Adieu Wakefield Poole (1936-2021)

Wakefield Poole, danseur et réalisateur de films X, dont l’immense Bijou, vient de nous quitter à l’âge de 85 ans.

Quelque part sur Fire Island, un apollon s’ébroue au ralenti en sortant de l’eau. Sur la rive, une bouche offerte l’attend: plus rien n’existe autour de ces «boys in the sand». Au comble de l’hédonisme, la scène hante encore le cinéma gay d’aujourd’hui, de Guiraudie dans L’inconnu du Lac à Daniel Nolasco dans Vent Chaud (dont il reprend certains plans tels quels). Le réalisateur de cette escapade au fil de l’eau, l’ancien danseur Wakefield Poole, n’a pas inventé le porno gay (il a toujours existé, diffusé sous le manteau, comme le porno en général) mais il lui a donné une image, un corps, une existence. Dans Boys in the Sand, trois vignettes et trois coït : au bord de la mer, de la piscine, sur un lit. De la musique et c’est tout. Choix économique ou pas, Poole fera de cette forme abstraite sa favorite: seuls les mouvements du désir comptent. Le film fera un tabac un an avant le phénomène Deep Throat, faisant éclore un monde entre hommes qui pourra enfin libérer, à une certaine échelle, ce qui était emprisonné. Dans ces films, on oublie le réel, l’hétérosexualité, les conventions, les interdits. On oublie le reste et on s’y perd. Et la perdition sera encore plus totale dans Bijou, chef-d’oeuvre de son auteur, où un ouvrier alanguit par la promesse d’une rencontre se perd dans une backroom fantasmagorique. Sans aucun doute le Behind the Green Door gay, avec le même sentiment de vertige, le même goût pour le psychédélisme, la même appétence des corps. En 1973, Poole tentera même une excursion dans un érotisme moins gay avec Bible, gentil délire vaguement blasphématoire à la Derek Jarman qui confirme que le bonhomme est plus à l’aise quand il doit filmer des queues gonflées. Dans Moving!, il filme le rêve de la banlieue américaine par le prisme du sexe homo, allant jusqu’à inclure naturellement le fist fucking au coeur des ébats. Take one, plus expérimental et à la lisière du documentaire, met en image des fantasmes épars que racontent quelques moustachus de San Francisco: bel échantillon d’un Eden lointain. La réalité viendra rattraper le cinéma de Poole avec l’arrivée du Sida: sa courte période 80’s décline en qualité, jusqu’à un Boys in the Sand II rigide, attestant de l’appauvrissement du genre. Il préféra d’ailleurs ne plus réitérer. En 2003, un documentaire, I Always Said Yes: The Many Lives of Wakefield Poole, reviendra sur sa carrière et ses films seront exhumés par l’éditeur américain Vinegar Syndrome, permettant enfin de les faire exister à nouveau. De beaux films autant que des témoignages d’un paradis perdu, qui aujourd’hui continue hélas de s’effacer du grand tableau noir du cinéma. Poole vient de nous quitter à l’âge de 85 ans. J.M.

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