Adieu Edith Scob (1937-2019)

60 ans de carrière pour la muse énigmatique de George Franju, qui rejoint le convoi funéraire des frenchy vétérans partis cette année (Legrand, Varda, Marielle, Brisseau). Ça commence à bien faire, cette affaire.

PAR GAUTIER ROOS

Question on ne peut plus sérieuse: avez-vous reçu une alerte push vous informant de la mort de la dame? Nous, non. Sauf égarement de notre part, la plupart des médias ne daigne même plus nous prévenir quand décède une figure inconnue des radars des millennials: avoir été le visage de l’un des films français les plus régulièrement cités par la mappemonde cinéphilie n’est plus la garantie de quoi que ce soit. On est doublement tristes aujourd’hui, et c’est aussi parce qu’on aurait aimé voir le nom de cette grande dame émerger dans nos trending topics Twitter, plutôt qu’une demi-douzaine de hashtags sur les soldes. Ce coup de gueule passé, embrayons sur un hommage express.

Impossible de se départir d’un rôle aussi marquant que celui de la cobaye Christiane Génessier dans Les Yeux sans visage (1960), victime qui s’émancipera des griffes d’un paternel un peu trop protecteur, flirtant avec le délire criminel (le Pygmalion Pierre Brasseur, dont il est inutile de rappeler à quel point il est immense). Les chiens, la greffe, les cages qui s’ouvrent, les colombes blanches: quel film a mieux réussi à marier l’onirisme, le beau et l’étrange? Pas plus tard que la semaine dernière, on vous parlait de Chained for Life, qui s’ouvre sur un bloc opératoire avec cette assistante étrange qui ne cherche pas à dissimuler son accent virilo-rugueux: l’empreinte du film de Franju est aujourd’hui partout.

Cette partition mettra la jeune carrière d’Edith sur orbite, autant qu’elle l’éloignera des plateaux des réalisateurs les plus en vue de la Nouvelle Vague (seuls Pierre Kast et Jean-Daniel Pollet la feront tourner au cours de ces années fastes). Partenaire de l’essor de la fiction TV dans cette décennie ORTF dont elle est l’un des visages familiers, Edith peine pourtant à retrouver un premier rôle au cinéma. Voilà ce qu’elle dira dans un entretien mené par Nicolas Stanzick dans les Cahiers en janvier 2018: « Le téléphone ne sonnait donc jamais pour m’offrir un rôle de jeune fille bien dans ses pompes pour un film de la Nouvelle Vague ou autre. Il y a très peu de films de cette époque où j’ai un comportement normal, aucune séquence où par exemple je prends mon petit-déjeuner, où mon amoureux et moi nous envoyons des boules de neige… C’est le genre de chose que je fais aussi pas trop mal, mais ça m’était interdit« .

La jeune fille timide presque emmurée dans le mutisme va finalement se relâcher, faisant tomber les masques à partir d’une seconde carrière post-Vénus Beauté (Institut) en 1999 : on la verra désormais plus régulièrement comme matriarche en proie aux questions de succession (L’heure d’été d’Assayas) ou en grand-mère préparant ses derniers jours à l’écart du monde (le récent Mon inconnue d’Hugo Gélin). Mais c’est bien Leos Carax qui lui rendra sa jouvence et son jeu d’origine dans Holy Motors en 2012: un dernier baroud d’honneur dans une carrière que le chaos a observé de près.

Adieu chère Edith, et tant pis si les chaines de télé ne bousculent pas leur grille pour aménager une programmation hommage à la hâte: nous on sait quelle grande dame on vient de perdre…

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