De l’intro abrupte dans une boîte de nuit bondée à la dernière scène qui stimule l’affect lacrymal, Miami Vice imprime la rétine, flagelle les viscères, retourne les tripes. C’est tellement virtuose que ça en devient presque épuisant. Peu importe que l’on ne pige rien au concept de la série ou qu’on n’ait vu aucun des épisodes: le film a été conçu pour satisfaire à la fois les fans et les profanes et donne l’impression d’avoir été construit comme une bombe à retardement qui menace d’exploser à tout instant. L’opus le plus attendu de l’été au budget colossal (150 millions de dollars) rime donc avec événement.
On pourrait faire plusieurs reproches au film: sur son scénario, sa bande-son omniprésente, sa propension à œuvrer dans la surenchère, ses deux acteurs principaux qui n’ont pas le charisme du duo Pacino-De Niro, ses moments en creux, ses personnages secondaires peu ou prou fouillés. Tout ça donne alors à penser que Michael Mann a fait mieux avant (démentiel Heat) et qu’il n’a peut-être plus rien à dire. Un coup dans l’eau? Non, un coup de poing dans la gueule. Peu importe ces menus écueils: tout, mais absolument tout, se révèle immédiatement transcendé par un Michael Mann, maître à bord d’un navire robuste, qui sait mieux que quiconque ce qu’il filme et ce qu’il veut. Même si les rumeurs semblaient contredire cette sensation (moult problèmes sur le tournage, overdose de Farrell, rivalité d’égo entre les deux têtes d’affiche, dépassement de budget, premières projo-tests peu concluantes qui l’ont obligé à couper et donc à recadrer son intrigue), le réalisateur émérite a pris un plaisir incontestable à revenir aux sources de la série originelle pour actualiser la forme du buddy movie dans un contexte contemporain avec un mélange de familiarité (quelques élans nostalgiques) et de distance (une recherche dans l’expression visuelle).
Le scénario est basique comme la série pouvait l’être (les aventures de deux flics infiltrés chez des trafiquants de drogue contrariées par des écarts sentimentaux). Mais le précédent Collateral tirait déjà le meilleur d’un scénario presque conventionnel pour mettre en valeur tous les éléments périphériques. Le travail d’actualisation de la série porte ses fruits, jusque dans l’importance donnée aux fringues (ce qui donne au film un côté poseur) et aux tubes des nouveaux petits clous (les standards des années 80 sont remplacés par des remix de Nina Simone, des morceaux d’Audioslave, de Moby ou encore de Linkin Park).
Thématiquement, on retrouve les chères obsessions de Michael Mann: frontière ténue entre le bien et le mal, rapport de haine, de peur et de fascination, plongées nocturnes, manipulation, intrigues parallèles qui finissent par se rejoindre insidieusement. Et surtout l’envie de raconter une histoire au premier des degrés (ce n’est pas nouveau puisque bon nombre de ses films précédents, La forteresse noire ou même Le Sixième sens carburaient au premier degré). Ici, il délivre des rebondissements avec une précision à la fois mécanique et diabolique sans donner trop d’importance à la ville, qui dans ses autres opus (Los Angeles pour Heat et Collatéral) devenait littéralement un personnage à part entière (ça se balade cette fois au Paraguay et à La Havane). On guette la facilité ou l’effet de trop; c’est constamment efficace, simple et explicite. Suffisamment en tout cas pour que le courant passe.
A l’époque, après l’échec de La forteresse noire, Michael Mann s’était en effet redirigé vers la télé, là où il avait débuté, en pilotant dans les années 80 cette série policière. Gourmand, il a profité de cette adaptation cinématographique pour exploiter les meilleurs effets de ses films précédents tout en tentant quelques expérimentations surprenantes. D’un bout à l’autre, dans ses audaces, dans ses excès pyrotechniques, dans ses digressions les plus hasardeuses, dans ses acrobaties de dernière minute, Miami Vice est un régal de cinéma comme on n’en voit pas souvent et qui, à défaut d’être le film-somme de Michael Mann (éclats soudains de violence à la Thief, pacte ambigu et quasi-tacite entre le bien et le mal comme dans Heat, histoire d’amour tragique au flamboyant lyrisme dans Le Dernier des Mohicans), ressemble à un aboutissement dans sa filmographie. D’aucuns ne manqueront certainement pas de souligner qu’il se repose trop sur ses lauriers de brillant formaliste. Détail nullement condamnable tant le plaisir de faire du bon cinéma sonne comme une évidence flatteuse. Si vous trouvez ça trop parfait, pas de problème: de l’eau tiède vous attend ailleurs.
