[CRITIQUE] CABEZA DE VACA de Nicolás Echevarría

A la fin des années 60, Cornel Wilde s’inspirait du Jugement des Flèches, de Samuel Fuller, pour réaliser un chef-d’œuvre : La proie nue, un survival en pleine Afrique noire en 1860, où un aventurier blanc, spécialisé dans les safaris, était poursuivi dans la brousse par une tribu belliqueuse après avoir vu toute son équipe décimée dans des conditions atroces. Le cinéaste osait un film cru, violent, presque sans parole, constituant une source d’inspiration majeure pour Apocalypto (Mel Gibson, 2006). Cabeza de Vaca, présenté en compétition au festival de Berlin en 1991 et inédit pendant 20 ans en France, appartient à cette même veine puissante. Nicolas Echevarria, documentariste mexicain passionné par les manifestations religieuses et les disciplines ésotériques, y organise sa version de la conquête de l’Amérique marquée par l’extinction d’une civilisation – les indigènes avec leurs secrets, leurs idiomes, leurs sortilèges vaudous, leurs savoirs – et la naissance du Nouveau Monde – celui des conquistadors évangélistes en quête d’Eldorado. Ces deux visions spirituelles de la foi ébranlent toutes les certitudes du personnage principal, à la fois esclave et conquérant, dont le parcours chaotique est inspiré de celui du conquistador Alvar Nunez Cabeza de Vaca (1507-1559).

Ce récit-monstre à l’essence chamanique s’illustre dans l’odyssée épique proche de Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog, 1972), avant de foncer tête baissée vers une fureur mystique et surnaturelle renvoyant au cinéma d’Alejandro Jodorowsky (La montagne sacrée, 1973). Toutes ces références – imposantes – ne rendent cependant pas justice au travail démesuré de Nicolas Echevarria qui aurait préféré se couper un bras plutôt que d’abandonner ce projet hallucinant. L’énergie considérable qu’il a dû déployer envers et contre tous pendant des années confère une démence maladive des affects, une intensité et un sens supplémentaires aux images. Guillermo Del Toro, chargé des maquillages pendant le tournage, doit encore s’en souvenir. Outre l’atmosphère poétique, les couleurs de sorcier, l’intelligence de la mise en scène, l’autre force de Cabeza de Vaca reste la subversion de son discours. Plus tard, lorsque Cabeza retrouve des compagnons de route espagnols, également prisonniers d’une tribu indienne, ces derniers lui conseillent de ne rien révéler sur ce qui lui est arrivé, arguant qu’il est toujours préférable de modifier la réalité, en l’occurrence celle d’une conquête, pour en produire un mythe. La violence n’est pas seulement dans les actes, elle est aussi dans le silence et le mensonge. C’est l’un des enseignements les plus forts de cette merveille de cinéma primitif et viscéral.

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