Zé est mort, Vive Zé ! Et voilà que le réalisateur brésilien le plus chaos de l’histoire du cinéma vient de tirer sa révérence…
José Mojica Marins était peut-être une des dernières légendes du cinéma fantastique encore debout. Légende oui, icône, mythe, star, tout ce que vous voulez. L’homme était indissociable de son personnage Ze do Caixao (ou Coffin Joe/Zé du Cercueil), qu’il vit apparaître dans un cauchemar : plus fou que tous les fous, il finit par devenir sa propre nemesis. Chapeau haut de forme, barbe noire, cape virevoltante et ongles longs (que Mojica Marins cessera de couper tant par soucis de réalisme que de mimétisme), quelque part entre le magicien maléfique et le Zaroff latino, déjà une sorte d’anachronisme dans un cinéma de genre en pleine mutation. D’un apparat digne du cirque, référence qu’il revendique d’ailleurs à 100 %, Mojica Marins fait de sa catharsis un être sentencieux et anticlérical, à mi-chemin entre un méchant de James Bond, Maldoror et le Marquis de Sade, habité par un mauvais esprit très bunuelien sur les bords. Au début des années 60, il secoue un cinéma brésilien déjà bercé par les balbutiements de ce qu’on appelait le cinéma novo : Marins annonçait le boom du cinéma d’exploitation trash, faisant vivre des aventures atroces et exaltantes à son alter-ego cinématographique. À Minuit je posséderai ton âme (1963) ou Cette nuit je m’incarnerai dans ton cadavre (1967): titres évocateurs et promesses nocturnes pour des films sans demi-mesure, frappés de visions infernales, littéralement nez à nez avec la mort. Une mort sale et putride, noyée dans les odeurs de terre et de charogne : la même que célébrera Tonton Fulci quelques années plus tard. Bricolé et outrageusement morbide, ce diptyque de l’enfer – auquel on pourrait ajouter l’anthologie O Estranho Mundo de Zé do Caixão (1968) où le cannibalisme et la nécrophilie n’effrayent pas notre serviteur – impressionne encore par sa cruauté et ses images hantées.
Après L’éveil de la bête (1969), réquisitoire délirant anti-drogue où des pécheurs finissaient sous le joug de Zé, Mojica Marins choisit la facilité et devient une marque de fabrique, un guest, un label, tout en restant l’ennemi numéro 1 de la censure. De la télé à la bande-dessinée, plus rien ne l’arrête. Son univers macabre à l’identité très forte se dilue dans des titres médiocres mais traversés de réflexions méta : dans Estupro (1979), le réalisateur joue un cavaleur sadique qui finira sauvagement castré, puis s’offre un véritable best-of dans le très fatigué et psyché Delirios de um anormal (1978) ou incarne son propre rôle dans Exorcismo Negro (1974). Cet étrange regard sur lui-même et son travail, il le prolonge même dans ses pornos 24 Horas de Sexo Explícito (1985) et 48 Horas de Sexo Alucinante (1987), où il se filme tournant son propre remake ! Après plusieurs années de calme, où il collaborera tout de même avec le groupe Necrophagia qui lui dédira un album entier, Marins fait revivre Zé pour un ultime tour de piste en 2007 : Embodiment of Evil s’impose en délire hardgore d’une vivacité et d’une méchanceté vertigineuse, où Papy Marins ne se contente plus d’approfondir la mythologie de son personnage, et n’hésite pas à taper sur les dérives politiques et policières de son pays. Le film reste encore inédit en France, en espérant qu’une réhabilitation fasse son œuvre… Affaibli par une santé de plus en plus fragile, José Mojica Marins a tiré sa révérence à l’âge de 83 ans.

