Au départ, il y a un roman réputé pour être l’un des plus extrêmes et noirs de Jim Thompson, dont l’univers semble avoir été pensé pour le cinéma (The Getaway de Peckinpah en 1972; Série noire de Corneau en 1979; et Coup de torchon de Tavernier en 1981). De la même façon que Thompson racontait une effroyable descente aux enfers à la première personne du singulier, Michael Winterbottom, cinéaste prolifique qui à force de multiplier les genres et les projets à une vitesse phénoménale finit toujours un peu par perdre de vue ses objectifs, refuse de contourner la difficulté et de reproduire ce que Mary Harron avait fait avec l’adaptation de American Psycho : modifier le point de vue pour réinterpréter les événements et changer le sens d’une parabole sur les apparences en une leçon de morale sur le machisme inhérent à la société capitaliste. Au moins, il n’est pas hors sujet. En revanche, si on devait faire une réserve, ce serait d’avoir été trop fidèle, comme si Winterbottom se cachait derrière Thompson et la réputation sulfureuse du roman pour justifier son plaisir évident à mettre en scène des scènes potentiellement dérangeantes avec Jessica Alba (dont une où elle finit dans le même état que Bellucci, après son viol dans Irréversible). Involontairement ou non, il a cherché à faire comme Gaspar Noé, avec en plus une démarche un peu vaine de scandale autoproclamé et auto-satisfait («je choque donc je suis»). Heureusement, l’ensemble vaut mieux que ça.
L’atout, c’est Casey Affleck qui, après avoir été la révélation fracassante de L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (Andrew Dominik, 2007), assure dans un registre extrêmement risqué que seuls quelques inconscients comme Christian Bale et Robert De Niro oseraient fréquenter. Le cadre texan des années 50 où chaque personnage est rangé dans sa fonction et son archétype flirte avec le pastiche. Mais l’illusion est brève : la chaleur du lieu, en opposition au machiavélisme froid de l’esprit, finit par servir l’action et refléter la double personnalité du shérif, en apparence rassurant avec sa gueule d’ange mélancolique, son physique fluet et sa voix monocorde, brutal et atrabilaire dans le privé. Face à lui, il y a deux femmes : l’épouse vertueuse et la vamp putain. D’un côté, le confort domestique ; de l’autre, l’exutoire des pulsions sadomasochistes. C’est presque trop attendu de donner ces rôles respectivement à Kate Hudson et à Jessica Alba, la dernière étant une image glacée de fantasme masculin. Au-delà des raccourcis, la dimension Shakespearienne est plus intéressante. La tragédie repose avant tout sur l’inaptitude au bonheur, marquée par un motif : partir pour ne pas crever ici, maintenant. A l’origine, le shérif complote avec sa maîtresse (Alba, en Médée paumée chez les ploucs) pour faire chanter un entrepreneur pétrolier de la région, fuir avec l’argent et s’affranchir de son double maléfique.
C’est un postulat classique de série B comme il en existe beaucoup depuis Gun Crazy, de Joseph H. Lewis (1950). Mais l’échec de ce plan est indissociable d’une conception passionnelle du romantisme («plus je te fais mal, plus je t’aime»), qui contient les germes d’une destruction. Parfois doué lorsqu’il filme des étreintes charnelles (I want you), parfois moins (9 songs), Winterbottom semble intéressé dans ces moments-là par l’extase indescriptible procurée par l’alliance crue de violence et de sexe. Son regard peut sembler complaisant mais, à aucun moment, il ne la cautionne ni même la condamne. Il reste neutre, sans rien éluder, en jouant ironiquement sur des sentiments ambivalents. Passé une scène volontairement provocante, le film devient un compte-à-rebours mental. Plus les meurtres surabondent, plus le démon prend possession, savourant l’excitation d’être démasqué. A l’arrivée, il n’y a plus un tueur, mais des tueurs. On ne saura rien de plus sur les personnages, si ce n’est qu’ils ont passé leur vie à attendre des coups, consumés par la médiocrité et conscients que leur existence repose sur une illusion morbide. Dans ce microcosme sans ligne de fuite où chacun regarde chez l’autre pour éviter de se voir dans un miroir, leurs visages tuméfiés et leurs corps contusionnés finissent par ressembler à leur conscience monstrueuse, réduite en lambeaux. A l’intérieur comme à l’extérieur, au-dedans comme au-dehors, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue mais abîmée.

