Adieu Michel Ciment (1938-2023)

0
1170
Photo de Laurent Emmanuel (AFP) via le communiqué de presse du Festival de Cannes

Vous l’avez vu sur vos réseaux sociaux qui ont, le temps d’une nuit, délaissé l’actu internationale: Michel Ciment est mort hier à l’âge de 85 ans. Un âge qu’on dit canonique pour une personne normalement proportionnée, mais qui, dans le cas du Monsieur, ne paraissait pas si conséquent: on continuait à l’entendre au Masque, on l’applaudissait lors d’une récente journée hommage à Lumière, on le voyait accompagner Jerry Schatzberg inaugurer son rutilant fauteuil à la Cinémathèque… Si son débit s’était ralenti ces dernières années, s’il avait besoin d’une canne pour arpenter les turbulents couloirs cannois (où le festivalier imbibé fait d’habitude peu de cas des personnes âgées), le Michel Ciment paraissait à tout le monde solide sur ses bases: on allait quand même pas l’enterrer juste après Tavernier, Godard, Chardère et autres hommes-totem de la cinéphilie moderne qui paraissaient immortels!

On ne va pas se mentir: Michel Ciment était loin de faire l’unanimité dans nos cercles amico-critiques, et ses éditos dans Positif – marqués par une peur panique de la mode et des gloires passagères – se voyaient souvent cassés en deux par des cinéphiles influents dont le capital légitime s’était lui construit, autre temps, sur les réseaux sociaux. Il passait aux yeux de beaucoup pour un dogmatique, capitalisant sur d’éternelles marottes (ce MacMahonien à la voix claire avait, lui aussi, son carré d’or: Kubrick, Losey, Rosi, Campion). Et pourtant…

Membre – comme votre heureux serviteur – du Jury littéraire organisé annuellement par le Syndicat de la Critique, Michel Ciment était une curieuse statue du commandeur: il pouvait, lors d’une réunion, vous prendre à part pour évoquer avec un sourire de gamin telle ou telle cinématographie mal élucidée, ou rouspéter qu’on passe un peu rapidement sur tel ouvrage qu’il avait lu – dans la langue de Shakespeare et 24 mois plus tôt! (Michel connaissait les meilleurs fournisseurs du globe) – qu’il tenait lui pour un maître opus… Son statut de consultant/célébrité au sein du Jury n’allait d’ailleurs sans occasionner des querelles et des revirements dans notre brave équipe, l’exercice critique ayant évidemment à voir avec la soif de (correctement) convaincre. Son visage s’illuminait à chaque prise de parole et ce n’était pas la peine d’avoir émietté sa biographie en diagonale pour comprendre que ces deux yeux-là devaient tout autant frétiller lorsqu’ils sortaient d’une salle obscure 70 ans plus tôt. On voyait rarement pareille vitalité chez d’autres vieux messieurs, et c’était d’ailleurs ce qui rendait ces réunions souvent calées au vendredi – la prochaine est était programmée dans trois jours – si plaisantes.

Et puis Michel Ciment, ce sont aussi des souvenirs imbriqués dans la tête d’à peu près toutes les générations de cinéphiles environnantes, à des stades d’avancement très divers. Je me souviens, dans l’ordre : d’une projection de Main basse sur la ville au Grand Action peu de temps après la mort de Rosi dans le cadre du ciné-club Positif (film aridissime très mal reçu par ma personne à l’époque, mais éclairage post-projection passionnant). D’une projo surprise de Phantom Thread à la Cinémathèque avec Paul Thomas Anderson venu présenter le divin objet en Langlois: à la fin du débat entre le cinéaste-couturier et Frédéric Bonnaud, Ciment bondit de son siège (effrayant presque les malabars de la sécurité) pour aller saluer avec un enthousiasme adolescent le papa de Magnolia et There Will Be Blood. Un gamin, on vous dit… Et puis il y a aussi les séances où on n’était pas, mais où c’est un peu comme si on y était: je pense à cette Leçon de Cinéma de William Friedkin à Cannes en 2016, modérée par notre homme de granit, et qui prend aujourd’hui une valeur très bien cotée sur ebay.

On se quitte avec notre Philippe Rouyer national (who else?) pour lui dire un dernier au revoir, et on adresse nos plus chaleureuses pensées aux collègues postivistes:

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici