Adieu David Lynch (1946-2025)

Il est des choses que l’on aimerait ne jamais avoir à écrire: David Lynch est mort ce jeudi 16 janvier 2025, à l’âge de 78 ans. Le réalisateur était l’auteur de dix longs métrages sortis entre 1977 (Eraserhead) et 2006 (Inland Empire), autant de films inoubliables (Mulholland Drive, Lost Highway, Blue Velvet, Sailor et Lula, Twin Peaks: fire walk with me…) et de séries non moins (Twin Peaks et ses trois saisons). Il nous laisse orphelins, inconsolables. L’été dernier, celui qui résidait justement à Mulholland Drive, près de Hollywood, avait révélé sur X qu’il souffrait d’un emphysème pulmonaire, « le prix à payer » pour des « années de cigarettes ». On laisse cette page ouverte pour lui rendre hommage. Si vous souhaitez nous faire parvenir vos souvenirs de cinéma chaos avec David Lynch (témoignage, photo etc.), envoyez-les à redaction@chaosreign.fr et nous les publierons ci-dessous.

MESSAGE DE JIM JORNUSCH envoyé le vendredi 17 janvier à 9h14

« Dans la famille fan-art, je demande le mobilier.
Cette petite sidetable, réalisée il y a quelques années et largement inspirée par son univers graphique.
J’en ai fabriqué deux : une pour la tasse de café, une pour la part de cherry pie.
Hommage avec traces de mug au dernier artiste total (on retiendra tous ses films, mais toute l’arrière-boutique créative – et elle est vaste – de cet immense bonhomme mérite bien plus qu’un coup d’œil).
Fare well, David. »

——————————————————————————————————

MESSAGE DE TIMOTHÉ TRICART envoyé le vendredi 17 janvier à 18h10

Bonjour,
Comme vous tous je partage la peine et le choc de l’annonce du décès de David Lynch.
Je vous partage donc un petit texte qui me tient à cœur, ayant appris la mort de ce dernier dans un contexte un peu particulier :
J’ai appris la mort de Monsieur Lynch hier, comme tout le monde mais pas n’importe où… dans une salle de cinéma, et pas pour n’importe quel film, Vertigo d’Alfred Hitchcock. L’annonce soudaine de sa mort avant la séance avait de quoi donner des vertiges. Le générique psychédélique sur la musique de Bernard Herrmann commence plongeant la salle dans un état de transe. J’ai l’impression de tomber du haut d’un gratte-ciel et mes pensées tournent en boucle: « David Lynch est mort, David Lynch est mort, David Lynch est mort »… J’aime à croire que ma présence dans cette salle, à ce moment pour voir un des films préférés du Monsieur n’est pas un hasard.
Ne nous laissons pas consumer par la perte de ce grand cinéaste comme le Détective Scottie incarné par James Stewart qui tente en vain de faire revivre Madeleine. David Lynch est mort. Il était unique, tout comme l’était Hitchcock, tous les deux fruit rare d’une même galaxie… C’est une immense perte pour le cinéma, mais notre subconscient restera à jamais nourri de ses rêves éveillés…
One chants out between two worlds :
Fire Walk With You Mister Lynch
Je vous remercie infiniment pour la création de cette page.
Bien à vous,
Timothé Tricart

——————————————————————————————————

MESSAGE DE MIRA KALIL envoyé le vendredi 17 janvier à 19h57

Chaque mot, chaque œuvre que Lynch a partagé avec le monde résonnait en moi d’une manière profonde et intime. Il n’était pas seulement un reflet de mes pensées ou de mes émotions; il incarnait une part de mon âme, une vision du monde qui m’était presque familière, comme un écho de mes propres luttes, mes doutes, mes rêves. Son univers, étrange et fascinant, me parlait d’une manière qui me dépassait, qui me touchait au plus profond de mon être, comme si ses créations étaient une traduction de ce que je n’arrivais pas à exprimer moi-même.

