Ne vous fiez pas aux apparences et surtout pas à son titre (même US – Lars and the Real Girl) qui aimerait nous faire croire à une énième resucée romantique avec Matthew McConaughey en tête d’affiche : ce petit film au cœur gros comme ça fonctionne essentiellement à l’attachement que l’on porte à Lars (Ryan Gosling), un homme englué dans sa solitude toute nue qui, un jour, rencontre une jeune femme sur Internet – en réalité, une poupée en silicone – et entreprend une relation amoureuse aussi sérieuse que cintrée avec cette dernière. A la stupéfaction de ses proches qui ne savent pas comment réagir. A l’abri du cynisme qui gangrène tant de productions actuelles, cette comédie mélancolique et tendre aime l’absurdité nichée au coeur du quotidien dérisoire, les personnages qui s’emmêlent les pinceaux dans leurs cerveaux, la tristesse diffuse des grands enfants en bisbille avec le monde adulte.
En apparence, l’argument d’Une fiancée pas comme les autres évoque celui d’autres films. En particulier, Love Object, une série B sardonique dans laquelle un homme frustré apprenait à s’épanouir sexuellement au contact d’une poupée gonflable. Pourtant, les enjeux dramatiques sont différents: ce n’est pas un film d’horreur et il est moins question pour le personnage principal d’un besoin urgent de sexe que d’une soif maladive d’affection (et donc la nécessité de trouver la personne qui lui convienne). Paumé dans sa bourgade isolée du reste du monde, Lars – qui passe pour un marginal, sous prétexte qu’il n’a trouvé de petite amie à l’aube de la trentaine – décide au sens premier de s’en « fabriquer une » pour ne plus avoir peur du regard des autres. C’est peu dire que, sur de telles bases, l’intrigue promettait d’enchaîner les pires clichés du cinéma indépendant US – qui aime un peu trop les personnages bordeline avant de les faire rentrer dans un droit chemin – et donc de lasser ceux qui en ont un peu marre de ce système aux règles éculées…
Surprise : il n’en est (quasiment) rien. Grâce à l’humilité d’un script – plus subtil qu’il n’y paraît – qui essaye de donner une vraie blessure intime à chaque personnage sans jamais appuyer la détresse pour relever le pathos. Et surtout grâce à Ryan Gosling, encore une fois parfait en grand dadais mal rasé partagé entre un boulot rasoir, un frère qui ne le comprend pas, une belle-sœur enceinte jusqu’au cou, une médecin-psy en discrète empathie et une collègue de bureau attirée par sa beauté secrète. Face au conformisme des vies qui s’épuisent autour de lui (celle de son frère notamment, qui lui donne la sensation d’être un loser fini), Lars préfère se complaire dans son univers intérieur et si singulier. Et le réalisateur, nous le faire partager. Beaucoup sont ceux qui risquent de se braquer sous prétexte que l’ensemble tombe parfois dans des travers consensuels et n’évite pas toujours quelques facilités et autres raccourcis psy de mauvais augure. Toute la dimension «communautaire» qui vante des valeurs éprouvées frôle l’angélisme. Or, si on fait abstraction des fils trop voyants, l’intérêt du film réside toujours ailleurs : dans les maladresses, les élans, les regards et les crispations.
Il y a ces plans apparemment vides et pourtant habités par la présence de Lars en plein délire existentiel qui traîne une dégaine monstrueusement classe et lance des regards désabusés. Il y a cette fête triste où il danse tout seul sur la piste de danse, raide comme un piquet en refusant de se fondre dans la coolitude des autres. Il y a cette «mièvrerie dark» des dépressifs qui contamine tout, même les moments les moins signifiants. Il y a ces mots sur lesquels chacun achoppe. Il y a aussi et surtout cette folie douce qui empêche l’ensemble de sombrer dans le concentré misérabiliste tant redouté. Le beau rythme lent, synchrone avec l’horloge de Lars, ne fait qu’accroître le charme sans rien desservir. L’enjeu dramatique (est-ce que oui ou non ce brave gars finira par rejoindre le commun des mortels?), que l’on n’a pas nécessairement envie de voir résolu, passe heureusement après le portrait d’un autiste mal dans ses pompes qui traîne ses manies mélancoliques. Absence de calcul cynique rassurant. Connu par chez nous avec un second long métrage pas engageant (Monsieur Woodcock), le réalisateur Craig Gillespie – qui adapte le scénario d’une femme, Nancy Oliver – ne triche ici jamais avec les affects de son protagoniste qui porte des pulls hideux pour ne jamais se mettre en valeur et qui sourit pour retenir ses larmes. Ce sont des détails tout cons qui donnent au film une justesse et une sincérité tranchant avec le tout-venant indie US.

