[ABATTOIR 5] George Roy Hill, 1972

En adaptant le roman éponyme de Kurt Vonnegut, maître de la contre-culture américaine, paru à la fin des années 60 en pleine guerre du Vietnam, George Roy Hill (Butch Cassidy et le Kid, L’arnaque) a réalisé une sorte de merveille: Abattoir 5, sur un ancien soldat américain survivant des bombardements de Dresde en 1945, témoin d’une humanité à la dérive, qui voyage entre un passé traumatisant, un présent inerte et un futur porteur d’espoir.

Aujourd’hui, on pourrait considérer Abattoir 5 comme un prototype de film à double voire à triple sens comme en faisaient Paul Verhoeven et de John Carpenter dans les années 80-90. Rien que le fait de choisir un personnage naïf et Voltairien plongé dans des chaos délétères dénote des intentions d’ironie parodique et d’humour caustique, déjà présentes dans le roman d’origine. Bill Pilgrim, le protagoniste de cette odyssée dont le patronyme signifie Pèlerin, possède le don de voyager dans différentes sphères temporelles: il se revoit soldat pendant la seconde guerre mondiale, prisonnier de guerre, vit son présent au jour le jour et devient spécimen de l’espèce humaine enlevé par des êtres qu’il ne voit pas sur une planète perdue dans l’espace, confortablement lové dans une bulle. L’action est censée se dérouler au présent dans les années 60: Bill est revenu de la guerre, mais vit aujourd’hui déconnecté du reste du monde avec sa femme qui se gargarise de ses récits homériques et voue un culte aux apparences. Le papa inquiète dangereusement sa fille Barbara, son gendre Stanley et son fiston Robert, lui-même de retour du Vietnam.

Inutile de chercher pendant des plombes les possibles parallélismes: Bill est bien le double fictif de Kurt Vonnegut, écrivain que l’on a longtemps comparé à Mark Twain, qui a lui aussi été un soldat capturé par les allemands. Il a lui aussi connu le funeste bombardement de Dresde, l’un des plus meurtriers de l’histoire avec Hiroshima et Nagasaki et été interné dans un ancien abattoir où il a vécu la destruction de la ville par les Alliés. Après avoir tutoyé les enfers, Vonnegut, fan transi de Rabelais et de Céline, ne pouvait plus prendre la vie au sens tragique. D’autant que les horreurs de l’existence, il connaît: sa sœur est morte des suites d’un cancer et sa mère s’est suicidée le jour de la fête des mères en 1944. Le film respecte les visions cauchemardesques de l’écrivain en reprenant les passages les plus crus (humiliations, exécutions etc.) et les situations les plus folles (le soldat américain qui prend Bill pour responsable de la perte de son meilleur ami) afin de dynamiter le terreau manichéen. Le refus de séparer les bons vertueux des méchants salauds est représentatif de cette détermination à sonder l’ambiguïté en période trouble et à rappeler que personne n’est bon ni mauvais (la scène où le général américain demande à ses soldats de se joindre à l’Allemagne Nazie pour combattre les communistes). C’est une philosophie de la vie, une manière de mieux l’accepter pour la supporter ou s’en désensibiliser. On peut y voir une allégorie: le film égratigne le portrait trop souvent lisse de tonton Sam écartelé entre son respect d’une image érigée en modèle de pensée, sa couardise bêtasse et sa bestialité refoulée.

Comme pour fuir la réalité, Kurt Vonnegut, de la même manière que Bill dont Abattoir 5 adopte le point de vue, a préféré poursuivre sa carrière d’écrivain en enchaînant des séries de romans anarchisants qui tiraient à boulets rouges sur la société américaine. Dans Abattoir 5, les personnages secondaires qui évoluent autour de Bill (et de son clebs) ne sont pas des espoirs pour l’humanité : la femme, puritaine, engluée dans la superficialité des soirées mondaines, le fils sur le point de devenir de la chair à canon, la fille aveuglée par son intérêt égoïste. Mais ils forment tous malgré leurs défauts une cellule protectrice et amoureuse. Leur caractérisation s’apparenterait aux clichés s’il n’y avait pas des failles déchirantes : certains drames, qui font partie intégrante de la vie de tous les jours, affectent plus que d’autres (la soudaine manifestation d’amour fou de la femme lorsqu’elle apprend l’accident de Bill et prend la voiture qu’il lui a offerte pour voler à son secours). La misanthropie et le pessimisme sont ainsi élégamment contournés par des montées de tendresse pour mieux fantasmer Tralfamadore, havre utopique d’espoir et de paix, où le personnage principal trouve enfin l’apaisement tant recherché en compagnie de la femme de ses rêves (une actrice topless) sur laquelle il avait flashé au drive-in. De toute évidence, Gilliam y a certainement pioché quelques idées pour Brazil. En contrepoint, les scènes pendant la seconde guerre mondiale soulignent ce que la vie peut avoir de désagréable. Rien n’est noir, ni rose : la vie se prend comme elle se donne. Mais il n’est pas interdit de rêver d’une vie meilleure.

En terme de cinéma, l’ensemble tient prodigieusement la route sans jamais se perdre dans des méandres par trop hasardeux. Complètement synchrone avec le roman qui relatait les événements de manière simultanée et ainsi expliquait les motivations du Candide, George Roy Hill châtie les conventions narratives, s’autorise toutes les folies au niveau du montage pour refléter les flash et les projections mentales, tisse moult tranches de vie entre elles, s’attarde sur le chaos délétère de la guerre en conférant une dimension poético-absurde de bon aloi pour faire passer les choses les plus cruelles avec une douce légèreté, laisse planer l’ombre d’un pamphlet antimilitariste vociférant et fait voyager son personnage jusque dans l’espace (la planète Tralfamadore sur laquelle il s’évade lorsqu’il regarde la lune). Les aléas de la vie passent sur un personnage stoïque doué de prémonitions (il avait capté le crash en avion) qui reçoit les coups, endure courageusement et cherche l’humanité dans le regard de son chien. Il ne réagit pas aux événements pour éviter de devenir nostalgique et finir comme son collègue Edgar à Dresde (l’anecdote glaçante du morceau de porcelaine, filmée dans la profondeur de champ). Il n’a plus aucune souffrance, il n’a plus envie de se poser de questions.

Malgré son titre presque agressif, Abattoir 5 – qui a autant de rapport avec un film d’horreur que Kafka avec l’académisme – fait partie de ces films très ambitieux, plus cérébraux qu’instinctifs, qui courent le grand risque de laisser une fâcheuse distance avec un spectateur dérouté. Effet inattendu tant la question qu’il pose sur la vie est, elle, à la fois simple, complexe et universelle. Produit par Universal qui devait bien être embêter pour définir l’inclassable, ce film qui revêt d’impressionnants abîmes existentiels et politiques a reçu le prix du Jury au festival de Cannes en 1972.

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