Sa perte est une perte d’une part essentielle de ma vision du monde. C’est un vide immense, un gouffre qui s’ouvre dans ma réalité, un silence où se tenaient ses images, ses mots, ses idées. Il n’était pas juste un artiste, il était un phare dans une mer d’incertitude. Sa disparition laisse derrière elle un vide que rien ni personne ne pourra combler, un trou béant qui emplit l’espace de sa présence inouïe. C’est un déchirement. Un de ces moments où le monde semble un peu plus froid, un peu plus incompréhensible, comme si la lumière s’était éteinte dans un coin de l’univers que j’avais appris à aimer.

Revoir ses œuvres ces derniers jours n’a fait qu’accentuer cette connexion déjà si forte que j’avais avec lui. Il y a comme une étrange symbiose qui s’opère quand on plonge à nouveau dans son univers, une sensation d’être plus proche de lui, comme si chaque image, chaque mot, chaque silence devenait une extension de lui-même, un dialogue continu entre ses pensées et les miennes. Quand j’ai vu Fire walk with me, j’ai eu le sentiment que quelque chose de plus grand se manifestait, comme si sa propre perception de la vie et de la mort, de l’étrangeté du monde, se tissait directement avec la mienne.

Sa mort, maintenant, semble encore plus poignante et chargée de sens. Ses œuvres, dans cette lumière, prennent une dimension nouvelle.

Il avait une manière unique de capturer la fragilité de l’existence, de montrer la beauté dans l’absurde, d’illustrer la vie et la mort avec une intensité rare. Regarder tout cela aujourd’hui, en sachant qu’il n’est plus là, transforme cette œuvre en un testament vibrant, presque un adieu silencieux. C’est comme si chaque image, chaque scène, portait en elle l’écho de ce départ imminent, un départ qui, finalement, touche encore plus profondément parce que sa vision du monde était si intime, si ouverte à la condition humaine. C’est une perte qui n’est pas simplement celle d’un artiste, mais d’un regard sur l’existence elle-même, un regard qui m’accompagnait et me comprenait d’une manière qui me semble désormais inatteignable.

Ma première rencontre avec l’univers de Lynch a été Twin peaks.

C’était il y’a longtemps, et cette œuvre m’a littéralement frappé. Si fort émotionnellement que je n’ai jamais pu la terminer à l’époque, elle m’a hanté pendant des années, c’est plus qu’une série c’est un miroir tendu vers quelques chose d’immense et pus grand que moi, quelque chose que je ne saurais jamais nommer

C’était à une période de ma vie où je me sentais déraciné et sans identité, il m’a montré qui j’étais.. il m’a appris à regarder profondément en moi et à voir se que le cinéma pouvait être, il ne s’agit pas d’histoires et d’images avec lui, mais d’une expérience métaphysique, il restera pour moi toujours la porte vers l’inconnu.

J’ai eu le courage de revenir à Twin Peaks récemment, et ce feu et cette obsession qui m’avait consumée à l’époque, a resurgi avec une intensité dévorante, chaque épisode, chaque morceau me faisait vibrer de manière unique que seule cette œuvre pouvait provoquer.

Depuis hier., je revois Laura souriant à cet ange dans la lumière, ce sourire qui semble à la fois le poids de sa souffrance et une délivrance sublime, je revis la mort de leland cet instant où tout s’effondre, où l’on est confronté à l’abîme de la douleur humaine et peut-être une rédemption.. Et je repense à Lynch à son départ et à la manière dont il nous a offert une vision de l’au-delà, une vision où la lumière et l’ombre dansent ensemble, il ne s’est pas contenté de raconter des histoires il a traversé les frontières du visible pour nous montrer ce qui se cache derrière le voile rouge.

Merci d’avoir su me montrer qu’il y a du silence derrière le bruit, de la lumière dans l’obscurité et de m’avoir promis que même dans le chaos, une paix est possible.

——————————————————————————————————

MESSAGE DE STÉPHANE FRAISSE envoyé le samedi 18 janvier à 13h52

——————————————————————————————————

MESSAGE DE CLEMENT MASSIEU envoyé le dimanche 19 janvier à 11h03

VOYAGES À LYNCHLAND

Je m’en remets pas.

