[ALAN WAKE 2] Jeu vidéo hallucinant, adaptation déguisée du « Twin Peaks: The Return » de David Lynch

On sait depuis la première aventure d’Alan Wake sortie en 2010 tout l’intérêt que porte Remedy pour le cinéma de David Lynch. Alors qu’on retrouve déjà dans Max Payne en 2001 un clin d’œil à Twin Peaks par le biais d’Address Unknown, une mini-série que l’on peut suivre à travers des écrans de télévision disséminés dans le jeu à la manière du feuilleton Invitation to Love, Alan Wake 2 pousse plus loin la citation.

Son cadre, Brights Falls, petite ville de l’Etat de Washington, entourée de montagnes et de forêts de pins, avec son diner, son bureau du shérif et son hôtel luxueux, rappelle évidemment la ville titre de la série co-créée par David Lynch et Mark Frost. Au-delà des références, le jeu adopte une structure sérielle, en épisodes, avec son lot de twists et de cliffhangers. Une structure revue et améliorée en 2016 dans Quantum Break, production très ambitieuse du studio finlandais, qui introduit une expérience interactive inédite. À travers ses voyages dans le temps et son multivers, qui le rapprochent davantage de l’un des modèles de Twin Peaks, La Quatrième Dimension, le jeu offre une multitude de choix au jeu qui lui permette d’influencer son histoire et de débloquer des mini-épisodes d’une série apportant des éclairages sur l’intrigue. Après le cinéma (et la série) comme horizon du jeu vidéo, Sam Lake et ses équipes greffent le premier au second dans une œuvre brouillonne, mais fascinante, qui ouvre alors un nouveau chapitre pour Remedy.

Avec Control en 2019, et surtout Alan Wake 2 cette année, Sam Lake revient à ses obsessions lynchiennes. FBI, corps retrouvé nu proche d’un lac, addiction au café, les premières minutes d’Alan Wake 2 évoquent sans prendre de gants le pilote de Twin Peaks. Mais c’est plutôt dans The Return, la troisième saison tournée 25 ans après, que le jeu puise sa principale inspiration. Au point de passer pour l’adaptation non officielle en jeu vidéo du chef-d’œuvre de David Lynch et Mark Frost.

Quand le premier épisode ne faisait qu’effleurer l’Antre Noire, monde parallèle où réside l’Ombre Noire, une entité qui cherche à envahir le réel, Alan Wake 2 nous y propulse par le biais de son intrigue centrée sur l’écrivain – l’autre fait la part belle à Saga Anderson, agente du FBI venue enquêter sur les meurtres rituels de Bright Falls avec son collègue Alex Casey. L’Antre Noire est présenté comme un lieu qui se nourrit de l’esprit de ceux qui y résident, prenant ici la forme d’un New-York cauchemardesque, ville où Alan vivait avec sa compagne Alice. En dehors de l’Ombre Noire, Alan Wake croise d’autres résidents: Mr. Door, un homme mystérieux qui se fait passer pour un animateur de talk show, mais qui semble tenir un rôle clef; Ahti, un concierge aux discours énigmatiques et qui a la faculté de passer du monde réel à l’Antre Noire; le Shérif Breaker, jeté ici contre son gré, et qui cherche un moyen de s’échapper. Enfin, Alan fait face à deux de ses doubles. Thomas Zane, un réalisateur finlandais des années 70 qui a connu un succès d’estime avec son premier long-métrage, et Grincement, doppelganger malfaisant qui cherche à rejoindre le monde réel pour le modeler à son image. L’Antre Noire n’est ni plus ni moins qu’un décalque de la Black Lodge, et ses habitants font écho à l’Homme venu d’ailleurs, Mike, Le Géant ou encore le terrifiant Bob.

Tout l’enjeu dramatique de Alan Wake 2 tourne autour du « retour » de l’écrivain dans le monde réel. Le livre que ce dernier écrit pour parvenir à s’échapper, puisque l’Antre Noire donne vie aux œuvres d’art, se nomme d’ailleurs « Return », et les différents chapitres de l’aventure de Saga Anderson, sont autant de déclinaisons de ce même titre: « Return 1 », « Return 2 », « Return 3 », etc. C’est elle et Alex Casey, le curieux homonyme du héros des polars horrifiques écrits par Alan Wake, qui font tout leur possible pour mettre en œuvre le plan de l’écrivain, comme les agents Gordon Cole, Tammy Preston, Albert Rosenfeld dans Twin Peaks: The Return. S’il ne revient pas dans la peau d’un personnage hébété comme Dougie Jones, le retour d’Alan Wake rime avec détour. À son arrivée à Bright Falls, c’est à la fois lui et son double Grincement qui réintègrent le monde réel.

On pourrait écrire des milliers de signes sur les connivences entre le jeu et la série, mentionner sa fin sur les mots « ce n’est pas une boucle, c’est une spirale », un cliffhanger qui fait l’effet à la fois d’une révélation et d’une porte ouverte vers une infinité d’hypothèses, et qui renvoie au « en quelle année sommes-nous? » de Twin Peaks The Return, mais on passerait à côté de ce qui est l’élément le plus fascinant d’Alan Wake 2. Bien aidés par les évolutions techniques dans le secteur vidéoludique, le jeu marque l’entrée dans une ère où les images virtuelles se fondent dans les images cinématographiques. La nouvelle aventure de l’écrivain est d’abord une révolution artistique époustouflante, principale qualité de ce survival horror tiraillé entre un gameplay classique, mais efficace et des envolées graphiques et narratives.

Alan Wake 2 est ponctué de séquences en live action, comme un FMV (ou Full Motion Video, ces jeux qui utilisent des vidéos filmées), mettant en scène les acteurs qui ont donné leurs traits aux différents personnages du jeu par motion capture. Un procédé d’une fascinante étrangeté, proprement lynchien, sans en emprunter la grammaire cinématographique. Comme David Lynch, le créateur, Sam Lake, donne également de sa personne en incarnant Alex Casey. À d’autres moments, Alan Wake 2 superpose images de film et images de jeu, par jeu de miroirs, d’écrans (le chapitre « Chantons » en forme de comédie musicale, qui en use et abuse, nous restera longtemps en mémoire) et surtout par surimpressions, un des effets favoris du réalisateur américain. Une technique aussi aberrante que sidérante, qui rend de plus en plus poreuse la frontière entre jeu vidéo et cinéma. C’est là peut-être l’acte le plus lynchien d’Alan Wake 2, David Lynch étant un artiste aux multiples facettes, à la fois cinéaste, peintre, musicien, plasticien. Et même tout à la fois, comme dans son opus magnum, Twin Peaks: The Return. M.B.

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