[CRITIQUE] TONNERRE SOUS LES TROPIQUES de Ben Stiller

A défaut de pouvoir le présenter comme une comédie américaine familiale, disons que Tonnerre sous les Tropiques ressemble grosso modo à une anomalie chez Dreamworks où Ben Stiller, pour la seconde fois co-scénariste, acteur et réalisateur, balance des insanités avec l’élégance d’une bonne main au cul et réfléchit sur le cinéma (la part de rêve, le mensonge, les illusions, les icônes, les trucages). On ne dirait pas comme ça mais le concept de ce film (se moquer de ces stars de cinéma qui après avoir suivi des stages commandos font genre qu’ils ont tourné comme des soldats) remonte à la fin des années 80, au moment où Ben Stiller décroche un rôle minuscule dans L’empire du soleil, de Steven Spielberg. Des années plus tard, Justin Theroux et Etan Coen sont venus donner un coup de main au script. Et rien que ces présences constituent un gage de curiosité. Ensuite, c’est l’occasion pour plusieurs stars de se moquer d’elles-mêmes : Jack Black, Nick Nolte, Tom Cruise, Robert Downey Jr. Là encore, c’est un bon argument pour donner envie de voir Tonnerre sous les tropiques, une comédie jamais commerciale, toujours en train de travailler son discours sur les apparences.

Prenez des acteurs narcissiques sur le déclin, foutez-les dans un film de guerre minable et laissez-les se démerder en pleine nature en planquant des caméras un peu partout. Vous obtenez Tonnerre sous les tropiques, un faux film de guerre dans une vraie comédie qui parle de ces acteurs qui ont des problèmes avec l’image qu’ils renvoient. Premier sur la liste : Tugg Speedman (Ben Stiller), une star du cinéma d’action genre Schwarzenegger qui se serait pris pour Chow Yun-Fat dans A toute épreuve et qui, du jour au lendemain, a perdu toute sa popularité et dilapidé toute sa crédibilité en jouant le rôle d’un débile capable de communiquer avec les animaux dans une bouse. Comment fait-on pour rebondir après un nanar qui a brisé une carrière ? Kirk Lazarus (Robert Downey Jr.), un acteur pompeux et pompant spécialisé dans les rôles à risque (genre un prêtre homo qui caresse un autre prêtre sur fond d’Enigma). Comme il vit à fond le métier d’acteur, il se fait teindre sa peau blanche en noir. Jeff Portnoy (Jack Black) est un comique gras du bide qui se dédouble et ne recule devant aucun gag scabreux pour dérider les zygomatiques. Chino (Brandon T. Jackson) est un rappeur qui rêve d’une vie balafrée à la Scarface et que l’on a foutu dans la production parce qu’on avait besoin d’un rappeur à la con pour que ce soit bankable. Enfin, Kevin Sandusky (Jay Baruchel), une valeur montante qui a le charisme d’un beignet et gagne à ne pas être connu.

Chaque personnage cible des catégories d’acteurs précises : Ben Stiller évoque au choix Schwarzy dans Un flic à la maternelle ou Robin Williams période Jack-Docteur Patch. Robert Downey Jr. rappelle les mauvais acteurs de films sociétaux à la mord-moi le nœud en même temps qu’il fait une allusion aux acteurs qui vont jusqu’à la métamorphose physique pour se croire investis par un rôle (genre Tom Hanks ou Christian Bale). Jack Black renvoie à un Eddie Murphy blanc, Brandon T. Jackson à un objet de merchandising qui éructe des tubes pour poufs à frange sur le dance-floor et Jay Baruchel, à un élément surestimé qui ne sert à rien. Bienvenue à Hollywood. Oui mais voilà : Ben Stiller reste assez malin pour creuser ces caricatures et montrer ce qu’elles ont de pathétique. A l’image du personnage qu’il interprète et qui fantasme d’un rôle comme celui de Willem Dafoe dans Platoon. Au final, il passe tout le film à traîner sa tristesse d’acteur has never been derrière un visage crispé. L’astuce, c’est que tous les personnages/acteurs révèlent ce qu’ils sont, une fois sur le plateau de tournage, lorsqu’ils ne cherchent plus à jouer mais à être. Le plus touchant reste Jack Black, bouffon comique sur grand écran et vrai névrosé dépressif dans la vie de tous les jours. Idem pour le rappeur gangsta-yo qui réveille des penchants romantiques allant si mal avec son machisme fièrement revendiqué. Là où ces loustics deviennent attachants, c’est qu’ils n’arriveront jamais à se dépêtrer du cliché dans lequel ils se sont englués. Souvent pour des motifs inavouables (soif de statuettes dorées ou alors simplement l’appât du gain). Finalement, Tonnerre sous les tropiques rejoint Zoolander sur un thème commun : la dictature des apparences.