Je sais pas par où commencer. Autant faire ça chronologiquement — la petite chronique en accéléré de mes voyages à Lynchland. J’ai onze ans. Mulholland Drive passe à la TV. J’y comprends rien. Évidemment. J’y comprends rien mais je comprends quand même une chose, peut-être la plus importante : c’est qu’y comprendre quelque chose est finalement très secondaire, voire n’a aucune importance. C’est renversant. (La scène du lit… L’un de mes premiers émois érotiques. Onze ans. Pas étonnant que le film bascule après ça.) D’une beauté, d’une sensualité folle. Mystère total. Je n’y comprends rien. Je suis marqué à vie.

Après ça, Eraserhead, Elephant Man, Blue Velvet, Wild at Heart, Lost Highway… À quatorze ans, la mère d’un ami me prête l’intégrale de Twin Peaks en DVD (saisons 1 & 2 à l’époque, il n’est pas encore question d’une troisième). Je tombe dedans comme on tombe dans un rêve, sans jamais songer à en revenir un jour. Et d’ailleurs j’en suis jamais revenu. Je tombe amoureux de tous les personnages. Je tombe amoureux des paysages, de leur musique… Je tombe amoureux de chaque visage, chaque image, chaque son, chaque geste. Je tombe amoureux du café. Plus tard, je deviendrai accro. Au café. À Lynch, je le suis déjà.

Et puis vient Inland Empire. Délire totale, interdit. Dérangeant comme jamais. Est-ce que j’aime ce film, la première fois que je le vois ? Difficile à dire. Il n’est pas somptueux comme Mulholland Dr., n’en a pas la beauté, l’évidence. Il est beaucoup plus ardu. Là où Mulholland… racontait le délitement d’un beau rêve, trop séduisant pour être honnête, Inland Empire n’est qu’un long et épuisant cauchemar de bout en bout. Un cauchemar enregistré en direct et sans détour, sans fard ni glamour, sur un mode quasi documentaire. Aucune pitié. Aucune concession. Un film franchement mal-aimable. Et qui me fascine profondément. Son image me fascine. Autant celle de Mulholland Dr. était belle et profonde, sexy, ouatée, autant celle d’Inland… est sinistre et sale, grouillante, étouffante, comme si elle se décomposait sous nos yeux. J’ai appris à aimer ce film, à l’aimer follement. Aujourd’hui je le considère comme un de ses travaux les plus aboutis et fascinants — sans aucun doute son film le plus libre, le plus fou, le plus radical. (Lynchland est une terre sans compromis.)

Puis il y a eu Twin Peaks The Return. L’inattendu, l’inespéré — l’impossible retour. À partir du moment où la saison 3 a été annoncée, j’ai vécu deux années dans un état de fébrilité totale. À taper tous les jours (je n’exagère pas, TOUS LES JOURS) dans la barre de recherche Google les lettres D-A-V-I-D-L-Y-N-C-H ou T-W-I-N-P-E-A-K-S, à la recherche de nouvelles à me mettre sous la dent, la moindre petite miette d’information sur le projet en cours. Deux ans. Deux ans où presque aucune info n’a filtré, aucune image, ou bien seulement au compte-goutte. Secret défense, mystère absolu. Quand Lynch a annoncé se retirer du projet parce qu’on ne lui permettait pas de faire ce qu’il voulait, j’ai cru mourir (je sais j’ai aucun chill…). Et puis non, finalement, il est resté, et le tournage s’est fait.

Mais à quoi fallait-il s’attendre ? Une réussite ou un ratage complet ? Un énième doudou nostalgique pour les fans de la première heure, ou quelque chose d’autre, de totalement nouveau ? Quand les deux premiers épisodes sont enfin sortis, j’avais beau savoir qu’il fallait s’attendre à tout, que tout était possible avec lui, j’ai été secoué. Bouleversé. Sidéré. Je m’y attendais pas. Pas à ce point. Encore une fois, et comme souvent avec Lynch (mais cette fois plus que jamais), je me suis dit : « Okay… ça doit être ça, la liberté. »

