Le cinéma fantastique made in France existe-t-il vraiment? La réponse est oui

Haute tension, le slasher d’Alexandre Aja, sorti il y a peu de temps sur nos écrans, nous assure notamment que le genre fantastique semble de plus en plus avoir le vent en poupe dans nos contrées. Pourtant, pendant des années, entre Les Yeux sans visage de George Franju et Baby Blood d’Alain Robak, le cinéma français a connu l’émergence discrète de films bien étranges qui, par leur courage ou simplement leur qualité, auraient dû être mieux accueillis à leur sortie. Afin de leur rendre justice, nous avons effectué un panorama (non exhaustif) des rares films français qui se sont frottés au genre fantastique avec plus ou moins de bonheur, et qui méritent leurs secondes de gloire.

PAR PAIMON FOX

Le genre «fantastique» a fait sa modeste apparition en France dans le début des années 60, quasiment en même temps que le gore aux Etats-Unis. En réalité, c’est une preuve que nous sommes en parfait décalage. Par exemple, il faudra attendre 1990 pour voir en France le premier film gore français, incarné sous les traits de Baby Blood d’Alain Robak. Restons en 1960, année où Georges Franju signe un authentique chef-d’œuvre du genre : Les Yeux sans visage, dans lequel un chirurgien tente de remodeler le visage de sa fille, rendue méconnaissable à la suite d’un accident de voiture. Pour cela, il effectue des greffes de peau qu’il aura prélevées sur des jeunes filles. Dans une ambiance d’inquiétante étrangeté, ce film nous rappelle que sous chaque bon film fantastique, se trame une superbe histoire d’amour. Le personnage principal, interprété par un Pierre Brasseur exceptionnel, est un homme déphasé qui bascule dans la criminalité, non pas par simple plaisir sadique, mais par amour pour sa fille. De ce voyage au bout de l’enfer, on n’oublie pas l’atmosphère envoûtante, les dialogues de Boileau-Narcejac, la musique délicieusement lancinante de Maurice Jarre, la magnifique photo en noir et blanc, la sublime dernière séquence… Bref, pléthore d’atouts qui transforment ce premier essai en extraordinaire réussite. Une fois n’est pas coutume, les quelques réussites françaises ont immédiatement leur «repliquant» ricain. Ici, ce sera Corruption(1967) de Robert Hartford-Davis qui remplace la relation père-fille par une relation homme-femme. Mais que l’on se rassure : n’est pas Franju qui veut.

Il faudra néanmoins attendre 1967 pour voir l’apparition de Jean Rollin, notre Ed Wood à nous, qui, échappé de la Nouvelle Vague, n’a jamais caché son goût pour les films atypiques et les productions fantastiques incongrues. Son premier film, Le Viol du Vampire, annonce magistralement la couleur : il met en scène le voyage nébuleux de trois hommes célibataires venant de Paris, qui débarquent dans une étrange demeure où des femmes perdent progressivement la raison. Pourquoi ? Peut-être parce que, tapie dans l’ombre des murs, une reine des « Vampires », branchée saphisme, attend de pouvoir se nourrir… Premier volet d’une série comprenant La Vampire nue, Le frisson des vampires et Requiem pour un vampire, ce film ne laisse pas indifférent. On est en droit de préférer d’autres films de Jean Rollin (il réalisera par la suite La Morte Vivante et Lèvres de sang qui demeureront à tout jamais comme ses chefs-d’œuvre). Cependant, Le Viol du Vampire est une oeuvre fétichiste assez attachante qui regroupe pratiquement toutes les obsessions récurrentes du cinéaste (les influences gothiques, le thème de l’addiction vampirique, une « reine des vampires » toute nue…).

Progressivement, le fantastique se propage dans les fictions de manière plus ou moins explicite et intéresse des cinéastes populaires. Alain Resnais en fait partie. Dans un registre diamétralement opposé, il propose une réflexion sur le sens de la vie avec Je t’aime, je t’aime(1968), une fiction déroutante et magnifique montrant le parcours intérieur d’un homme qui, après une tentative de suicide, se prête à une expérience scientifique : un voyage dans le temps. Il est ainsi projeté dans son passé et se retrouve heureux, auprès de sa femme, un an auparavant. En sus d’être une curiosité dans la filmographie de ce grand cinéaste français, ce film, que l’on peut résumer en un « Solaris lynchien », lorgne vers La Jetée de Chris Marker. Flirtant avec la SF, Resnais adopte un procédé narratif qui, en lui-même, se révèle être très déconcertant : il consiste à repasser plusieurs fois les mêmes scènes en annihilant toute forme de linéarité. Le but est alors de remettre en question le spectateur sur ce qu’il vient de voir. Et c’est relativement perturbant : à chaque fois que nous revoyons la même scène, Resnais rajoute quelques secondes et des bribes d’informations en plus. Bercé par une musique aérienne qui renforce l’onirisme, ce drame bénéficie de la prestation bouleversante de Claude Rich et fonctionne grâce à une poignée de séquences marquantes (comme le personnage principal qui sort de la mer à plusieurs reprises en prononçant les mêmes phrases).

Parmi les autres réalisateurs de films plus conventionnels qui s’intéressent soudainement à ce genre peu fréquenté et donc audacieux pour l’époque, notons également l’engouement de Claude Chabrol qui laissait en 1977 sa verve antibourgeoise de côté pour musarder du côté des fictions branques, où l’onirisme et le réel se cherchent joliment des noises. Le film sera Alice ou la dernière Fugue. Par une nuit noire, une voiture roule sous une pluie torrentielle, dérape et vient percuter un obstacle. Alice, la conductrice, sortie miraculeusement indemne, se met à la recherche d’un abri. La lumière d’une maison isolée l’attire, son propriétaire semble la connaître et l’invite à passer la nuit. Le matin venu, elle se retrouve seule. Déconcertée, Alice veut quitter les lieux, mais la fuite s’avère impossible, tous les chemins empruntés la ramènent à son point de départ… Ne le cachons pas : la perte de soi au cinéma est un de ces paradoxes pervers que nous aimons tous. Loin de ses thrillers et de ses conventions, Chabrol s’aventure là, non sans risques, en adaptant à sa façon le conte Alice aux pays des merveilles. Il donne le premier rôle à Sylvia – Emmanuelle – Krystel et aligne les seconds rôles tous aussi extravagants les uns que les autres. Charles Vanel se distingue en vieil homme lubrique et mystérieux.

Le film se présente alors comme une succession de saynètes symboliques qui sont toutes pourvues de significations particulières. Ce rébus sibyllin est fascinant tant il se révèle étonnant de richesse et tant on prend du plaisir à déchiffrer toutes ces équations aux solutions improbables. Le final, éblouissant, trahit pourtant l’influence (in)volontaire de Chabrol qui signait ici un remake déguisé de Carnival Of Souls. Cela étant, Alice ou la dernière fugue reste honorable et suffisamment intrigant pour alimenter les interrogations. Tout comme Chabrol, Jean-Pierre Mocky s’est également montré très enthousiaste avec le fantastique. En 1981, c’est à son tour de quitter les brûlots anticléricaux, satiriques et véhéments et de mettre en scène Litan, une sorte de Dead can dance fascinant, montrant un couple de passage dans une ville étrange où l’on célèbre les morts. Sorti à peu près en même temps que son Y a-t-il un Français dans la salle ?, fable politique qui prenait (déjà) la forme d’un film choral pour révéler les névroses secrètes de personnages fâchés avec la vie (quand on vous dit que cet homme-là est grand !), ce beau petit film fantastique ne semble pas prendre au sérieux le bazar de la série Z et préfère s’amuser avec ses personnages complètement fous. On est constamment au bord du Grand Guignol, mais l’honnêteté de l’ensemble et la puissance atmosphérique jouent en sa faveur. Dommage cependant que la résolution de l’intrigue et les explications soient si pragmatiques. Il faudra attendre 1995 et Noir comme le souvenir, pour que JPM refasse une nouvelle tentative dans ce genre qui, décidément, semble le turlupiner.

