Après une période ado-expérimentale (Gerry, Elephant, Last Days et Paranoid Park), Gus Van Sant revient à un style plus accessible avec Harvey Milk, un biopic sur le premier politicien ouvertement gay élu aux Etats-Unis, assassiné le 27 novembre 1978. En surface, ce nouveau film présente tous les atours du film Hollywoodien et Oscarisable, avec les performances/transformations qui l’accompagnent. Ce n’est pas un registre nouveau pour ce cinéaste qui a déjà œuvré sur des projets plus classiques (Will Hunting et A la recherche de Forrester, pour ne citer qu’eux). Pourtant, loin du mélodrame consensuel et politiquement correct que l’on pouvait redouter, Milk fonctionne magistralement, soutenu par des comédiens remarquables.
Il n’est pas étonnant que des préoccupations simultanées inspirent des intuitions communes à des auteurs de fiction qui ne se sont pas consultés. Bryan Singer et Gus Van Sant travaillaient séparément sur un projet similaire de biopic sur Harvey Milk. Même si Singer qui a pris du retard dans ses productions souhaite toujours réaliser sa version, c’est la copie de Gus Van Sant qui nous arrive en premier. Le rôle éponyme est incarné par Sean Penn, extraverti et recroquevillé sur lui-même, que l’on n’a jamais vu comme ça. A travers ce personnage, l’acteur a cherché une formule possible du politicien engagé (une figure à laquelle on le sait très attaché) et élargit sa palette émotionnelle de manière fulgurante. Heureusement, l’intérêt du film ne réside pas que dans la prestation d’un comédien exceptionnel. Pour commencer, Harvey Milk est emblématique d’une époque (la fin des seventies) et d’une ville (en l’occurrence, San Francisco, berceau de la culture gay). Comme toujours chez Gus Van Sant, il y a de la suite dans les idées : San Francisco devient un personnage à part entière, à la manière des polars paranoïaques des années 70 où les protagonistes laissaient un peu d’eux-mêmes dans le tumulte urbain des mégalopoles (Klute, de Alan Pakula, La Chasse – Cruising, de William Friedkin ou Taxi Driver, de Martin Scorsese). Ensuite, le scénario de Dustin Lance Black concentre sur presque deux heures une somme d’anecdotes et d’informations passionnantes sur la difficulté d’être différent (socialement ou sexuellement) dans une époque plus corsetée qu’il n’y paraît. Ce n’était que le début du combat contre l’homophobie.
Dans un souci historique, Gus Van Sant a utilisé des images d’archive, parfois retouchées avec la complicité des acteurs, pour situer le contexte. De vraies déclarations de l’époque, provenant notamment de la chanteuse Anita Bryant, font froid dans le dos (elle reste célèbre pour avoir dit « Tuer un homosexuel pour l’amour du Christ » ou encore « Si Dieu avait voulu avoir des homosexuels, il aurait créé Adam et Walter »). De manière plus générale, le cinéaste rend une culture underground accessible à un public lambda. Le discours de Milk évolue dans le même sens : son combat stigmatise toutes les formes d’exclusions. Afin que Harvey Milk ne soit pas résumé à un symbole désincarné, Gus Van Sant s’intéresse autant à son parcours politique que sentimental, à la façon dont son engagement (plaider pour les minorités qui n’ont pas les moyens de s’exprimer) prend le pas sur une vie personnelle plus floue. Lors d’un débat, dans un élan de lucidité, le politicien raconte qu’il est tombé quatre fois amoureux dans sa vie et qu’à trois reprises, ceux qui s’étaient entichés de lui avaient commis une tentative de suicide. La première apparition à l’écran de ses amants ressemble à des clichés photographiques (un visage, un regard, une expression). GVS en reproduit le coup de foudre. Les yeux révulsés de James Franco dans un couloir de métro, les rires forcés de Diego Luna, le corps tordu et la bouche arrogante de Emile Hirsch. Harvey Milk/Sean Penn regarde ce défilé de garçons bluesy et paumés, avec un ébahissement permanent, comme s’il se surprenait de pouvoir encore séduire des adolescents à 40 ans. Après avoir fait l’amour avec son petit ami (James Franco, génialissime), il lui assure qu’il ne vivra pas plus de dix ans. Si le récit commence seulement à ce moment-là, c’est pour nous entraîner dans une marche funèbre où chaque jour se vit comme si ça pouvait être le dernier. Cette scène ramène au début où Harvey Milk/Sean Penn enregistre sa vie sur des cassettes audio, en précisant que cela servirait « au cas où il serait assassiné ». Les scènes se succèdent avec la même tension, les mêmes battements de cœur, jusqu’au meurtre et Gus Van Sant joue sur les silhouettes, les ombres, les lumières, les espaces, les mouvements de foule pour l’enrichir. GVS utilise par ailleurs des figures stylistiques qu’il a expérimentées par le passé (un plan-séquence avec un personnage filmé de dos et l’utilisation du travelling à 360° renvoient à Elephant) sans tomber dans l’esthétisation, la pose ou la poésie.
La menace qui ne dit jamais son nom, c’est Josh Brolin, acteur déjà estimé dans No Country for old men, des frères Coen et W. : L’improbable président, d’Oliver Stone, dans le rôle de Dan White, homme politique comme Harvey Milk avec qui il noue au départ des liens d’amitié cordiale avant de devenir, suite à une succession de déceptions et d’échecs, son assassin. Selon lui, si Milk n’a pas choisi son mode de vie conformiste (hétéro, marié, avec un enfant), c’est uniquement pour ne pas accepter les contingences du monde adulte et vivre comme un ado attardé en draguant les minets et en écoutant de l’opéra tout seul dans son coin. La peur de vieillir, l’éternelle soif de jeunesse et la boulimie des premières fois nourrissent la filmographie de Gus Van Sant depuis le début. Dans ce qu’il raconte, il est impossible de ne pas voir une vraie cohérence thématique : l’identité sexuelle a toujours été son domaine de prédilection (de Mala Noche à My own private Idaho). Surtout, Harvey Milk est autant une histoire politique, celle d’un combat noble et courageux, qu’une sublime histoire d’amour loupée. Celui qui aurait pu être le narrateur de cette tragédie, c’est l’homme de la première rencontre (James Franco) dont la mélancolie inonde le récit. C’est lui qui soutient Milk depuis le début, qui plonge nu dans une piscine avec classe comme dans une peinture de David Hockney (A bigger splash), qui disparaît pour mieux revenir, qui regarde s’éloigner celui qu’il a aimé sans rien attendre en retour. Au fil du temps, son sourire, de plus en plus triste, préfigure un malaise (une discussion poignante lors d’une fête où les anciens amants, ayant refait leur vie, se retrouvent avant de s’échanger un baiser d’adieu).