Je vais pas ergoter sur cette ultime saison de Twin Peaks — sur ce qui sera donc (les larmes me montent rien que d’écrire ça) la conclusion magistrale d’une œuvre visionnaire, celle du plus grand cinéaste-sorcier de tous les temps. Beaucoup de choses, et de très belles (merci Pacôme Thiellement), ont déjà été écrites dessus. Quant à moi qu’est-ce que j’en ai à foutre de savoir si c’est une série ou un film-de-18-heures-découpé-en-18-parties ? L’un ou l’autre, ça reste l’œuvre la plus belle, la plus folle et la plus libre que j’ai pu voir ces dernières années — la meilleure chose qui soit arrivée au cinéma depuis un bout de temps. Un objet filmique majeur et inclassable, d’une plasticité délirante, protéiforme. Lynch faisait plus que des films (ou de la musique ou de la peinture) : il créait des mondes, des environnements, vivant de leur propre vie et imposant leur propre rythme, hypnotisant. Des mondes dont la texture et l’épaisseur sont telles que leur atmosphère devient palpable, qu’elle semble littéralement transpirer de l’image, déborder du cadre de l’écran, pour imprégner le réel et en révéler les dimensions cachées.

On a pu dire du cinéma de Lynch qu’il était complexe, hermétique, obscur, voire cérébral. Connerie. Lynch était tout sauf un cérébral — il était même exactement le contraire. Son travail n’a rien de cérébral. Lynch était un primitif, presque un naïf — ce qui ne l’a jamais empêché d’avoir la parfaite maîtrise de ce qu’il faisait. Inland Empire, comme la dernière saison de Twin Peaks, rappelle qu’avant même d’être cinéaste, Lynch était avant tout un peintre et un plasticien. Ses films sont d’une matérialité presque organique, qui vous prend aux tripes. Un cinéma de textures avant tout, d’une qualité visuelle et sonore incomparable, doté d’un sens de l’humour et du burlesque, de l’horreur et de la beauté qui le rendent unique, au point de vous provoquer une angoisse sourde parfois, viscérale. D’autant plus viscérale que définir la nature de cette angoisse est difficile. Je pense que l’atmosphère si particulière, si obsédante des films de Lynch est due (en partie en tout cas) à l’extrême attention qu’il porte aux détails et à chaque élément du décor et du récit — attention poussée à un tel degré que même les choses les plus ordinaires semblent, devant sa caméra, revêtir une signification profonde, un mystère impénétrable. Se charger soudain d’une aura inquiétante et hostile… Même s’il ne s’agit que d’une tasse de café, d’une petite boîte bleue ou d’une lampe au plafond.

Ce que les films de Lynch m’ont appris, c’est que l’inconscient n’est pas qu’une affaire d’esprit humain, mais que la réalité toute entière possède aussi ses dimensions cachées. Qu’elle est faite de couches souterraines que certaines œuvres nous apprennent à mieux percevoir, comme si le cinéma (et sans doute l’art en général) n’était rien d’autre au fond qu’une invitation à exercer notre regard, notre vision et nos sens d’une manière nouvelle. Et c’est sans doute ce qui existe de plus essentiel et de plus salutaire au monde, parce qu’il n’y a que ça qui peut nous rendre meilleur et plus conscient : c’est-à-dire plus sensible et plus apte à saisir et à capter, à percevoir ces terres inexplorées, ces espaces entre les espaces, ces zones primitives qui se dissimulent à la fois en nous, dans les replis de notre cerveau et de notre âme, mais aussi derrière la toile du réel. Chacun possède en soi son propre espace intime, son territoire secret et invisible à l’œil non exercé — paysage étrange et irrationnel, sauvage, dangereux — son propre espace du dedans. Le monde lui-même en possède, à l’infini. Le réel, comme l’esprit humain, n’est fait que de double-fonds.