On ne le dira jamais assez : ce cinéaste est un génie. Après avoir ri des curetons (Drôle de paroissien) ; révolutionné le film choral (Y a-t-il un français dans la salle ?) ; stigmatisé les bourgeois dans des comédies drôles et grivoises (Les saisons du plaisir) ; bousculé les codes du polar (Agent Trouble), Jean-Pierre Mocky, dont l’extraordinaire filmographie ne se limite évidemment pas à ces films, retournait alors à ses furetages dans le cinéma fantastique. Avec Noir comme le Souvenir, il livrait une fiction à la fois angoissante et curieuse qui montrait le parcours tumultueux d’une femme à la recherche d’une enfant disparue. Cinq ans avant La Secte sans nom de Jaume Balaguero, Mocky racontait précisément la même chose sur un mode plus intelligent et subtil. Notons pour les cinéphiles les plus sourcilleux que Garance, le prénom de la petite fille blonde dans le film (équivalent de la gamine dans Poltergeist), est une référence immédiate aux Enfants du paradis de Marcel Carné qui est le film préféré de notre provocateur national. Par ailleurs, dans Noir comme le souvenir, beaucoup de personnages regardent la télé. Et que regardent-ils ? Litan, l’autre film fantastique de monsieur Mocky ! Troublante coïncidence, non ?

Autre cinéaste à oeuvrer dans la bizarrerie hexagonale : Walerian Borowczyk. En 1975, il signe La Bête, une adaptation fantastique et déjantée de La Belle et la Bête. L’histoire est loin d’être simple : pour sauver sa fortune, un marquis décide de marier son fils un peu niais à la fille d’un ricain cossu. Dès sa première nuit, la belle fantasme : elle croit voir une aïeule de son fiancé, poursuivie par une bête monstrueuse munie d’un sexe gigantesque. D’abord effrayée, la dame finit par prendre du plaisir jusqu’au jour où la bête meurt… Le réalisateur des cultes Contes Immoraux, film à sketches délirant autour du sexe et de la notion de plaisir (réciproque), ose filmer crûment des scènes de sexe interminables (fellation, pénétration, éjaculation et consorts) mais bascule aussitôt dans l’abject et le cradingue. On n’oubliera toutefois pas de souligner l’audace absolue du projet et les séquences presque gênantes où la madame se balade nue dans les bois, suivie par un monstre sensiblement très excité. Effrayant, oui.

On reste dans les années 70 et l’on succombe – une fois n’est pas coutume – aux délices du dithyrambe devant ce qui semble être « le film le plus effrayant au monde » : Le Locataire de Roman Polanski (1976) ; un authentique cauchemar dans lequel un homme réservé travaillant dans un service d’archives s’installe dans un appartement où le voisinage semble particulièrement étrange. A l’époque, on avait reproché au réalisateur du Pianiste d’avoir fait avec son Locataire une espèce de transposition maladroite de son précédent et excellent Répulsion (avec Catherine Deneuve). Faux : il a fait mille fois mieux ici en titillant la fibre parano enfouie en chacun de nous et en suscitant chez le spectateur plein de frayeurs traumatisantes. Tourné en peu de temps, Le Locataire est un modèle de sobriété et d’efficacité. Il fait peur avec trois fois rien, comme ces voisins laconiques qui regardent avec insistance notre héros. Le dernier plan, d’une redoutable efficacité, est malin parce qu’il conduit à penser que la folie du personnage s’est peut-être imprégnée en nous. Que venons-nous de voir ? Et si, nous aussi, nous étions devenus cet homme ? Par extension, il provoque la claustrophobie en nous faisant comprendre que cette folle histoire tend à être renouvelée, telle une boucle jamais finie et que les prochaines victimes sont parmi nous.

