rêve de devenir une princesse. Elle y tient tellement que le spectateur prend fait et cause pour elle en dépit des circonstances. Par ailleurs, une étrange transformation s’opère entre elle et ses capteurs qui, d’antagonistes brutaux, deviennent presque des égaux. À mesure des évènements, il devient clair qu’elle et eux sont plutôt du même bord, victimes de la famille russe dont le pouvoir vient de leur pognon. À un moment, Poros dit à Ani: «ils t’ont niquée, mais moi aussi, et encore plus que tu ne l’imagines». Justement, dans le rôle de Poros, Karen Karagulian est assez mémorable avec son manteau en poil de chameau, mais le plus spectaculaire est le mutique Yura Borisov qui est ce genre d’acteur paradoxal cachant une sensibilité extrême derrière un physique de brute. Du genre «strong silent type», moins il en dit, et plus on le regarde, mais il est difficile à ignorer, comme c’était le cas dans Le capitaine Volkonokov s’est échappé, et dans Compartiment N°6, où il jouait déjà dans le même registre avec la même efficacité. Tout est dans le regard, et ceux qu’il multiplie en direction d’Ani annoncent (un peu trop clairement) la conclusion forte, mais irrésistible, qui a dû achever de convaincre le jury de Cannes.

30 octobre 2024 en salle | 2h 19min | Comédie dramatique
De Sean Baker | Par Sean Baker
Avec Mikey Madison, Mark Eydelshteyn, Yuriy Borisov
Même si les complications se multiplient, souvent drôles, pas toujours essentielles (le film aurait pu durer une demi-heure de moins, on n’aurait pas vu la différence), le résultat n'en demeure pas moins d’une efficacité indéniable qui lui a valu la Palme d’or."Anora" de Sean Baker: le réalisateur de "Tangerine" franchit un cap, Palme d'or du dernier Festival de Cannes
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