Andrzej Zulawski, le cinéma du diable au corps

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Au cinéma, Andrzej Zulawski abhorre l’ennui, la paresse. Celle-là même qui pousse certains auteurs à ne pas franchir leurs limites et s’affranchir de leurs marottes. Réputé pour ses tournages dantesques qui emmènent des comédiens au bout de la nuit, ce cinéaste inclassable aime par-dessus tout le quotidien qui déraille, l’absence de morale, les fils narratifs sinueux, le Grand Guignol, l’insolence, les situations bizarres, les personnages possédés par le diable. Il suffit de voir un de ses films pour se faire un jugement sur ce cinéma indomptable qui fascine ou rebute. Possession, l’un de ses films les plus connus, hanté par la peur du contact humain et la perte de l’identité, reste aujourd’hui l’archétype du canevas Zulawskien: illogisme qui contamine les situations, acteurs en transe, impression d’errer seul dans un cauchemar éveillé. La scène du métro où Isabelle Adjani exécute une transe reste ancrée dans la mémoire collective. Les larmes de Romy Schneider qui demande que l’on ne prenne pas de photos dans L’important, c’est d’aimer, aussi. A l’abri des modes, en marge de la production, ce réalisateur hors norme a construit des films qui ne ressemblent qu’à lui. Difficile aujourd’hui de trouver un auteur capable de telles audaces et de telles prises de risque. C’est ce qui lui a valu d’être ostracisé. Aujourd’hui, Zulawski ne tourne plus. Sans doute parce qu’à la manière d’un Alejandro Jodorowsky, ses œuvres n’ont plus leur place dans l’industrie actuelle. Ses trois premiers longs métrages issus de sa période polonaise, réalisés quelques années avant l’exil et foudroyés par la censure, sortent en catimini en zone 2 chez Malavida. Il faut découvrir ça de toute urgence: ce sont des expériences radicales et offensives, sans aucune limite, qui préfigurent ce qui va suivre. Pour celui qui aujourd’hui est fatigué d’avaler les mêmes formules au cinéma (ou ailleurs), ces objets anxiogènes et déconcertants, introuvables en France, sont carrément essentiels.

Peu importe dans le fond que l’on aime ou déteste le cinéma de Zulawski: il y a toujours quelque chose d’incroyable à en tirer. Un film a priori anodin comme Mes nuits sont plus belles que vos jours possède autant de fulgurances que de passages à vide. Et pourtant, on en retient le principal: un souvenir opaque d’images biscornues taillées à même les ténèbres. Quelque part entre le songe lointain et le cauchemar familier. On pourrait dire la même chose de tous les opus du réalisateur, les bons comme les moins bons, sans exception. En interview, Zulawski cite souvent Bergman pour la construction atypique de ses scénarios en affirmant que le meilleur script doit être comme une pièce de théâtre avec seulement des dialogues. Les indications scéniques et le travail sur l’atmosphère se situent, eux, dans le cerveau du metteur en scène. Avec ses trois premiers longs métrages, très peu vus car très censurés, le cinéaste a construit des monuments de bruits et de fureurs gangrenés par le fantastique, le surnaturel et la fantasmagorie. Il serait presque sage de les déconseiller aux âmes sensibles tant ils contiennent des séquences viscérales, outrancières et sulfureuses qui ne seront pas du goût de tout le monde. Chez lui, filmer une histoire, c’est filmer ce qui doit dépasser le spectateur. Décharner la narration pour n’en garder qu’un parfum, une ambiance. Multiplier les strates de sens et d’interprétations pour que le cerveau carbure à toute allure. Le cinéma de Zulawski est un circuit toujours en mouvement, structuré de façon souterraine, travaillé par des énergies mystérieuses. Beau programme.

Conduit à la vitesse d’un cheval au galop, Le diable, son second long métrage, reste l’un de ses indispensables. Sans doute parce que c’est le premier à avoir souffert d’une sanction brutale de la censure. Tel quel, c’est un chef-d’œuvre surréaliste de poésie et d’incarnation d’idées formelles qui décrit un univers rongé par la vermine, débarrassé de spiritualité. On y retrouve déjà l’obsession du diable, la passion braque, le romantisme exacerbé, la manipulation du corps et la peinture Bosch d’un monde en proie aux forces du mal. Des thèmes qui reviennent de manière régulière dans ce cinéma de l’extrême peint par un aliéné prophétique. En surface, le récit prend la forme d’une fable sur la condition humaine à travers l’itinéraire d’un soldat fou, prisonnier dans un couvent, manipulé par son entourage, pendant l’annexion de l’Ouest de la Pologne en 1793 par l’Armée Prussienne. En suivant les moindres agissements d’un taré qui tranche la gorge de ceux qu’ils croisent, Zulawski touche le fond baroque de la folie en adoptant le style de l’instabilité, où les êtres et les choses se répondent pour mieux se contredire, où chaque plan doit surprendre et/ou désamorcer les attentes. De cet usage du personnage et de la narration qui en découle naît un questionnement à propos de l’existence envisagée en tant que leurre permanent. Pourvu de résonances métaphysiques, le film qui propose au passage une incroyable histoire d’amour fonctionne tel un cercle ininterrompu dans lequel règne le chaos. Plus le récit avance, plus il s’enfonce dans l’abstraction.