Depuis, cette étude brillante des rapports entre voisins a généré pléthore de fictions givrées. Dernière en date : celle du délicieux Alex de la Iglesia qui a mâtiné la même intrigue avec une bonne dose d’humour macabre, un magot caché et des situations cocasses. Son tout donne Mes chers Voisins, une oeuvre acrobatique et irrésistible qui lance en permanence des clins d’œil au Locataire de Polanski. Il faudra attendre le début des années 80, et Mister Frost de Philippe Setbon, pour que le genre reprenne du souffle. Le film commence par un plan montrant deux cambrioleurs qui découvrent un cadavre dans un manoir désert. Peu de temps après, un inspecteur y trouve un charnier d’une vingtaine de cadavres et arrête Frost (Faust, qui a donné son âme au diable ?), le propriétaire des lieux. Deux ans plus tard, le criminel, interné, se confie à Sarah Day, une psychiatre… «Le diable est-il parmi nous ?» se demandait le curé de Braindead (de Peter Jackson) avant de donner des coups de tatane à tous nos amis les d’jeunes qui se promènent dans les cimetières en pleine nuit. C’est à cette question que répond cette modeste série B qui doit beaucoup à l’abattage du toujours impeccablement ambigu Jeff Goldblum, aux confrontations intenses entre la psy et le criminel, et à un final inspiré dans le sillage de celui de The Ugly.

Tout aussi amusant, Le Démon dans l’île (de Francis Leroi) autopsie à sa façon les étranges phénomènes qui se produisent sur une île : un maire qui se tranche le visage, un docteur étrange dont les diagnostiques sont douteux, un homme qui se coupe deux doigts avec un couteau électrique, une fillette qui se fait attaquer par un vilain nounours en peluche… Mais qui est derrière tout cela ? Leroi, le responsable d’Emmanuelle 4, qui tentait modestement une incursion dans le fantastique. Il signe pourtant un des rares essais qui exploite les clichés du genre pour les transformer en un vague fourre-tout aussi sympathique que dérisoire. La scène du bras carbonisé dans le four, proche de celle de Destination Finale 2, et la révélation du mystère à la Phenomena de Dario Argento sont des arguments assez concluants, mais qu’il est impératif de prendre au second degré.

Sur un mode nettement plus sombre et sobre, Baxter de Jérôme Boivin (1989) est un film fantastique qui sort des sentiers battus. Le fantastique intervient ici dans le fait que le monde est perçu par un chien qui nourrit des idées contre-nature. Il ne cherche pas à provoquer le rire mais le malaise en montrant le quotidien peu folichon d’un animal qui ne trouve pas de considération tout comme il refuse les compromis. Dans le film, Baxter est un bull-terrier qui, quand il n’est pas content, sort les crocs. Il a encore en lui de tristes séquelles d’humains qui n’ont pas été sympas avec lui. Au début, il est offert à une grand-mère qui va se barricader chez elle et basculer dans la folie furieuse. Il est pris ensuite en charge par « le couple d’en face » qui passe son temps à baiser et qui, un jour, triste nouvelle pour Baxter, a un enfant (et s’il le liquidait ?). Puis, vient le tour d’un jeune gamin, fasciné par Hitler et la Seconde Guerre mondiale qui tombe amoureux d’une Stéphanie de banlieue qu’il considère comme son Eva Braun…

