Visage bariolé de la Nouvelle Vague, Anna Karina s’ajoute à la longue liste des légendes françaises disparues cette année. Les murs des studettes étudiantes du Quartier Latin sont aussi en deuil. Vivement 2020.
Ne parlons pas uniquement de muse dans ce cas bien spécifique. Si la carrière de Karina doit énormément à celle de Godard, le renvoi d’ascenseur est également palpable, tant les images de Karina en Louise Brooks, en peignoir bleu ou en robe échancrée à rayures dans Pierrot le fou (1965), surgissent instantanément dans l’esprit du profane à qui l’on demanderait de convoquer dans la seconde des plans du maitre. Y compris dans la tête de ceux n’ayant pas vu les films en question…
Anna Karina aura représenté l’extrême inverse de son pygmalion helvète : disponibilité, bienveillance, amabilité qu’on ne sentait jamais feinte. Rien qu’en 2018, elle s’était rendue trois, quatre, peut-être cinq fois au Reflet Médicis pour présenter les restaurations de Anna (1967), La Religieuse (1966) et son propre long métrage méconnu, Vivre ensemble (1973). Curieux de constater que les séances, d’abord prises d’assaut, n’affichaient plus complet à mesure que Karina rendait par accumulation sa présence moins exceptionnelle : quelle autre légende du cinéma mondial aura autant gratifié son public ? Sûrement pas l’ermite de Rolle !
Dès ce film étrange qu’est Vivre ensemble (1973), on voyait que son visage avait changé, deux yeux mélancoliques ayant l’air d’accepter l’idée que les belles années étaient déjà derrière (elle n’avait même pas 35 ans). Les « années Karina », les lignes de hanche et les regards transgressifs à l’adresse du spectateur, étaient passées : comme si nous étions à la fin de Vivre sa vie, et que le poème récité à quatre voix par Poe, Baudelaire, Godard et Karina avait pris forme.
(au passage, merci à Vincent Dietschy d’avoir mis cet extrait vital sur YouTube)
Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé ; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le travail qu’il avait travaillé ; mais, une minute après, comme il contemplait encore, il trembla, et il fut frappé d’effroi ; et, criant d’une voix éclatante : « En vérité, c’est la Vie elle-même ! » Il se retourna brusquement pour regarder sa bien-aimée : — elle était morte !
Le portrait ovale, Edgar Allan Poe, 1842.
Une note un peu plus réjouissante, pour conjurer ce dimanche bien terne : la plus belle scène d’amour de l’histoire du cinéma français, qui n’existe pas en disque dans cette version à notre connaissance (encore merci, YouTube). La rédaction du Chaos vous embrasse, chère Anna :

