Chaque année, en décembre, Willie T. Stokes incarne le Père Noël dans un grand magasin différent. Sarcastique et désabusé, il a de plus en plus de mal à tenir ce rôle. Marcus, son fidèle acolyte, un nain déguisé en elfe, l’incite comme il peut à ne pas craquer. Car, sous son habit rouge mal ajusté, Willie cache une panoplie de perceur de coffres. Et la nuit de Noël, avant de disparaître, ce drôle de couple cambriole le grand magasin où il a travaillé. Mais, à Phoenix, le casse annuel semble se compliquer. D’abord, à cause de Bob, le directeur coincé du centre commercial. Puis, de Gin le détective retors. Ensuite, parce qu’il y a Sue, une serveuse de bar sexy fantasmant sur le Père Noël. Enfin, parce que Thurman, un souffre-douleur naïf de huit ans, est farouchement décidé à croire que Willie est bien le vrai Père Noël, celui qu’il a toujours rêvé de rencontrer…
20 ans après avoir fait rire la France entière à grands coups de Kloug aux marrons et de petites douceurs (Le Père Noël est une ordure), le gentil papa Noël est de retour au cinéma et, tenez-vous bien, plus malotru que jamais. Il y a deux trois ans, Terry Zwigoff avait agréablement surpris tout le monde avec son formidable Ghost World, adaptation d’un comics éponyme de Daniel Clowes, mélange de cynisme et de poésie qui retranscrivait au plus juste le spleen adolescent, la mélancolie née de l’incompréhension, l’incapacité d’appartenir au monde et la terrible impossibilité de se mouler dans son uniformité. Brillant, vraiment.
Pour toutes ces raisons, Bad Santa, le nouveau long-métrage du monsieur, était attendu de pied ferme. Malgré le talent (incontestable) du réalisateur, on craint le pire. Le résultat sent a priori plus la dinde aux marrons et le conte de Noël limite neuneu qui flirte avec des monts nauséabonds de moralisme débilitant qu’à une comédie bien noire cruelle et méchante. Il n’en est heureusement rien. Pendant toute sa durée (soit une heure et demie), le film arbore une vilaine gueule de bois et génère un ton antipathique qui réjouit les zygomatiques et annihile toute scorie larmoyante.
Ici, papa Noël (Billy Bob Thornton, formidable) est un alcoolique grossier qui ne pense qu’à reluquer les filles et ne supporte pas les mômes, surtout quand ils lui pissent dessus. Tour à tour objet de fantasmes et cambrioleur écervelé, il est aux antipodes des étiquettes qu’on tente de lui coller. Sa rencontre avec un môme difforme, regard et visage à la fois angéliques et bêtas, est casse-gueule parce que le personnage lui-même est digne du pire concentré misérabiliste : il est loin de son père qui séjourne en prison et de sa maman morte et se trouve seul avec sa pauvre grand-mère qui n’est que bonne à préparer des sandwiches Accessoirement, il rêve qu’un père Noël vienne le libérer de ses complexes et des vilains garnements qui viennent l’agresser à chaque fois qu’il descend de son bus.
Fort miraculeusement, le récit conserve sa verve acide initiale et continue avec la plus belle des impolitesses à secouer les règles politiquement correctes du bon conte de Noël et du puritanisme ricain tout court (ce qui n’exclut pas les personnages coincés dans leurs névroses et une morale bien-pensante méprisable). En retournant comme des crêpes clichés, archétypes, niaiseries avec un ton comique féroce et génialement dévastateur (les bons sont heureusement un peu mauvais et les mauvais sont un peu bons, un cornichon en bois offert en cadeau, un marmot qui attend des félicitations d’un carnet de notes minable…), Zwigoff signe un film vraiment drôle sur un canevas vraiment craignos. Donc joie.

