[CRITIQUE] LE DERNIER MAITRE DE L’AIR de M. Night Shyamalan

Après La jeune fille de l’eau, où Shyamalan remettait en cause ses qualités de conteur universel, et Phénomènes, où les acteurs semblaient aussi perdus que lui, Le Dernier maître de l’air ressemble à la dernière possibilité pour le réalisateur du Sixième Sens de se réconcilier avec un public de moins en moins crédule. Autant le dire tout de suite : ce n’est pas gagné même si le lynchage disproportionné aussi bien de la presse Outre-Atlantique que des fans hardcore de la série animée qui crachent leur bile sur Internet tient de l’opprobre.

A défaut de proposer une transposition fidèle, Shyamalan qui aime surprendre avec des combinaisons d’alchimiste (le classicisme et l’ésotérisme de Signes) en a juste emprunté les bases pour développer ses croyances dans le cadre d’un blockbuster, à la manière d’une expérimentation commerciale. Il s’intéresse une nouvelle fois à des personnages en quête du rôle mythologique qu’ils ont en eux, sans toutefois user de sa tendance coutumière à la manipulation ou du charme mystérieux qui donne envie de s’y perdre et d’y revenir. Pour justifier sa prédilection pour les super-héros fatigués, Shyamalan a pour habitude de citer cette anecdote sur George Lucas qui, adolescent, a eu un terrible accident de voiture ayant failli le tuer. Selon lui, il ne serait pas devenu le réalisateur de Star Wars si ça n’était pas arrivé. Ce genre d’accident traumatique est à l’origine d’une force puisque c’est dans le malheur que l’action positive se réveille. Dans Le Dernier maître de l’air, certains vont reprocher à Shyamalan de répéter ce concept sur un mode plus spectaculaire que mélancolique : c’est le même dénouement que Signes, Le Village et La jeune fille de l’eau (le merveilleux qui triomphe sur le doute existentiel), et c’est exactement le même sujet qu’Incassable (le surhomme).

A ceux qui le comparent déjà à Lucas, Shyamalan n’est pas encore contaminé par le cynisme de l’industrie : il croit encore et toujours à ce qu’il raconte, au premier degré. Comme dans tous ses contes, on retrouve la morale de Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad, qui est l’un de ses romans préférés : des anges guident chacun sur le seul chemin qui lui est destiné. Toute la philosophie de Shyamalan est contenue dans cette approche spiritualiste. Cette fois-ci, la seule inquiétude – et donc le vrai défi – pour Shyamalan réside dans le passage de l’implicite (la suggestion) à l’explicite (les effets spéciaux). Les défauts (l’absence de charisme des interprètes, les enjeux un peu confus, les dialogues écrits avec des semelles de plomb, la voix-off inutile, les flash-back kitsch, le cliffhanger raté) sont heureusement compensés par la puissance visuelle. La dernière partie aux accents Bibliques est d’une beauté indescriptible, à tel point qu’elle ferait presque oublier les faiblesses de tout ce qui a précédé. Autre point négatif : la 3D qui dessert totalement son univers. L’ensemble souffre de cette dictature post-Avatar fomentée par les studios dans le simple but de lutter contre le piratage et d’augmenter le tarif des places. Cette conversion mercantile ne rend pas justice au travail sur les couleurs ni même à la photo de Andrew Lesnie (Le Seigneur des anneaux). Si vous voyez Le Dernier maître de l’air en 3D, enlevez vos lunettes pendant la projection et observez la différence, c’est flagrant.

Dans l’idéal, Shyamalan aurait dû faire comme Miyazaki, son modèle avoué, qui continue d’utiliser la 2D dans ses films d’animation pour résister aux modes. Comme lui, il construit un ballet cosmogonique où les forces de la nature doivent être préservées pour que l’harmonie entre les hommes et la nature soit rétablie. Cet engagement se situe aux antipodes de la pensée cartésienne, notamment dans le refus du manichéisme. L’homme a beau être désigné comme un générateur de déséquilibres, il est aussi une somme indissociable de défauts et de qualités. Dans cette logique, Shyamalan montre des amis et des ennemis, des alliances qui se font et se défont selon les intérêts et les motivations. C’est aussi la licence poétique d’un film sur la compromission voire l’humilité (l’apaisement retrouvé pour le cinéaste après les pétages de plomb égotistes, la volonté de contenter tout le monde et d’aller vers l’autre sans se prendre pour le messie) dont l’élégance et l’amplitude lui permettent constamment de repartir du bon pied.

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