Trois histoires en une, regroupées dans ce morose Let me be your dog qui aborde de multiples sujets à la fois ; ce qui rend par conséquent la thématique du film vaste et riche. Baxter doit également beaucoup à sa galerie de personnages savoureux qui sont tous des monstres ordinaires, tout droit échappés d’un film de Todd Solondz. Parmi les trois segments, on est en droit d’avoir des préférences. La troisième histoire, la plus longue et la plus substantielle, enregistrant les relations tordues entre Baxter et un jeune garçon, est complexe. Le cinéaste va même jusqu’à donner des penchants malsains au gamin et le fait passer pour un Hitler jeune : son sadisme lorsqu’il demande au clebs de tuer un autre garçon ; son amour pour une Stéphanie de banlieue qui ressemble vaguement à Eva Braun, et surtout quand il se met à écrire un journal rappelant évidemment le Mein Kampf… L’atmosphère est délétère, oppressante, presque effrayante, parce qu’ancrée dans une réalité insupportable faite d’hypocrisie et de mensonges, de tension et de refoulement.

Les pérégrinations de Baxter sont accompagnées d’une voix-off qui commente ce qu’il pense. La voix est monocorde, antipathique, alors qu’en fin de compte, c’est le chien le personnage le plus sympathique de l’affaire. Dans ses meilleurs moments, le film possède un lyrisme, un souffle, qui lui fait atteindre des sommets, comme lors de ce dénouement où le jeune garçon observe le couple d’en face avec leur enfant, et qui prononce soudain les mêmes paroles que Baxter. Deux êtres incompris, qui dans le fond, souffrent des mêmes traumatismes, du même manque d’amour.

Tout aussi intéressant, le cinéma de René Manzor a été un des premiers à livrer des thrillers horrifiques en marge de la production française actuelle. On se souvient bien du Passage avec Alain Delon, une sombre histoire de pacte avec la Mort, qui, malgré ses effets un peu cheap (le film a malheureusement mal vieilli), possédait un joli ton onirique et se révélait assez bouleversant lorsqu’il se focalisait sur les liens entre le père et le fils. Mais, on ne se souvient pas assez de 36 15 Code Père Noel, un thriller implacable d’une noirceur rare dans lequel un jeune garçon se retrouve face à un psychopathe déguisé en Père-noël. Saisissant.

Nous voilà déjà en 1990 et, après le fantastique, c’est au tour du « gore » de voir le jour dans l’hexagone avec Baby Blood d’Alain Robak. La jeune maîtresse d’un directeur de cirque itinérant s’ennuie et attend qu’il lui arrive quelque chose dans la vie. Cela ne tarde guère car une drôle de chose se propage dans son ventre. Oui mais quoi ? Bah, un petit être qui parle, qui a faim et soif de sang… Avec Baby Blood, Alain Robak passe, en quelque sorte, pour notre Hershell Gordon Lewis à nous. Le film, lui, est extrêmement sympathique mais ne pousse pas suffisamment loin son argument de base et aurait peut-être mérité un traitement plus original. Reste des intentions louables, le cameo rigolo d’Alain Chabat et quelques sympathiques excès saignants.

Plus intéressant, Parano (de Yann Piquer, Alain Robak, Manuel Flèche, Sarah Levy, Anita Assal et John Hudson) est le film français fantastique le plus intéressant que nous ayons vu à ce jour. A la base, c’est une comédie à sketches, concoctée par quelques-uns de nos meilleurs réalisateurs français (mais que devient l’excellent Yann Piquer ?). Tous ces moments d’angoisse sont liés par une histoire centrale qui, en comparaison, se révèle assez faible (un homme et une femme se rencontrent par le biais des petites annonces. Comme ils n’ont rien à se dire, ils se racontent des histoires qui tournent autour de la paranoïa. Jusqu’à ce que… Concernant les sketches, excellents pour la plupart, on retiendra le premier, avec les réjouissants Jean-François Stévenin et Jacques Villeret, où un pompiste d’une station-service est agressé en pleine nuit par un homme mystérieux qui lui raconte son passé ; ainsi que Déroute, ou encore celui avec Patrick Bouchitey (déjà auteur du superbe Lune froide) dans lequel un homme emprunte une route de campagne et se retrouve enfermé sur un sentier sans fin qui les ramène toujours à la même intersection. On retrouve les mêmes éléments à chaque fois (un auto-stoppeur menaçant, un vieux sur sa bicyclette…), et l’on se rend compte que les personnages, même dans la voiture, reproduisent les mêmes actes, répètent les mêmes phrases… L’utilisation subtile de la musique (terrifiante) et l’angoisse générée par ce court sont proprement sidérantes et marquent longtemps l’esprit.