Lynch est mort. Je m’en remets pas. Je m’en remettrais jamais. Mais si Lynch est mort, Lynchland est encore présent. Partout, tout le temps. Ses portes sont grandes ouvertes. Il suffit de plonger dedans. Accepter de ne pas tout comprendre. Pour quoi faire, comprendre ? Et ce monde dans lequel on vit, vous y comprenez quelque chose vous ? Tout est plus noir, plus sordide, plus désespérant de jour en jour… « We are living in a dark, dark age » disait Janey-E dans un épisode de The Return. Et c’est pas prêt de se terminer. C’est pour ça qu’il faut rester aux aguets. Attentif. Si Lynch nous a bien appris une chose, c’est celle-là : nous nous devons de rester attentif, à tout, jusqu’au moindre détail. L’œil ouvert en grand, tous les sens en éveil. Pour capter le moindre déraillement, trouver la moindre petite brèche, la plus petite ouverture vers d’autres mondes possibles… Cherchez les rideaux. En velours bleu ou rouge. Regardez-les longuement, jusqu’à les voir tressaillir. Et si ça commence à ressembler à un rêve, si vous entendez au loin une petite musique, ou si l’air autour de vous se charge soudain d’électricité, c’est que vous pouvez entrer…

Ciao maestro. Maestro-Chaos… Tes films n’ont pas fini de nous hanter.

——————————————————————————————————

MESSAGE DE ROMAIN LACROIX envoyé le dimanche 19 janvier à 14h49

J’avais dû voir Dune et Elephant man, mais le nom de Lynch ne m’évoquait rien. Non, Lynch pour moi a commencé avec Twin Peaks. J’avais 15 ans, je me souviens que la presse en avait fait des tonnes avant la diffusion sur la 5 en 91, et le teasing fonctionnant m’avait donné très envie de me plonger dans le truc.

Sauf que je suis sur le point de partir en Sardaigne pour un voyage scolaire, et je sais que je vais louper les premiers épisodes.

J’avais vu le Journal secret de Laura Palmer trôner dans les vitrines des librairies de Cagliari, et j’ai compris qu’il se passait quelque chose quand les sardes, assez rapidement, nous ont demandé si nous avions Twin Peaks en France, ce que nous en pensions. On sentait la frénésie et l’excitation dans leurs propos, qui ont encore plus attisé mon désir intrigué. Des spoilers anachroniques leur ont fait nous révéler qui a tué Laura, mais ce que j’ignorais encore à ce moment là c’est qu’on s’en foutait complètement du nom de l’assassin, que l’essentiel était ailleurs.

De retour en France le shoot commence. Le lundi d’abord, première partie de soirée, je tente de recoller les morceaux parmi tous ces personnages, mais à aucun moment je n’ai dû lutter pour rentrer dans cet univers. J’ai été chez moi de suite. Et puis rapidement, face à la catastrophe industrielle pour la 5, l’avant-gardisme de l’objet le catapulte en deuxième partie de soirée le vendredi, puis en troisième. Je me revois, en plein cœur d’août 91, tandis que les familles sur les plages de France suent de leurs vacances insouciantes, ce vendredi soir vers 1h du matin, devenir hystérique sur le reflet de Cooper dans ce miroir, dernière image couperet de la saison 2, dont bien sûr je ne découvrirais la suite que 25 ans plus tard, repu, soulagé, apaisé.

Par la suite j’ai tout pris de Lynch. Le cinéma, les œuvres plastiques, la musique un peu, il m’a souvent perdu mais jamais, jamais, grâce à Twin Peaks, je n’ai songé à rompre avec lui.

L’âge d’or de la série est né par Twin Peaks. Duchovny est dans Twin Peaks, se retrouve deux ans plus tard dans X-files, encore deux, trois ans et HBO va exploser avec Oz, les Sopranos… Deux, trois ans de plus Lost est là, avec Lindelof qui fera The leftovers, peut-être le truc qui m’a le plus remué depuis Twin Peaks

L’histoire de la fiction télé contemporaine doit absolument tout à Lynch, et paradoxalement, alors que j’aime passionnément le cinéma, c’est un cinéaste qui a, à la télé, montré l’audace que très peu de films (et de moins en moins) ont su avoir, tout doucement, depuis les années 90.