En montrant l’être humain réduit à l’état de bête vociférante; en prenant un malin plaisir à proposer des fantasmes (la jeune nonne au beau corps vierge) ou à fureter du côté des affaires amorales (relation incestueuse), Zulawski sonde la déliquescence d’un pays en empruntant des voies extrêmement tortueuses. A l’écran, il organise des images perturbantes, multiplie les personnages hystériques comme les rebondissements inattendus. A chaque instant (surtout dans un pareil contexte historique), il refuse la morale comme l’édification pédagogique. Comme dans La femme publique ou plus tard chez Peter Greenaway, on retrouve cette idée selon laquelle le film continue au-delà de ce qu’il montre pendant une durée réduite. Les personnages irréels doivent vivre au-delà de cette limite. Autrement, ça ne sert à rien. Interdit en Pologne because trop violent, malsain et blasphématoire, Le diable est à la fois dérangeant et déroutant, foisonnant et féerique, métaphorique et prosaïque, elliptique et factuel. L’important n’est pas de comprendre (ni même d’aimer) mais de se laisser porter par le flot de sensations et ses propres émotions. A défaut d’être limpide, le voyage est sensoriel et cérébral. Au sens littéral, on a la sensation d’être emporté dans un tourbillon avant d’être suspendu dans le vide.

Son premier long métrage La troisième partie de la nuit, tout aussi inédit que Le diable, révèle quant à lui les qualités visuelles de Zulawski. Qui ne manque pas d’idées provocatrices (un accouchement en direct dès les dix premières minutes, un générique final avec des gros plans sur des poux microscopiques). L’action se déroule à Cracovie en 1940: un homme perd sa femme et son enfantn, butés sous ses yeux par des officiers nazis. Par vengeance, il rejoint la résistance pour combattre l’ennemi. Poursuivi, il trouve refuge chez une femme qui ressemble étrangement à sa femme décédée. Evénement d’autant plus troublant que la femme enceinte accouche sous ses yeux anxieux. Avec le recul, on peut s’amuser des liens extrêmement étroits entre La troisième partie de la nuit et Possession, le premier étant le brouillon du second. Une scène filmée en plongée où un personnage monte des escaliers sera reprise dans Possession qu’il réalisera près de dix ans plus tard. Ce n’est pas le seul point commun. La thématique du double (souvenez-vous des deux Adjani-Iseult dans Possession) y est déjà décortiquée.

Ce genre de détail ne contrarie pas le visionnage de cette inquiétante étrangeté qui reprend un motif Hitchcockien (pensez à Vertigo) pour le transposer dans un univers personnel, hanté par la figure paternelle (Zulawski s’inspire sans équivoque du passé de son père), propice aux débordements paranoïaques et détraquements psy. Plus le récit avance, plus il plonge dans un cauchemar diurne où un espace mental contamine la réalité. Sans en avoir l’air, La troisième partie de la nuit appartient à ces « films purgatoires » où les personnages sont enfermés dans des souvenirs et confrontés dans leur imaginaire à des démons intérieurs (ici, le poids du deuil). Au-delà de la radiographie d’un pays en crise (comme toujours chez Zulawski le portrait individuel cache une dimension allégorique), ce film se distingue par sa capacité à user des modes d’expression différents. On pourrait le décrire comme un film de guerre horrifique où les personnages sont perdus dans des limbes (le vrai sujet du film). L’intrigue équivoque finit par obéir aux chantages des réminiscences et aux caprices des rêves. Imparfaite par essence car dépassée par Possession qui, dans le même domaine, poussait le bouchon onirique mille fois plus loin, cette œuvre rare et précieuse vaut plus que le simple coup d’œil de la curiosité. D’autant que ses dix dernières minutes glacent le sang et hantent l’esprit durablement. Encore une fois, pour public averti.

Dernier film inédit de Zulawski: Sur le Globe d’Argent. Un truc hallucinant – c’est un euphémisme. Une ratatouille d’images « autres » qui agressent les sens. Un énergumène venu d’un autre temps ou, plus précisément, perdu dans le temps. Une rareté de science-fiction psychotronique conçue comme du Jules Verne trash, nourrie d’images tordues à la Moébius et de visions bizarroïdes qu’on ne voit pas ailleurs. Comme si Jodorowsky adaptait Dune et cherchait des noises au cinéma de Malick. Toujours aussi imprévisible, Zulawski raconte comment une équipe de cosmonautes débarque sur la face cachée de la lune pour fonder une nouvelle civilisation et, des années plus tard, aidés par un messie, se soulève contre la domination d’une puissante civilisation ennemie. Il ausculte le même retour à l’état bestial que dans Le diable sur un mode totalement différent (refus de la répétition). L’ensemble post-nuke, bis mais pas trop, prodigieux à chaque plan, est juste sidérant quoique pathologique. Quelque peu «échaudé» par le scandale provoqué par Le diable (sommet de violence barbare), Zulawski est parti en France tourner L’important, c’est d’aimer dont le triomphe – mérité – lui permet de rentrer au pays natal. Là-bas, il prépare pendant deux ans ce projet fantasmé de science-fiction adapté de l’œuvre de son grand-oncle Jerzy Zulawski. Problème: neuf jours avant la fin du tournage, le film, ambitieux et démesuré, est stoppé par les autorités polonaises et 20% du budget passe généreusement à la trappe. Il restera inachevé jusqu’à ce que Zulawski finalise un montage 10 ans plus tard et achève ce dessein fou furieux. Décors surréalistes, intrigue barrée, costumes baroques, interprétation habitée, caractères torturés, séquences chtoniennes, scène d’amour. Tel un fauve lâché dans une arène, Zulawski expérimente avec une bravoure exceptionnelle cette histoire sans fin. Le plaisir de la variation et du contraste est sensible dans la mise en scène où l’énergie, le morcellement et les ruptures de ton ne répondent jamais à des lois. On n’a même pas le temps de définir si tout ce bric-à-brac est ridicule ou sublime; on regarde ça bouche bée en se demandant comment des films pareils peuvent émaner d’un esprit. Totalement nouveau et totalement ancien, cet uppercut qui ne ressemble à rien de ce que vous avez déjà pu voir devrait marquer votre parcours de cinéphile.

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