Le cliché dans lequel vit chaque personnage est déterminé dès les premières images où l’on assiste à une succession de bandes-annonces qui parodient (pour le meilleur) de gros films Hollywoodiens. Passée cette intro choc, on ne sait plus trop si on doit rire ou croire pour de vrai à ce que l’on regarde (habile utilisation de la mise en abyme). Ensuite, on reste désarçonné par le rythme assez étrange, entre climax paroxystiques et baisses de régime, un peu comme si Werner Herzog filmait une comédie qui aurait perdu le sens de l’humour. Preuve peut-être que le spectateur est lui-même pris au piège par Stiller et sa bande. Incontestablement, ce petit jeu de massacre entre amis a ses limites (on a parfois l’impression de regarder un film sabordé et des acteurs qui jouent entre eux pour se moquer de l’industrie Hollywoodienne) mais ce concentré de cynisme donne la plupart du temps des fulgurances comiques. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Tonnerre sous les tropiques cherche moins à détourner les classiques du film de guerre du Viêtnam (Platoon, Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer, Hamburger Hill) qu’à se moquer des acteurs et de leurs manies narcissiques sans jamais tomber dans le Soderbergh des mauvais jours (celui de Full Frontal). C’est aussi un film d’action malade, interrompu de manière abrupte, qui s’adresse aux cinéphiles sans les prendre pour des cons (un peu à la manière de John McTiernan avec Last Action Hero). Une fois les personnalités posées, le film triture les liens entre la réalité et la fiction en confrontant les acteurs paumés dans la jungle et des trafiquants de drogue dirigés par un rebelle morveux. Si on devait trouver une faiblesse à l’ensemble, ce serait peut-être de se révéler finalement trop ambitieux pour son propre bien et de ressembler à un enchaînement presque épuisant de gags plus ou moins abrasifs. Et ce même s’il y a la volonté de suivre une intrigue linéaire entre deux private jokes.

En ce qui concerne les gags, certains (l’hilarante disparition du réalisateur joué par l’ahuri Steve Coogan – lui-même une caricature du yes-man européen que l’on exploite et que l’on peut faire disparaître au montage –, l’acharnement du bébé vietnamien tueur) sont plus réussis que d’autres (les trafiquants fans du nanar de Stiller). Mais tous bénéficient de la même qualité d’écriture et de répliques cinglantes que les acteurs se balancent entre eux (surveillez le dialogue entre Downey Jr. et Stiller sur Rain Man, Forrest Gump et Sam je suis Sam). A ce titre, la présence de Tom Cruise – qui a passé des années à contrôler son image – dans le rôle d’un producteur cynique à des années lumières du glamour est plutôt monstrueuse. Non seulement parce que sa présence est cohérente avec le discours du film (très axé sur les rumeurs que l’on se coltine pendant des années) mais aussi le ton irrévérencieux (qui incarne mieux que lui le succès made in Hollywood ?). Si certes papa Cruise écorne son image d’éternel playboy en empruntant des postures vulgos et pratique l’autodérision en ayant néanmoins conscience de se donner en spectacle (genre Julia Roberts dans Ocean’s twelve), on ne l’a jamais vu aussi déchaîné et aussi libre de son corps. Rien qu’à ce niveau-là, c’est très intéressant pour la suite de sa carrière (lâcher de plus en plus la bride ?). En résulte donc un film aux degrés de lecture multiples, moins con qu’il en a l’air et plutôt enthousiasmant. Mais dont les parties restent individuellement supérieures à la somme. Pour ceux qui seraient encore un peu réticents, osez : il faut découvrir Tonnerre sous les tropiques au cinéma pour voir à quoi ça ressemble. Logiquement, vous devriez avoir envie des mois plus tard de vous repasser les meilleurs moments en DVD.

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