Avant de signer des oeuvres plus accessibles au grand public (Huit femmes ou même Swimming Pool), François Ozon s’est illustré dans le film d’horreur. Tout d’abord, en 1997, avec Regarde la mer, dans lequel une jeune anglaise passe ses vacances avec sa fille de dix mois sur l’île d’Yeu dans la maison de son mari qui est resté à Paris. Elle reçoit, un soir, une routarde qui demande à planter sa tente dans le jardin… Présenté dans divers festivals, ce moyen-métrage (52 minutes) fit grincer de nombreuses dents. Le cinéaste distille l’angoisse par petites gouttes et part d’une situation somme toute banale pour basculer dans l’horreur la plus terrifiante. Ceux qui pensent que le cinéaste n’est bon qu’à mettre en scène des fictions hystériques (Sitcom) et/ou artificielles (Huit femmes) devraient jeter un oeil sur cet objet qui s’achève sur une dernière image très dérangeante. L’efficacité est redoublée par une Marina de Van, plus machiavélique que jamais… Le genre horrifique ne lâche pas Ozon de sitôt puisqu’il retente l’expérience en 1999 avec ses Amants Criminels, conte de fée macabre dans lequel le cinéaste mélange le fait-divers à la psychanalyse, la féérie à l’horreur et livre une oeuvre à la fois fascinante et déroutante dans laquelle tous les interdits sont annihilés et où les perversions sont poussées à leur paroxysme.

La même année, il faut signaler la présence de deux énergumènes fantastiques dans la production française : tout d’abord, Les mille et une merveilles de l’univers de Jean-Michel Roux, réalisateur à qui l’on doit l’intrigante Enquête sur le monde invisible, documentaire sur le monde des elfes d’Islande, qui est plus intéressante que convaincante; et surtout Serial Lover de James Huth. L’histoire : Claire, la directrice des « Editions dangereuses », s’apprête a célébrer ses trente-cinq ans. Tout va bien pour elle hormis qu’elle est amoureuse de trois hommes aussi brillants, intelligents et généreux les uns que les autres et qu’elle aimerait vivre un unique grand amour. Pour les départager, elle organise un bon dîner qui vire au sanglant… Alors que dans Serial Mother de John Waters, une mère de famille assassine tous ceux qui font du mal à sa famille – genre un petit ami qui met une claque à sa fille – ou qui se comportent mal – on n’a pas le droit de porter des chaussures blanches ou de mâcher un chewing-gum en sa présence -, James Huth, lui, nous montre comment une romancière va assassiner un à un, involontairement, tous ses beaux prétendants. On n’est pas au bout de nos surprises avec ce cocktail d’humour et de macabre absolument réjouissant dans lequel Michèle Laroque tente de faire face à la présence trop imposante d’Albert Dupontel (le flic). Le film est tordant du début à la fin et possède une mise en scène particulièrement brillante. Les apparitions dans les seconds rôles d’Isabelle Nanty et des Robins des bois valent à eux-seuls le déplacement.

Encore plus underground que tous les films suscités : Swamp d’Eric Bu (1999), authentique curiosité sortie la même année que Le projet Blair Witch, passe pour la fiction la moins chère de l’histoire du cinéma. Ce n’en est pas pour autant la plus rentable. Dans le film, une gamine de treize ans, condamnée par la maladie, n’a qu’une obsession : tourner son film d’horreur. Seulement voilà, le tournage ne va pas se révéler aussi simple que prévu… Malheureusement, malgré toutes ses belles intentions, le film  passe du coq à l’âne et s’éparpille un peu dans toutes les directions sans parvenir à maîtriser ce qui aurait dû être une belle «Nuit américaine du Z». L’argument aurait tenu le temps d’un court-métrage, mais étalé sur une heure vingt, c’est une purge.