——————————————————————————————————

MESSAGE DE GREGOIRE BRESSAC envoyé le dimanche 19 janvier à 15h07

Deux ou trois choses éparses sur D.L

Tout d’abord, la tronche hallucinée de Jack Nance sur l’affiche d’Eraserhead, trouvée dans un bouquin sur l’histoire du cinéma. Elle va me hanter quelques années, cette tête, avant même de le voir. Ah donc y a des films comme ça ?, me disais-je. Avant même de voir le film, j’avais d’ailleurs entendu la reprise d’« In Heaven » par les Pixies, étant déjà bien parti sur cette autoroute menant on-ne-sait-où.

Est-ce que c’était Dune, mon vrai premier Lynch ? Une pensée pour mon cousin qui était à côté, a vu le film contre son gré et a été traumatisé par la vision de Sting en slip. Hervé, le sacrifice de ta santé mentale ne sera pas vain. Tu auras vu comme moi le baron Harkonnen défoncé à l’Epice, voler comme une baudruche contre le plafond, et Kyle chevaucher ce ver de terre géant, avant  ce duel final un peu ridicule, mais tout de même fascinant par le sur-jeu de Sting. Et tu auras grandi, malgré tout.

Ou alors, est-ce que c’était Blue Velvet ? Kyle McLachan se cachant derrière les rideaux, ne pouvant s’empêcher, comme nous, de regarder Dennis Hooper frapper et agresser Isabelle Rosselini ? Julee Cruise, débarquant dans ma vie comme une fée qui aurait toujours été là, derrière moi, se révélant enfin ? Me montrant des parties de moi, de souvenirs que j’ai toujours eus, qui étaient enfouis ?

En tout cas, après c’était terminado. Eraserhead, un long séjour à Twin Peaks, Lost Highway, Sailor & Lula. La mère de Lula se tartinant le bas du visage avec son rose à lèvres. Cooper qui débarque, tout souriant, dans cette ville en apparence banale. Bye bye Tim Burton, c’est David Lynch mon préféré, c’est gentil d’avoir essayé mais non, autant regarder les vrais films de la Hammer. Bye bye Jean-Pierre Jeunet, sauf si tu te remets avec Caro et si tu arrêtes le sépia, see you later Almodovar qu’est-ce que ton nom foutait dans les Panama Papers ? David Lynch c’est pour la vie, jusqu’au bout de l’autoroute. C’est la nuit noire. Cooper est copilote, Sailor & Lula s’embrassent sur la banquette arrière, la musique est très forte, presque insupportable. Et Lynch, a fond à gauche, en train de continuer à enfumer la bagnole, enchaînant les clopes et les koâns zen. Une chanson passe, évidemment, c’est la reprise de « Song to the Siren » de Tim Buckley par This Mortal Coil. Le temps s’arrête, la voiture n’avance plus, ou alors tellement vite qu’on est passés à un autre plan de la réalité. Tout est éclairé de lumière blafarde. Le temps prend une autre forme, on passe sur un autre plan de réalité.

Et puis le voyage en tracteur d’Une Histoire Vraie, un film injustement oublié, pourtant pas moins étrange que ses films que j’appelle « à tiroirs ». Cette rencontre avec une adolescente, de ce ciel étoilé, Alvin en larmes dans un bar en train de parler de l’alcoolisme ou de son expérience de la guerre en France. Et à l’opposé, le monde glaçant d’Inland Empire, de ses personnages qui se cachent d’une scène à l’autre, qui se révèlent des pans entiers d’eux-mêmes, qui font face à la mort elle-même, qui l’accueillent chez eux. Qui accueillent l’indissoluble, l’impensable.

Que dire des bulletins météo et du « number of the day » que le réalisateur a commencés à enchaîner quotidiennement sur YouTube? Que dire de cette façon de se mettre en scène de façon si simple, si drôle, si sincère, tout en continuant à être David Lynch ? On était là, en plein confinement, avec ces capsules incroyables dans un des plus grands moments de YouTube, parmi les plus sincères et bienveillantes qu’on puisse imaginer. Lynch prenait tout simplement deux -trois minutes pour dire le temps qu’il fait chez lui, à L.A, à raconter un rêve, une réflexion ou parler d’une chanson à laquelle il pensait. Les gens dans les commentaires avaient leurs théories sur les occurrences des numéros du « number of the day », notamment ce numéro 7 qui revenait beaucoup moins que les autres. Comment oublier, aussi, le jour de la mort de son ami le compositeur Angelo Badalamenti, ce « Today, no music », et ce long silence ?

