Blues sisters. Sans nouvelles de son mari exilé en Allemagne depuis des années, Prabha, infirmière à Mumbai, s’interdit toute vie sentimentale. De son côté, Anu, sa jeune colocataire, fréquente en cachette un jeune homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer (comprendre: il est de religion musulmane). Lors d’un séjour dans un village côtier, ces deux femmes empêchées dans leurs désirs entrevoient enfin la promesse d’une liberté nouvelle.
Très délicat, et peut-être trop. Grand Prix du dernier festival de Cannes, All We Imagine as Light, premier contender indien en compétition depuis trois décennies, a fait souffler un bol d’air frais sur une sélection aussi balourde qu’hystéro (la prochaine fois, pense à nous glisser une plaquette de ritaline dans nos tote bags, Titi Frémaux). Dressant le portrait de deux infirmières de Bombay enserrées dans des amours contrariées – duo qui verra triple quand viendra s’y adosser la cantinière de l’établissement – le film refuse de souscrire à une pleine et entière intrigue. Beaucoup des péripéties esquissées n’aboutissent pas (cf. cette non-rencontre amoureuse ou Madame est stratégiquement dissimulée sous une burqa pour pouvoir rejoindre son amant et ainsi braver cet amour licencieux). Le projet est ici tout entier tourné vers les sensations, ces palpitations invisibles qu’on appelle aussi les intermittences du cœur, allant de l’éveil sentimental aux mystérieux objets qu’on déballe de leur colis – ici un autocuiseur made in Germany en forme de retour du réfoulé – qui nous replongent immédiatement dans un passé qu’on croyait enseveli.
Si le film passe beaucoup de temps à évoquer la route, le mouvement, le bouillonnement, la déambulation nocturne, c’est parce que paradoxalement, personne n’a jamais trouvé mieux pour illustrer le sentiment de surplace intérieur. Mais c’est aussi peut-être la limite de ce film en tissé de soi qui préfère toujours le chuchotement au vacarme: certaines situations paraissent comme décharnées, ou trop directement dictées par la nécessité du scénario (tel ce « Je ne comprends pas comment on peut épouser un inconnu? » aboutissant à une réponse sur le mode « Parfois, la personne qu’on croit connaître est, elle aussi, un inconnu »). Et le délicat tissé rejoint parfois le cousu de fil blanc, ce qui est vraiment dommage au vu (et au su!) des évidentes qualités du film, plastiquement imbibé par le réalisme magique et imprégné par une mise en scène qui ne tombe jamais à plat 120 minutes durant. Et qui donne évidemment envie de suivre la suite de la carrière de la réalisatrice de Toute une nuit sans savoir… Cette splendide bossa sifflotée dans un wagon de métro rempli en ouverture du film – scène que le cerveau humain associe spontanément plus au tumulte qu’à un standard de Jobim – dit beaucoup d’All We Imagine As Light: un élégant refuge safe et éthéré qui tombe parfois dans le diaphane.
2 octobre 2024 en salle | 1h 58min | DrameDe Payal Kapadia | Par Payal Kapadia Avec Kani Kusruti, Divya Prabha, Chhaya Kadam |
2 octobre 2024 en salle | 1h 58min | Drame