Le fantastique plane toujours sur le cinéma français mais intéresse désormais des cinéastes plus marginaux. On négocie un virage radical et l’on se retrouve en 2001 avec les anthropophages de Claire Denis. Dans Trouble Every Day, on suit l’histoire d’un couple en lune de miel à Paris : le mari embarque sa femme à la recherche d’un docteur dont il fut l’assistant. Ce dernier sait que ce médecin est le seul à pouvoir le sauver d’une maladie qui l’étreint. Le docteur en question, de son côté, retient sa propre femme prisonnière, affectée du même mal que le gars : une fièvre étrange qui mêle les pulsions amoureuses à des actes déments d’anthropophagie… Dans le genre «Si je t’aime, prends garde à toi», ce film, très controversé, peut indisposer par sa puissance viscérale et ses scènes chocs qui prennent par surprise. En revanche, on ne niera ni la qualité de la musique, ni une mise en scène très esthétique («esthétisante» diront certains…), ni le courage d’une interprétation qui a su se fondre dans une histoire difficile. Vincent Gallo et Béatrice Dalle sont impressionnants en démons fébriles qui mangent « sexuellement » leur proie amoureuse.

Dans un registre voisin, Un jeu d’enfants de Laurent Tuel montre une famille qui vit confortablement dans un vaste appartement situé dans un quartier chic et qui, un jour, se trouve bouleversée par l’arrivée d’un couple de vieux qui prétendent avoir vécus ici plus jeunes. Ce sera le début des ennuis. Injustement boudé à sa sortie et clairement sous-estimé, ce terrifiant Jeu d’enfants aurait peut-être gagné à sortir avant Promenons-nous dans les bois de Lionel Delplanque. En comparaison, il est bien plus réussi et instille, par ses personnages étranges et une mise en scène très stylisée, une ambiance éprouvante. Le plaisir de voir Ludivine Sagnier(on n’y résiste pas) et la remarquable composition de Karine Viard sont des atouts conséquents. Le résultat est par ailleurs ponctué de séquences marquantes : le suicide de la baby-sitter, les enfants qui parlent à des présences invisibles et, surtout, la dernière scène, à flanquer la chair de poule.

Entre déception (le genre ne rencontre pas le succès escompté) et déconvenues (Bloody Mallory, Requiem…), le cinéma fantastique français peine à s’installer réellement dans le paysage. En 2003, arrive la surprise Maléfique d’Eric Valette, une excellente série B honnête, astucieuse et efficace, qui se fait remarquer au festival de Gérardmer, suscite l’enthousiasme et laisse augurer beaucoup d’espoirs aux amateurs du genre. N’oublions pas en guise de conclusion de citer le très beau Dancing (de Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat, Pierre Trividic), un film fantastique différent et intelligent qui, pour traduire le tohu-bohu intérieur de René, un personnage en proie à des interrogations métaphysiques, passe par trois étapes narratives successives : le double, le jumeau et le miroir. Le double, qui possède une ressemble physique avec le personnage, représente la part de lui-même qu’il n’ose pas accepter. Quant au miroir, il a pour rôle de révéler ce que nous sommes en apparence. Ici, il sert de plan final, dont l’intensité est doublée d’une question posée directement au spectateur : « Et vous, qui êtes-vous vraiment ? ». Parfois malsain, mais attachant et atypique, Dancing est un beau petit film qui fait danser les monstres, les fantômes et les doubles avec un joli tempo schizophrénique. Surtout, il annonce avec Maléfique la coexistence de deux nouveaux genres fantastiques : le divertissant et le cérébral. Dans les deux cas, l’avancée est spectaculaire. Pourvu que cela dure…

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