En me levant, le matin, pour ma première journée sans David Lynch, j’ai mis Fip. Et Herbie Flowers me fit penser à la saison 3 de Twin Peaks, avec sa grosse basse et son beat propre et sans bavure. Puis les Ramones spectorisés de End of the Century, qui reprenaient « Baby I Love You », me ramenaient à Mulholland Drive. La silhouette de ce producteur à la fois orfèvre de la pop sucrée et psychopathe ultraviolent, pouvait sortir d’un de ses films à venir sur le cauchemar américain. Le couloir de mon ascenseur me faisait penser à ces recoins sombres de la maison de Bill Pullman dans Lost Highway. D’ailleurs voir la tronche de Benoît XVI sur les livres que je donne au boulot me ramène aussi à ma frayeur la première fois que j’ai vu l’Homme mystère. On est en train de vivre le prochain David Lynch, celui qu’il n’a pas eu le temps de faire, et ça me convient parfaitement. C’est peut-être à nous de le faire.

Et puis ces musiques. Naomi Watts dans Mulholland Drive, chantant « I’ve told Ev’ry Little Star » en playback, en robe rose, dans ce studio qui s’avèrera être une toute petite cabine  derrière une console (toujours montrer les artifices, aussi envoûtants soient-ils ). Dans l’épisode 15 de la saison 3 de Twin Peaks, « I’ve been lovin’ you too long » par Otis Redding, quand Ed se décide enfin à embrasser Norma, et la demander en mariage, ce après avoir attendu toutes ces années. Ben dans Blue Velvet, chantant, encore en playback « In Dreams » de Roy Orbison, devant Kyle et les complices de Denis Hopper médusés, ce dernier limite nervous breakdown. Sans parler d’« In Heaven », de « Falling » et « The Mysteries of Love »chantés par Julee Cruise, ou de l’incroyable reprise a capella de « Crying », encore par Roy Orbison, mais en espagnol, au bar Silencio, devant Naomi Watts et Laura Harring en larmes. David Lynch nous apprenait à écouter la musique, à s’abandonner entièrement dedans. Il laissait beaucoup de morceaux en entier, parfois juste pour le plaisir (« Green Onions » de Booker T. & the MG’s, alors qu’on passe la balai dans le Bang Bang Bar, une scène totalement gratuite). Le générique halluciné de fin d’Inland Empire, avec « Sinner Man ».

Ou, pour parler de silence, on peut penser à un moment extraordinairement délicat dans Une histoire vraie : Alvin, qui a été hébergé par Danny Rioardan, part de leur maison. La caméra est de l’autre côté de la rue, il discute avec Danny, mais on n’entend rien de ce qu’ils se disent, rien d’autre que l’environnement, les oiseaux, le vent. Lynch leur laisse ce moment sans nous, alors qu’il aurait pu nous le montrer, mettre un micro devant eux. Mais non, l’important est plus de sentir l’atmosphère du moment que le dialogue.

Je n’ai rencontré personne, par contre, qui soit en pâmoison devant les projets musicaux de Lynch. Moi-même, ses premiers albums m’en touchaient une sans bouger l’autre. Mais attardons-nous sur les exceptions : L’EP  Polish Night Music (2007), constitué d’improvisations avec Marek Zebrowski, collaborateur de Lynch sur des courts-métrages. Aux nappes inquiétantes au synthétiseur du réalisateur, le compositeur polonais répond au piano, posant délicatement quelques notes et accords, toujours sur un fil entre fascination et inquiétude, toujours aux aguets, scrutant ce qui pourrait traverser ce foutu passage piéton au loin. L’album collectif « Dark Night of the Soul », sorti en 2010, composé essentiellement par le regretté Mark Linkous (Sparklehorse) et le producteur Danger Mouse, alors au sommet de sa hype, et Lynch, en concepteur visuel des photos du livret, mais aussi au chant sur deux incroyables morceaux. Les pointures de l’indie rock 90’s (Flaming Lips, Grandaddy, Franck Black) se succèdent, et à un incroyable « Pain » chanté par Iggy Pop, suit « Stars (I can’t catch it », chanté par un Lynch irréel, dans son nuage de fumée, en noir et blanc, loin au dessus de nous, comme la mère de John Merrick à la fin d’Elephant Man. Son morceau final, le titre éponyme, porté par les accords de guitare grinçants de Dean Hurley, collaborateur régulier de Lynch, est aussi une merveille boogie-blues hantée. L’album est un livre d’images incroyable, et j’ai l’impression que même s’il n’y participe que ur ces deux morceaux au chant et sur l’identité visuelle (il y aura même un livre de ses photos, trouvable maintenant à un prix prohibitif), il imprègne de son regard, de ses inquiétudes et de ses fantasmes en noir et blanc toute l’ambiance du disque.