Pour incarner les deux flics (à l’origine, le blond Don Johnson et le black Philip Michael Thomas), les respectivement Colin Farrell et Jamie Foxx assurent solidement des personnages caractérisés jusqu’à la moelle mais ne font pas renaître de leurs cendres les icônes du passé comme ils ne font pas oublier qu’ils ont déjà été meilleurs (Collatéralpour Jamie, Le nouveau monde pour Colin) comme moins bons. On l’aura compris, c’est essentiellement le travail formel qui retient l’attention. Les méandres narratifs passent après la puissance atmosphérique et ce qu’elle peut provoquer chez le spectateur. Des fragments érotico-sensuels (la scène de sexe et de douche répétées deux fois comme un gimmick); des instants de mélancolie fugaces (Colin Farrell qui regarde subrepticement par la vitre); des explosions qui arrachent les tympans (dont une, filmée d’une banquette arrière, montrant des corps littéralement déchiquetés); des intrigues parallèles qui se chevauchent comme tant de conflits binaires et se cherchent élégamment des noises.
C’est ce qui différencie la série – plutôt cool et désinvolte – du film – sérieux et sans trop d’humour – ; c’est ce qui nous rappelle que nous ne sommes pas devant le petit écran mais bien au cinéma. Et, par chance, les grands morceaux de cinéma se comptent par dizaine (des scènes d’action mirobolantes comme des instants de gravité – le regard échangé entre Farrell et Foxx à la fin d’une fusillade), là où d’autres avec le même canevas se seraient contentés de rien. C’est pour cette raison que le film séduit à ce point et suscite un enthousiasme démesuré: Mann explose les petits malins comme les vils illusionnistes. Le travail sur le son renforce un sentiment de douleur permanent, comparable à une musique jouée trop fort. Le montage cut permet au cinéaste de camoufler de manière plus ou moins flagrante les éventuelles coupes qu’il a dû effectuer. On peut fantasmer sur une director’s cut; mais, tel quel, le film suffit pour booster l’adrénaline.
Les mouvements de caméra de Michael Mann, ses parti-pris de mise en scène, ses idées par plan défient les superlatifs les plus prestigieux. Bien entendu, la virtuosité serait vaine si elle n’était qu’au service d’elle-même. Mais, ici, elle est au service d’une histoire qui racontée différemment ressemblerait à un sinistre enchevêtrement de lieux communs. Pas chez Michael Mann. Son travail sur le montage (impressionnant) accentue la fluidité d’une intrigue dont certains sommets sont supérieurs à sa somme. Dans cet univers essentiellement viril, les personnages secondaires féminins ne sont guère exclus et ne confinent pas aux archétypes. A ce titre, la parenthèse idyllique entre les personnages – plus complexes qu’il n’y paraît – de Colin Farrell et Gong Li constitue ce qu’il y avait de plus casse-gueule. L’actrice parvient par la seule force de son interprétation à rendre intense à l’écran un personnage cliché et totalement improbable sur le papelard. Leur relation, ardue, au centre des tourments, en devient subtilement bouleversante.
De même, tous les personnages sont confrontés à des choix cornéliens dont ils se tirent avec plus ou moins de souplesse. En apparence, Sonny (Colin Farrell) est privilégié par rapport à Ricardo (Jamie Foxx), mais c’est un leurre puisque les vies secrètes des deux personnages, à défaut d’une fusion palpable, se regroupent de manière implacable (d’où quelques parallélismes bluffants). Michael Mann enregistre tout ça, caméra au poing, prêt à bondir sur ses proies, avec une vraie stylisation, sans colombe blanche ni tambouille expérimentalo-douteuse digne d’un Soderbergh dans ses pires moments. Comme dans Collatéral, il prouve une fois de plus la maîtrise de la caméra numérique HD qui se révèle idéale pour filmer cet étrange sentiment que quelque chose de terriblement chaud se profile dans la nuit sombre, pour sonder l’inquiétude nocturne comme capter l’action ou l’émotion la plus brute (la scène du kidnapping dans la caravane – et sa résolution dantesque – est mémorable); bref, pour enregistrer l’instantané cruel et réaliste de deux vies de flics.

