Adieu Monte Hellman (1932-2021)

Le réalisateur américain Monte Hellman est décédé à 91 ans, auteur de longs métrages magnifiques comme Macadam à deux voies, L’Ouragan de la vengeance et The Shooting. D’une gentillesse infinie, il avait accepté d’être notre Invité de minuit en 2014 (l’un des premiers). En hommage, nous republions cette interview.

Quel est votre rapport au cinéma?
Le cinéma est l’endroit où je peux prolonger mes rêves. En tant que spectateur, lorsque je regarde un film, je replonge dans le rêve. En tant que réalisateur, je commence le processus de création en rêvant. J’écris les dialogues et les images que je rêve et je les place dans une séquence. Mais j’inclus également mes collaborateurs dans ce processus onirique. Je veux que tout le monde rêve.

Quel est le premier film que vous avez vu?
Le premier film, c’est Tarzan, mais lequel? Je ne sais pas. Je me revois juste essayer de reproduire les cris du singe pendant des semaines et des mois après le visionnage.

Quels films ont marqué votre parcours de cinéphile?
Enfant, je sais que j’ai été extrêmement affecté par Le Portrait de Jennie (William Dieterle, 1948), Duel au soleil (King Vidor, 1946), La Proie du mort (W. S. Van Dyke, Robert B. Sinclair et Richard Thorpe, 1941). Puis, un peu après, par Quand la ville dort (John Huston, 1950), Une place au soleil (George Stevens, 1951), Le Banni des îles (Carol Reed, 1951). Puis, encore après, par La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960), Persona (Ingmar Bergman, 1966). Et puis tant d’autres… Si je devais en distinguer un dernier, ce serait L’esprit de la ruche (Victor Erice, 1973) qui m’a très fortement influencé au moment de faire Iguana (1988).

Qu’avez-vous appris au contact de Roger Corman?
Il m’a appris que le budget était l’argent que vous aviez pour faire votre film. Il ne prévoyait aucun budget.

C’est un cliché de dire ça mais c’est vrai pour Road To Nowhere: c’est un premier film de jeune étudiant en cinema. Comme Francis Ford Coppola et Brian de Palma, vos collègues de l’école Corman, vous aviez envie revenir aux petits films, non?
Votre question fait écho au mot que mon héros, Victor Erice, m’a écrit au sujet de Road To Nowhere (il prend sa carte et cite les mots de réalisateur): «J’ai pu sentir dans Road To Nowhere l’esprit d’un jeune réalisateur: pas besoin d’en dire trop, jeune dans l’esprit, mature dans l’expérience, et en pleine possession de ses moyens. C’est le genre de films que je préfère: une production modeste, mais ambitieuse dans qu’elle peut avoir d’essentiel: le radicalité d’un auteur avec son sujet. Dans Road To Nowhere, le sujet est rien d’autre que l’éternel refrain de la relation entre le film et la vie.» Mais, contrairement aux collègues que vous citez, j’ai toujours fait des petits films à petit budget.

Pensez-vous que l’on continuera à faire du cinéma dans 40 ans?
Les films que je visionne au moment de voter pour la sélection des films étrangers me rendent extrêmement confiants sur la santé du cinéma. Si, en effet, l’humanité survit encore 40 ans, ce dont quelques experts doutent, je crois que les films survivront aussi.

Comment avez-vu vécu le fait de ne pas avoir réalisé les films sur lesquels vous étiez initialement engagés? Je pense à Reservoir Dogs finalement réalisé par Quentin Tarantino, à Buffalo 66 par Vincent Gallo, à Robocop par Paul Verhoeven…
Je n’ai jamais regretté, une seule seconde, de ne pas avoir fait les trois films que vous avez mentionnés, et je ne les considérerais jamais comme des occasions manquées. Le seul film que j’avais commencé et que je regrette de ne pas avoir fini, c’était Fat City (NDR. finalement réalisé par John Huston). Parmi tous les projets que j’aurais souhaité monter avant Road To Nowhere, certains restent évidemment comme le western Desperadoes. Qui traine toujours dans un coin de ma tête.

Pendant le tournage de Road To Nowhere, vous êtes tombés un panneau qui indique que «The Road to Nowhere Is in Swain County» quand l’une des actrices du film s’appelle justement Dominique Swain. Vous avez souvent fonctionné au gré de signes ?
Oui, je crois vraiment aux coincidences, peut-être même dans les univers parallèles de Borges dans Le jardin aux sentiers qui bifurquent (1941). Comme la plupart de mes idées, elles descendent d’un rêve. Je ne crois pas au libre arbitre. Et je ne conçois pas le cinéma comme un grand mystère, mais davantage comme une conjonction de rêves que nous devons révéler. Je ne ressens pas de mélancolie dans la vie de tous les jours, autre que la nostalgie occasionnelle pour ma propre vie et d’autres qui viennent de la mortalité.

QUIZ DU CINEPHILE
Un sourire: Ingrid Bergman, quand elle rencontre pour la première fois Robert Montgomery dans La proie du mort (1941)
Un acteur: Marcello Mastroianni
Une actrice: Ingrid Bergman encore, et je rajouterais Shannyn Sossamon.
Un artiste sous-estimé: Ermanno Olmi. Victor Erice aussi…
Un film français: La Grande Illusion, Quai des brumes
Un cinéaste: Victor Erice
Allez, un second: John Huston
Allez, un troisième: Carol Reed
Un somnifère: La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino
Un torrent de larmes: Le Banni des îles (Carol Reed), El Sur (Victor Erice), Road To Nowhere

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