Adieu Melvin Van Peebles (1932-2021)

Melvin Van Peebles, cinéaste, acteur, musicien et romancier, auteur en 1971 du culte Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, film qui ouvrira la voie au courant Blaxploitation, est décédé à 89 ans. Spike Lee le considérait comme « le parrain du cinéma noir moderne »

Né en 1932 à Chicago, cet autodidacte est arrivé au cinéma par des chemins de traverse. Vendeur de fringues d’occasion, navigateur sur un bombardier à réaction, portraitiste au Mexique, conducteur de tramway à San Francisco où il tourne de premiers courts métrages, étudiant en astronomie aux Pays-Bas… C’est à ce moment là qu’Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque, l’invite à Paris pour montrer ses courts métrages. Il débarque en auto-stop en France où il galère, chante pour gagner sa croûte, se lie avec l’auteur de romans policiers Chester Himes et fait avec Wolinski une bande dessinée à partir de La reine des pommes. Il collabore également au magazine Hara-Kiri pour lequel il écrit des contes (Le Chinois du XIVème, illustré par Topor).

A cette époque, il écrit cinq romans dont La permission, un livre qui lui ouvre les portes du CNC où il obtient le statut de réalisateur. Il reçoit également une aide au financement de 70 000 dollars qu’il investit dans la réalisation de son premier long-métrage en 1968 (adaptation éponyme de son roman, histoire d’amour d’un GI noir et d’une Française blanche, tourné en noir et blanc). La même année, il sort un album en avance, Brer Soul, mélange radical de jazz et de funk avec des textes plus parlés que chantés, souvent présenté comme un album précurseur du rap au même titre que les premiers albums des Last Poets. Avant de retourner au cinéma et de tourner la comédie satirique Kafkaïenne Watermelon Man en 1970 à Hollywood, dans laquelle un homme blanc se réveille dans la peau d’un homme noir.

L’année suivante, avec des moyens dérisoires (dix-neuf jours de tournage, un budget restreint de 500 000 dollars et des acteurs pris dans la rue), Melvin Van Peebles signe Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, premier film américain réalisé, interprété et financé par un Noir que les studios d’alors ont refusé de produire. Il y raconte la révolte d’un Noir, issu du ghetto de Watts à Los Angeles, contre les forces de police. Sans être pour autant un militant, il devient un héros de la lutte contre la société blanche raciste. Un film, contemporain du «Black Power», véritable tranche de vie dans les ghettos, correspondant aux convulsions de l’époque: les émeutes de Watts, le quartier noir de Los Angeles, en 1965, le meurtre de Malcolm X la même année, celui de Martin Luther King en 1968, et les bavures permanentes des forces de police dans les ghettos. Film important sans en avoir l’air: il a jeté les bases du cinéma noir indépendant aux Etats-Unis, véritable manifeste contre la répression policière envers les Noirs dans ce pays. La revanche d’Hollywood, qui lui avait offert un pont d’or sur son long précédent, fut de classer le film X, le film sort dans deux salles, avant d’être distribué dans tout le pays et de faire 14 millions de dollars de recettes.

Pour Saint Clair Bourne, l’un des rares cinéastes noirs de l’époque, il s’agit d’«une date capitale dans l’histoire du cinéma noir américain, et dans les mouvements politiques noirs de l’époque, qui trouvaient l’exemple parfait d’un Noir qui parvenait à changer le cours de son destin». En conjuguant film de genre et d’ex pression militante, Melvin Van Peebles a ainsi ouvert la voie à la blaxploitation et donc à de nombreux réalisateurs, producteurs et comédiens noirs chez l’Oncle Sam. Les studios s’emploieront par la suite du phénomène (Shaft, de Gordon Parks, le deuxième film du genre). Et l’histoire de se répéter sans fin: de Spike Lee à Nia Da Costa (la jeune réalisatrice du Candyman version 2021), des générations entières lui doivent beaucoup. Parmi toutes les productions de Melvin Van Peebles, on signalera une vraie curiosité chaos introuvable: son Titane à lui, à savoir Vrooom Vroom Vrooom, un court métrage érotico-fantastique découvert il y a des années sur Arté, qui faisait partie en 1995 de la collection Tales of Erotica (sélection de courts cul avec fins inattendues), réunissant également The Insatiable Mrs. Kirsch de Ken Russell, The Dutch Master de Susan Seidelman et Wet de Bob Rafelson. Et dans lequel un jeune homme, sauvant une vieille femme magicienne d’un accident, voyait ses voeux exaucés et tombait amoureux d’une femme-moto. Et où Melvin se moquait des fantasmes masculins.

Le père de l’acteur-réalisateur Mario Van Peebles est décédé le mardi 21 septembre à son domicile de Manhattan. Sa famille a annoncé son décès dans un communiqué: «Au cours d’une carrière inégalée, caractérisée par une innovation incessante, une curiosité sans limite et une empathie spirituelle, Melvin Van Peebles a laissé une marque indélébile dans le paysage culturel international à travers ses films, ses romans, ses pièces de théâtre et sa musique», peut-on lire dans le communiqué. «Son œuvre reste essentielle et est célébrée au New York Film Festival ce week-end avec la projection du 50e anniversaire de son film phare Sweet Sweetback’s Baadasssss Song et une reprise de sa pièce «Ain’t Supposed to Die a Natural Death», prévue pour un retour à Broadway l’année prochaine», ajoutent ses proches.

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