La dernière exception, c’est ce magnifique Cellophane Memories avec Chrystabell, avec encore quelques participations de l’immense Angelo Badalamenti au synthé. Un album qui ne ressemble à aucun autre, de par la voix de Chrystabell, très particulier dans son timbre, mais aussi par le choix de la faire se dédoubler sur deux pistes, se tournant autour l’une et l’autre. Le rythme lancinant des morceaux, souvent sans pulsation audible, composés là aussi de nappes ou d’accords égrenés et trempés dans la reverb, extrêmement simples, touchent du doigt ce que pourrait être le sentiment d’émerveillement dans un film de Lynch, dans ses plus grands moments (la fin de Blue Velvet, la scène du Silencio de Mulholland Drive, la dernière virée en voiture de la saison 3 de Twin Peaks par Cooper et Laura Palmer…)

Peut-être que David Lynch, c’est ça, avant tout, une attitude, et une façon de se sentir disponible, d’aller ensuite toujours au bout, au bout de cette route, de lui faire confiance. D’y aller avec ce sourire incroyable, cet émerveillement et cette franchise.

——————————————————————————————————

MESSAGE DE JULIE MARECHAL envoyé le dimanche 19 janvier à 20h06

Le plus beau souvenir d’une séance d’un des films de Lynch.

« Me lever à 6h du matin, un dimanche. Déambuler dans une brocante, à la recherche de rien, sûrement à la recherche de la future sensation.

Enchaîner une séance de cinéma, à 11h, d’Inland Empire.
Les cinémas Star avaient eu l’excellente idée de proposer une rétrospective des films de David Lynch, un été.

Inland Empire, film fou.
Laura Dern, hallucinante, grande.
La recherche de rien s’est transformée en une expérience de tout.

——————————————————————————————————

MESSAGE DE ARNAUD SUREL envoyé le dimanche 19 janvier à 20h47

Photos que j’ai prise de lui à Cannes, lors de la présentation des 2 premiers épisodes de Twin Peaks: The Return. Lui les yeux pleins de larmes à la fin. Standing ovation. Sortie des artistes. Mon tel s’est coupé au moment où je l’allais lui serrer la main. Pas de stylos sur moi. Je ne m’en suis jamais remis.

——————————————————————————————————

MESSAGE DE LUCILE GODARD envoyé le lundi 20 janvier à 12h57

J’avais 10-11 ans. Je suis tombée sur Twin Peaks: Fire Walk With Me sur Canal Plus. J’étais comme hypnotisée, entre terreur et fascination. Je zappais quand j’avais trop peur, mais je revenais, comme un cauchemar que je voulais finir.
David Lynch est l’artiste qui m’a le plus influencé. Il était rassurant pour les jeunes weirdos un peu mélancoliques. Une sorte d’oncle chelou, qui murmurait que c’était ok d’être étrange, que l’inconnu, l’inconfort, avaient leur place.
Il nous laisse en larmes comme Laura Palmer qui écoute Question in a World of Blue. Et un petit dessin.

Les articles les plus lus

« Plus forts que le diable » de Graham Guit : violemment has-been

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils...

« Le son des souvenirs » de Oliver Hermanus : Brokeback guimauve

History of sound raconte l’histoire heurtée entre Lionel, jeune...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!